Interview

« J’assume pleinement l’intervention de l’État »

Créé le

18.02.2022

Bruno Le Maire a passé tout un quinquennat à la tête de Bercy. À l’approche des élections présidentielles, il nous livre son bilan et sa vision de l’environnement économique, à l’heure de la remontée des taux et de la hausse de l’inflation. L’homme qui a plafonné les frais du plan d’épargne en actions et encouragé des normes pour la distribution de crédit immobilier justifie également son interventionnisme.

Vous êtes ministre de l’Économie et des Finances et, depuis 2020, également responsable de la « Relance ». Commençons par évoquer cette période récente. Quel jugement portez-vous sur l’économie française au cours de ces deux dernières années ?

Notre programme de réformes avait commencé à porter ses fruits avant la pandémie, avec une croissance solide, une baisse du chômage et le redressement des finances publiques. Les douze derniers mois démontrent aussi que notre gestion de la crise a permis un rebond rapide et fort. Le « quoi qu’il en coûte » et la relance ont préservé les emplois, maintenu le tissu productif et soutenu l’investissement. C’est ainsi que nous avons retrouvé notre niveau d’activité pré-crise dès l’été 2021, et créé 300 000 emplois par rapport à fin 2019. La reconquête industrielle et technologique devra désormais être l’une des priorités des prochaines années, de concert avec la transition écologique et l’assainissement des finances publiques.

Parmi les mesures prises durant la crise sanitaire, quel bilan tirez-vous des prêts garantis par l’État (PGE) ? Un accord de place a été signé, sous votre égide, le 19 janvier 2022 avec la Banque de France et la FBF (actionnaire de Revue Banque) pour les entreprises ayant des difficultés de remboursement. Ne risque-t-on pas une solution de confort pour les entreprises si à chaque fois on repousse les remboursements ?

Le PGE est une réussite collective majeure. La mobilisation de l’État et des banques a permis à 700 000 entreprises de bénéficier d’un soutien massif pour leur trésorerie afin de traverser la crise le plus sereinement possible. Grâce à notre exceptionnelle reprise, la très grande majorité des entreprises pourra rembourser son PGE sans difficulté. Nous anticipons aujourd’hui un taux de défaut de seulement 3,1 %. Malgré ces bons résultats, nous avons conscience que la situation individuelle de certaines TPE et PME est parfois bien plus difficile. Ce sont ces entreprises qui pourront bénéficier d’un rééchelonnement individualisé de leur PGE devant la Médiation du crédit. Nous ne laisserons aucune entreprise viable sur le bord de la route et nous les soutiendrons en responsabilité.

Votre bilan des PGE est favorable. Peut-on en dire autant des prêts participatifs ?

Les deux dispositifs ne sont pas comparables, car les prêts participatifs et les obligations Relance visent à soutenir l’investissement des PME et ETI en phase de reprise économique. Les PGE, eux, ont répondu à une situation d’urgence. Je souligne, par ailleurs, que la reprise est d’une vigueur exceptionnelle : les besoins de financement des entreprises sont donc moins importants que prévu, signe que notre politique économique porte ses fruits. Il est donc naturel que les prêts participatifs aient connu un démarrage plus modéré qu’anticipé.

J’observe, cependant, que les ajustements que nous avons apportés au dispositif portent leurs fruits et ont dynamisé l’octroi des prêts participatifs. Les obligations Relance connaissent, pour leur part, un démarrage très prometteur depuis leur lancement, début décembre.

Au début de la crise, le débat a été vif sur les « pertes d’exploitation ». L’absence de solution, suite à l’abandon du projet « Catex », vous laisse-t-elle un goût d’inachevé ? Une pandémie est-elle inassurable, même avec l’État en dernier ressort ?

Dès le début de la crise, le gouvernement a engagé une réflexion sur la couverture des risques exceptionnels, tels que la pandémie, avec un groupe de travail dédié. Les fédérations professionnelles, largement consultées, ont confirmé leur opposition à un régime assurantiel obligatoire, car il induirait une nouvelle charge pour les entreprises, préjudiciable à leur compétitivité.

Dans ce contexte, le Gouvernement a choisi d’étudier, dans un premier temps, des solutions individuelles d’auto-assurance à caractère facultatif : celles-ci permettent de renforcer la résilience des entreprises, sans rigidifier leurs charges. Un projet de réforme visant à faciliter le recours aux captives de réassurance est aussi en cours de discussion en lien avec la Commission européenne.

Votre période au ministère a aussi été marquée par le Brexit. Quel bilan tirez-vous de cet événement ? Quels avantages la place de Paris en a-t-elle gagnés ou perdus ?

Nous avons réussi à limiter le risque, pour l’Union européenne (UE), de fragmentation liée au Brexit, grâce à un travail collectif formidable. Cet évènement a même été l’occasion de relancer des discussions importantes et constructives au sein de l’UE, notamment sur le budget de l’Union ou sur l’union de marché des capitaux. Le Brexit a, par ailleurs, servi d’accélérateur du développement de la place de Paris. Nous sommes la place financière qui a attiré le plus grand nombre d’entreprises et d’employés, auparavant basés à Londres. Cet excellent résultat, nous le devons d’abord aux réformes fiscales et réglementaires ambitieuses que nous avons prises, dès 2017, en matière d’attractivité.

La France vient de prendre, le 1er janvier 2022, la présidence de l’Union européenne et le 18 janvier, vous avez présidé votre premier Conseil des ministres des finances. Sur quels points l’Europe doit-elle travailler pour améliorer sa souveraineté ?

La crise sanitaire a provoqué une prise de conscience salutaire concernant les dépendances de l’Europe. J’identifie trois priorités pour renforcer notre souveraineté. La première, c’est le numérique, avec le Digital Market Act et le Digital Services Act, qui poseront les bases d’une régulation plus efficace des grandes plateformes du numérique, et l’initiative Scale-up Europe qui vise à faire émerger des géants de la tech. La deuxième, c’est l’industrie, avec l’identification des maillons stratégiques dans nos chaînes de valeur et le développement de grands projets européens de coopération industrielle. La troisième, c’est la souveraineté financière, alors que les transitions écologique et numérique vont nécessiter des investissements massifs, qui s’appuient nécessairement sur des marchés financiers robustes, profonds et profitables.

Restons sur le sujet de la tech et de son financement. L’écosystème fonctionne-t-il bien en France ?

L'écosystème français est en plein essor : la French Tech aura levé un total de 11,6 milliards d’euros en 2021, un montant en nette augmentation par rapport à 2020 (5,4 milliards). Toutefois, les start-up françaises, à l’instar de leurs homologues européennes, font toujours face à des besoins de financement conséquents en late stage afin de pérenniser leur développement. Dans la lignée du travail entrepris au cours de ce mandat, nous allons poursuivre nos efforts en France et à l’échelle européenne. C’est l’objectif de l’initiative Scale-Up Europe qui a déjà permis d’obtenir 3,5 milliards d’engagements financiers de nos partenaires européens pour soutenir les fonds européens présents sur cette classe d’actifs.

Quel sera l’impact du plan de relance européen en France ?

Le plan France relance de 100 milliards, dont 40 % sont refinancés par l’Union européenne, a été un soutien décisif de l’économie en sortie de crise avec un déploiement rapide et ciblé, avec 72 milliards engagés fin 2021. Ce plan répond également aux trois défis structurels de l’économie française : l’accélération de la transition écologique, le renforcement de la compétitivité – et notamment la transition numérique, et les compétences et les qualifications dont nous avons besoin. Ces objectifs sont d’ailleurs au cœur de la présidence française de l’Union Européenne avec pour but de bâtir une nouvelle autonomie stratégique européenne et de décliner l’objectif de réduction de nos émissions de 55 % d’ici 2030.

Nous ne pouvons pas parler de réindustrialisation sans bâtir une stratégie industrielle à l’échelle européenne. C’est ce que nous faisons à travers les plans de relance français et européen, à travers les PIEEC et les échanges soutenus avec les autres États membres en matière industrielle.

Ce plan de relance est une chance pour l’Europe et un pas en avant sans précédent : nous avons su montrer collectivement notre capacité à répondre de manière rapide, efficace et solidaire à un défi commun. Ce doit être un levier pour bâtir l’Europe plus forte, plus indépendante, et plus inclusive que souhaite la France.

La majorité a changé en Allemagne. Cette situation permet-elle de faire avancer l’Union bancaire ? Sur quels points spécifiquement ?

J’ai des excellentes relations de travail avec Christian Lindner et je pense que nous pourrons progresser sur ce dossier stratégique. L’arrivée de nombreux nouveaux ministres (8 nouveaux ministres en ECOFIN) pourrait créer un potentiel pour débloquer les négociations. Certains éléments clefs doivent néanmoins encore être précisés. Par exemple, s’agissant de la garantie européenne des dépôts, comme en France, le secteur bancaire allemand craint que la garantie européenne des dépôts ne lui coûte démesurément cher. Toutefois, l’Union bancaire n’a de sens que si tous les pays y participent pleinement. Travaillons donc à des moyens de différenciation des contributions à la garantie européenne des dépôts en fonction des risques associés aux secteurs bancaires nationaux.

Le mois dernier, dans ces colonnes, Édouard Fernandez-Bollo, membre du MSU, représentant de la BCE, disait que les rapprochements transfrontaliers n’étaient pas une fin en soi. Souhaitez-vous de tels rapprochements ? Les banques françaises ont-elles vocation à créer des champions européens ?

La création d’un marché bancaire européen plus intégré est un objectif central de l’union bancaire. La BCE partage absolument cette vision. Aujourd’hui, les banques françaises sont déjà parmi les plus présentes en Europe et je m’en félicite Mais j’insiste : nous voulons plus de grandes banques paneuropéennes d’origine italienne, allemande, espagnole, scandinave, etc. Ma responsabilité est de m’assurer que nous n’ajoutons pas de barrières réglementaires superflues aux projets de fusions transfrontalières, et nous avons beaucoup de progrès à faire dans ce domaine.

Vous ne cessez de plaider pour un meilleur financement de l’économie réelle. La révision tant de Bâle 3 que de Solvabilité 2 peut-elle offrir plus de liberté aux banques et assureurs pour financer la relance ?

C’est un chemin de crête. Les accords de Bâle 3 visent d’abord à renforcer la robustesse des banques, mais les banques sont aujourd’hui très solides. Donc il est légitime pour un certain nombre d’États membres de demander à ce que cette révision ne pèse pas de façon excessive sur la croissance de leurs économies. La proposition de la Commission repose sur cet équilibre. Elle prend en compte certaines spécificités européennes, afin d’assurer le bon financement des ménages, des entreprises, mais également des transitions écologique et numérique.

La logique globale est la même pour les assureurs. La révision de la directive Solvabilité 2 doit nous permettre de renforcer la contribution des assureurs européens au financement de la relance et de la transition écologique. La proposition de la Commission s’inscrit aussi dans un horizon plus long : c’est une bonne base pour discuter de la révision des exigences en capital pour les investissements à long terme, notamment en actions.

Revenons en France avec une institution dont on parle de plus en plus : le Haut Conseil de stabilité financière (HCSF). Il s’est à une certaine époque inquiété de l’endettement des entreprises. Quelle est votre lecture actuelle de la situation des entreprises françaises ?

Le HCSF, comme nous tous, a suivi de près l’évolution de la situation des entreprises françaises durant la crise. L’endettement supplémentaire des entreprises a été significatif, car il a constitué la réponse à un choc soudain, générant un besoin de liquidités important. Il y a pu y avoir des craintes liées à cet endettement, mais la situation financière des entreprises françaises a été, globalement moins affectée que la baisse de l’activité ne pouvait le laisser craindre, grâce au soutien public et à la vigueur de la reprise. C’est ce qu’a noté le HCSF dans sa communication au cours de l’année 2021. En particulier, l’endettement net des entreprises est resté stable au niveau agrégé, ce qui montre que les entreprises n’ont, dans l’ensemble, pas eu à consommer ce nouvel endettement, notamment issu de leurs PGE. La situation est toutefois diverse. C’est pourquoi nous continuons à suivre la situation de près afin de pouvoir accompagner les entreprises qui se trouveraient dans des situations plus difficiles.

Le nombre de faillites a été très contenu dans la période récente. Toutefois, avec les aides de l’État et surtout le faible niveau des taux, on a vu se développer des entreprises « zombies ». Craignez-vous une hausse des faillites avec la remontée des taux, le 10 ans français étant actuellement à 0,67 % ? Il était à zéro il y a deux mois !

Le nombre de faillites est resté contenu pendant la crise et c’est un succès. Le pire, en plein cœur de la crise, aurait été de laisser notre tissu industriel se déchirer à cause d’un choc exogène et imprévisible. Maintenant que nous sortons de la crise et que le soutien public se réduit progressivement, il est normal qu’à terme, le nombre de faillites annuelles finisse par retrouver son niveau tendanciel.

La problématique des entreprises zombies est plus structurelle que liée à la crise, car les aides publiques d’urgence que nous avons octroyées requéraient des conditions strictes de viabilité économique. Les analyses de France Stratégie confirment qu’il n’y a pas de forte proportion structurelle d’entreprises zombies en France. Nous devons ce résultat, à la fois à la politique de ciblage des aides publiques et à la robustesse de notre secteur bancaire, qui ne maintient pas de prêts à des entreprises non-viables.

Concernant la remontée des taux, je pense qu’il est prématuré, à ce stade, de nous inquiéter de son impact sur les entreprises françaises. Le coût du financement des entreprises va probablement augmenter dans les prochains mois, mais sa hausse à moyen terme reste plus incertaine. Par ailleurs, les entreprises françaises s’endettent essentiellement à taux fixe et leur profil d’amortissement n’est pas excessivement important à court terme.

Comment les entreprises peuvent-elles intégrer l’inflation dans leurs perspectives économiques ?

En tant que ministre de l’Économie, mon rôle est de donner de la visibilité aux agents économiques, en leur permettant d’ancrer leurs anticipations d’inflation sur la base des données les plus précises possible et de politiques claires. La hausse actuelle de l’inflation aujourd’hui est plus forte et d’une durée supérieure à ce que certains avaient anticipé, mais elle s’explique en majorité par les prix de l’énergie. Il n’y a pas de facteur structurel devant nous conduire à une inflation généralisée ou élevée sur le long terme. Il est donc essentiel d’éviter tout phénomène de sur-réaction qui consisterait à anticiper des hausses de prix qui n’ont pas vocation à se matérialiser.

Fermons ce chapitre HCSF avec les crédits immobiliers. La France est le pays européen où la dynamique est la plus forte. Pourquoi avoir voulu encadrer ce crédit ? Ne finance-t-il pas de l’économie réelle tout en étant utile aux ménages, pour qui se loger est un besoin vital ?

S’il est vrai que la dynamique du crédit immobilier est plutôt soutenue en France, il est exagéré de dire que « la France est le pays européen où la dynamique est la plus forte » : de nombreux pays européens plus petits sont engagés sur une dynamique de crédit plus forte ; la nôtre est, en revanche, à des niveaux similaires à celle de l’Allemagne. Ce n’est, pour autant, pas une mauvaise nouvelle. Cette dynamique est le signe d’une activité en croissance, de revenus en hausse et d’une confiance en l’avenir réaffirmée. Néanmoins, cette distribution de crédits ne doit pas venir absorber de manière trop importante les ressources des ménages, afin de ne pas les fragiliser, ni de menacer la stabilité financière.

Or, c’est justement cette dérive que le HCSF avait précédemment constatée : les conditions d’octroi de crédits immobiliers s’étaient dégradées depuis plusieurs années, représentant une charge de remboursement de plus en plus importante pour les ménages. Le Haut Conseil a alors émis une recommandation rappelant des pratiques de bon sens. La mesure a eu l’effet escompté : les conditions d’octroi de crédits se sont assainies, avec une baisse substantielle de la part de crédits ayant un taux d’effort ou une maturité trop élevés. L’ensemble des banques s’est conformé à cette recommandation. La mesure n’a ni ralenti la dynamique du crédit, ni exclu les ménages de l’accès au crédit. Le HCSF a donc décidé de la rendre contraignante afin d’ancrer ces bonnes pratiques dans la durée.

Normes sur les crédits immobiliers, hausse des tarifs bancaires, clientèles fragiles, plafonnement des frais sur le plan d’épargne en actions, transparence des frais sur l’épargne retraite et assurance vie, vous avez été très interventionniste au cours des cinq dernières années. Or, votre parcours politique laissait à penser que vous croyez à l’équilibre des forces de marché. Faut-il parfois lui donner un coup de main ?

J’assume pleinement l’intervention de l’État lorsqu’elle est nécessaire. J’avais confié à la présidente du Comité consultatif du secteur financier (CCSF) une mission d’analyse sur les frais des plans d’épargne retraite. Elle a mis en lumière une grande diversité de présentation et de niveau des frais, ainsi que des possibilités d’amélioration de l’accès à l’information pour les épargnants. J’ai donc demandé aux fédérations professionnelles de prendre des mesures, afin de renforcer la transparence des frais de l’épargne retraite et de l’assurance vie. Ces mesures n’ont pas été décrétées unilatéralement. Ce travail a été mené en concertation avec l’ensemble des professionnels de la Place. Il a abouti à la signature d’un accord, le 2 février dernier, dont je me réjouis. Cet accord permettra aux Français d’accéder plus facilement à ces produits d’épargne innovants et de faire jouer la concurrence.

Quel bilan tirez-vous de l’épargne retraite repensée par la loi PACTE ? Les avantages fiscaux sont-ils suffisants pour les particuliers les plus touchés par la baisse de leur taux de remplacement ?

La réforme de l’épargne retraite est un succès. Les objectifs fixés lors de la loi PACTE sont largement dépassés. Au 30 septembre 2021, soit deux ans après le lancement des plans d’épargne retraite (PER), 4,3 millions de personnes bénéficient déjà de ces nouveaux PER, dépassant largement l’objectif de 3 millions initialement fixé pour 2022. À ce rythme, le cap des 50 milliards d’euros d’encours a vraisemblablement été dépassé au 1er janvier 2022. Ce succès concourt à améliorer l’allocation de l’épargne vers des produits davantage tournés vers le financement en fonds propres des entreprises.

Le dynamisme du déploiement du plan d’épargne retraite ne rend pas nécessaire un renforcement des avantages fiscaux, notamment parce qu’il permet déjà de déduire plus de 32 000 euros par an de ses revenus imposables. Aujourd’hui, les professionnels comme les particuliers ont surtout besoin de stabilité pour s’approprier pleinement ce produit. La transparence accrue sur les frais de ces produits constitue un levier plus efficace pour renforcer leur attractivité.

Le 1er février, un coup de pouce a été donné au livret A. Était-ce le moment d’alourdir la facture du logement social ?

Estimant que la hausse récente de l’inflation justifiait de déroger exceptionnellement à la formule, le Gouverneur de la Banque de France a proposé de porter le taux du livret A à 1 %. Au vu de la nette remontée de l’inflation depuis la fin d’année 2021, j’ai suivi sa recommandation. Ce taux de 1 % reste attractif pour les bailleurs sociaux, qui s’endettent, ne l’oublions pas, sur des maturités très longues.

Les dernières annonces de l’INSEE laissent prévoir une future hausse du taux du Livret d’épargne populaire au plus tard en août prochain. Est-ce au fonds d’épargne et aux banques de payer la facture d’un encouragement souhaitable à l’épargne populaire ? Ou cela doit-il être payé par l’État, comme l’encouragement fait sur l’épargne retraite ?

Le livret d’épargne populaire protège l’épargne de nos concitoyens les plus modestes. Ses encours étant limités, il ne constitue pas une charge excessive pour le Fonds d’épargne, ni pour le secteur bancaire. L’État porte aussi sa part de l’incitation à l’épargne populaire, par la défiscalisation intégrale des intérêts. Cette épargne réglementée est, au total, une ressource utile pour les banques, car c’est une ressource stable.

L’État a-t-il vocation à rester aussi interventionniste, une fois la crise sanitaire terminée ?

Personne ne contestera que l’intervention de l’État était salutaire pendant la crise sanitaire, pour protéger les ménages et les entreprises. Protéger valait mieux et a coûté moins cher que de réparer. Cette réponse massive reste cependant exceptionnelle, pour faire face à des circonstances qui le sont tout autant. En sortie de crise, avec une croissance aussi forte, la plupart des entreprises n’ont plus besoin de soutien public : elles se développent, elles embauchent, elles investissent. Nous avons donc mis fin au « quoi qu’il en coûte », en évoluant vers un soutien beaucoup plus ciblé, pour les quelques secteurs qui pâtissent encore de la crise sanitaire.

La crise a aussi mis en lumière les secteurs où l’intervention publique doit, sans doute, rester nécessaire à l’avenir, dans un rôle de facilitateur et d’amplificateur des initiatives privées. Cette intervention publique nous permettra de nous tenir à la hauteur de nos grandes ambitions sur notre reconquête industrielle, sur l’émergence de nouvelles filières technologiques et sur la décarbonation de l’économie. C’est tout l’objectif du plan France 2030 que le président de la République a annoncé en octobre et que nous sommes rapidement en train de déployer.

Un grand pôle de bancassurance a été bâti autour de la Banque Postale et CNP. Quel rôle le public doit-il tenir dans le secteur financier ?

L’État et la Caisse des Dépôts et Consignations ont constitué, depuis 2020 autour de La Banque Postale, un grand pôle financier public, comprenant des activités bancaires, d’assurance (CNP Assurances) et de financement public local (SFIL). Ce pôle mobilise sa capacité d’action au service de l’intérêt général, en accompagnant les politiques publiques de l'État et des collectivités locales, grâce à ses outils de financement au service des territoires, des entreprises et des particuliers. La Banque Postale est, en outre, chargée d’une mission de service public d’accessibilité bancaire portée par le livret A.

Pour conclure, parlons crypto. C’était l’un des pans de votre loi PACTE. Quels risques systémiques font peser les cryptos et la finance décentralisée sur la stabilité financière ?

Les cryptos sont porteurs d’opportunités mais aussi de risques. C’est pourquoi nous avons adopté une position équilibrée. Je pense au risque opérationnel, au risque cyber ou encore au risque de marché, encore confirmé avec la chute des cours depuis novembre, et renforcé par l’exposition, contenue mais croissante, des investisseurs aux cryptos. Pour autant, leur caractère systémique reste limité à ce stade, compte tenu d’une capitalisation relativement faible et des passerelles modérées qu’il existe avec le système financier traditionnel.

Sur le plan réglementaire, le projet de règlement européen MiCA prévoit d’instaurer un cadre de régulation complet pour les crypto-actifs, tout en veillant à ne pas annihiler les avancées technologiques potentielles. Il permettra d’encadrer l’émission des crypto-actifs, la prestation de services sur ces actifs et mettra en place un régime de supervision.

Quel avenir voyez-vous pour les cryptos ? Serviront-ils seulement demain à certains opérateurs et les voyez-vous rentrer dans le quotidien des ménages ?

Les exemples d’utilisation de crypto-actifs se multiplient, que ce soit au sein du secteur financier (moyens de paiement, stratégie d’investissement) ou bien dans d’autres secteurs, tels que la culture, le luxe ou les jeux vidéo – je pense naturellement aux non fongible tokens (NFT).

Outre les enjeux de politique économique, ces innovations vont bouleverser des pans entiers de notre société, sur des questions aussi variées que les relations sociales, la propriété intellectuelle, la réalité virtuelle, etc. Au-delà des crypto-actifs, il convient surtout de regarder de près le développement des opportunités liées à la blockchain en tant que technologie, ainsi que les travaux sur la création d’un euro numérique de banque centrale.

Propos recueillis par Aurélie Fardeau, Jean-François Filliatre et Sylvie Guyony.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº866