Dans plusieurs États membres de l’Union européenne, ces dernières années ont été marquées par des affaires graves dues à la vente d'actions et de titres de dette subordonnée par des banques à des investisseurs individuels. Dans de nombreux cas, ces ventes ont été effectuées auprès de leurs propres déposants dans le cadre d'un processus appelé « auto-placement » (self-placement). Ce phénomène a été important en Europe du Sud, notamment en Espagne, au Portugal et en Italie. De nombreuses banques ont cherché à renforcer leurs fonds propres en vendant auprès de leurs déposants des titres de capital ou de dette subordonnée pris en compte dans le calcul des fonds propres réglementaires, en raison des difficultés d’accès aux marchés de dette qui leur étaient fermés à cause de doutes des investisseurs professionnels sur leur solvabilité. S'est ajouté le fait que le financement de nombreuses banques de taille moyenne, également en Italie et en Espagne, repose traditionnellement sur l'émission d'actions et sur les dépôts davantage que sur l'émission de dette.
Nombre de ces investisseurs particuliers n’avaient pas conscience du fait que l'instrument financier qu'ils achetaient était dangereux et pouvait faire l'objet d'une dilution ou d'une perte totale de valeur en cas de restructuration. Il est vrai qu'avant 2008, les faillites bancaires étaient rares en Europe occidentale. Par exemple, de nombreuses institutions financières espagnoles, notamment des caisses d'épargne et de crédit (Cajas), ont vendu à leurs clients de détail des participaciones preferentes et d'autres instruments hybrides en 2008 et 2009 afin d'améliorer leurs ratios de fonds propres comme l'exigeait Bâle II. De plus, certains établissements bancaires ont usé de pratiques douteuses et même de pressions en liant par exemple l'octroi de crédit à la souscription d'actions
Découverte des risques pour les investisseurs individuels après 2008
Or, le risque de faillite a augmenté après la crise financière de 2008 avec le choix justifié de protéger les contribuables et de faire supporter les pertes non seulement aux actionnaires, mais aussi aux créanciers juniors, voire même dans le cas de Chypre aux déposants au-delà du minimum garanti de 100 000 euros. À partir de 2011, de nombreux établissements bancaires ont fait faillite en Europe du Sud (Espagne, Italie, Portugal, Chypre) et du Nord (Pays-Bas, Danemark) sans que les États sauvent les créanciers. La Communication bancaire de 2013 de la Commission européenne relative aux aides d’État, qui rend obligatoire un partage des pertes (burden sharing) avant toute intervention d’un État membre, en a pris acte et a également imposé cette politique
Puis, les investisseurs individuels ont été soumis à une contribution aux pertes dans le cadre des procédures de résolution ou de liquidation soumises ou non à la directive 2014/59/UE du 15 mai 2014 établissant un cadre pour le redressement et la résolution des établissements de crédit et des entreprises d’investissement (BRRD).
Ces investisseurs individuels auraient dû être protégés par les règles de conduite prévues par la directive sur les marchés d’instruments financiers de 2004 (MiFID I). Dans une étude approfondie commandée par le Parlement européen en 2018, Subordinated Debt and Self-placement, Mis-selling of Financial Products, j'ai établi que ces dispositions n’ont pas été appliquées correctement dans de nombreux cas
Protection des épargnants : le SMSG de l’ESMA sonne l’alarme dès 2012
Le Securities and Markets Stakeholder Group (SMSG) de l’European Securities and Markets Authority (ESMA) a pris connaissance de cette question et, au vu de l'expérience espagnole, a sonné l’alarme auprès de l'ESMA dès 2012 sur les risques liés au self-placement, terme forgé à cette occasion par le SMSG, et souligné la nécessité impérative d’encadrer cette pratique
Puis le Parlement européen, à la suite d’une proposition contenue dans le rapport qui m'avait été commandé, a réglé en partie le problème à l’occasion d’une modification en 2019 de la BRRD. En effet, il a introduit un article 44 bis « Vente d'engagements éligibles subordonnés à des clients de détail » prévoyant dans ce cas de figure l’application du test d’adéquation, pas seulement en cas de self-placement. Cette disposition présente l’avantage de clarifier de manière incontestable que le test d’adéquation s’applique bien. De plus, lorsque les clients de détail ont un portefeuille qui n’excède pas 500 000 euros, des plafonds et planchers d'investissement s’appliquent. À la place de ces plafonds et planchers, les États membres peuvent fixer un montant nominal minimal d'investissement d'au moins 50 000 euros. Un régime spécial existe aussi pour les petits États membres. Malheureusement et de manière incompréhensible du point de vue du risque, les fonds propres de base, c’est-à-dire les actions et titres considérés comme CET1, AT1 ou T2
Néanmoins, la non-application rigoureuse des protections prévues par MiFID I a eu un effet sur l'efficacité du bail-in en Europe.
Contournement de la résolution et indemnisation des investisseurs individuels
En effet, les conséquences sociales catastrophiques des opérations de renflouement interne sur des investisseurs individuels (ou de « détail ») victimes de ventes irrégulières ont conduit de manière compréhensible certains États membres à vouloir les protéger d’une perte totale. Certes, la BRRD permet « dans ces circonstances exceptionnelles » d’exempter les investisseurs de détail mais les conditions sont tellement restrictives qu’elles rendent cette possibilité complètement théorique
Ainsi, l’Italie a procédé à des recapitalisations préventives, autorisées à l’article 32(4) de la BRRD à des conditions très restrictives, alors même que ces conditions n’étaient peut-être pas remplies de manière évidente. Un fonds « Atlante », rebaptisé depuis Italian Recovery Fund, a été constitué par des banques et des fondations privées en 2016 pour recapitaliser des banques italiennes en difficulté dans l’espoir d’éviter leur liquidation et des pertes massives en capital qui auraient pu avoir un impact systémique. Étant donné que les interventions étaient issues du secteur privé, elles ne tombaient pas sous le coup des règles de la BRRD et de la Communication bancaire de 2013. Dans un autre cas récent en Italie, celui de la banque Tercas, le financement est venu du fonds privé de garantie des dépôts. La Commission a estimé qu’il y avait une aide d’État illégale. L’affaire a été portée devant la Cour de Justice de l’UE qui a débouté la Commission pour manque de preuve que le fonds de garanti avait été forcé à intervenir par l’État italien
Par ailleurs, lorsqu’une résolution soumise à la BRRD ou une liquidation sous le droit national intervient, les investisseurs individuels victimes d’un self-placement ont souvent alors bénéficié d’une protection ex post. Ainsi, au Portugal, les investisseurs individuels victimes de ventes abusives par Banco Espirito Santo ont bénéficié d’une indemnisation imposée par la loi qui a instauré la création d’un fonds de garantie (fundos de recuperação de créditos). En Espagne, seul pays de la zone euro où est intervenue jusqu’à présent une résolution gérée par le mécanisme de résolution unique (Single Resolution Board ou SRB), Banco Santander a indemnisé les actionnaires qui avaient souscrit à la dernière augmentation de capital de Banco Popular en mai et juin 2016. Dans le cas de Bankia, également en Espagne, la justice a indemnisé les actionnaires en annulant en janvier 2016 le prospectus de 2011 pour fausse information. Mieux encore, en Italie, deux banques italiennes, Veneto Banca et Banca Popolare di Vicenza, ont échappé à la résolution par le SRB sous la directive BRRD pour être liquidées sous le droit italien tout en bénéficiant d’une injection massive en capital soumise au régime des aides d’État. Ceci a permis d'indemniser les investisseurs victimes de self-placement, pour environ 15 % de leur perte, grâce à de l'argent public, ce qui aurait été impossible autrement. Bref, la BRRD a été mise hors-jeu sans doute en raison de la forte réticence politique, compréhensible et justifiée, à l’application du bail-in à des investisseurs individuels qui avaient été victimes de ventes irrégulières.
Perspectives : Bale IV et révision du cadre CMDI
Une étude de 2019 de l'Autorité Bancaire Européenne (EBA) et de l'ESMA indique que 12,7 % des dettes éligibles au bail-in seraient détenues par des investisseurs individuels
Or, malgré le renforcement des protections issu de l'article 44 bis de la BRRD, une nouvelle pression sur le haut de bilan se fait jour. En effet, Bâle IV
Il convient donc, comme le demandent certains universitaires en Italie
Achevé de rédiger le 16 juillet 2021.