Gestion d'actifs

Investir en temps de crise

Créé le

08.10.2020

La table ronde organisée lors de l’Université d’été de l’Asset Management a réuni Charles-Henri d’Auvigny, président de la F2iC, Jean-François Boulier, président d’honneur de l’AF2i, Martial Godet, responsable Advisory & Execution chez BNP Paribas Wealth Management, Julien Magitteri, Associé gérant, fondateur de Fair/e, et François de Varenne, CEO de SCOR GI. Nicolas Duban, conseiller stratégique chez Sanso, a conduit les débats autour du thème de l’investissement et des investisseurs en temps de crise.

La première question soumise aux participants a été celle de savoir comment, face à l’arrêt brutal d’activité et à la chute massive des marchés, les investisseurs institutionnels ont réagi. Selon François de Varenne, « en période de choc ou de forte hausse de la volatilité, la mission est de protéger la valeur de ses actifs plutôt que d’aller chercher instantanément des opportunités sur le marché et de profiter de ses dislocations ». Pour y parvenir, les gestionnaires de fonds ont eu recours aux produits dérivés ou ont réduit l’exposition aux classes d’actifs risqués. En attendant le retour à la normale, début mars, le cash a été investi en titres souverains de bonne qualité, mais à très court terme. En effet, comme le précise François de Varenne, « nous pensions que la crise allait durer plus longtemps, mais le marché s’est remis assez vite en mode risk on. Début juin, nous avons réinvesti sur du A+/BBB, sur des secteurs hors aviation, hôtellerie, auto, mais essentiellement en Private Equity, dette privée, et infrastructure. »

Les attentes des investisseurs

Tous les investisseurs n’ont toutefois pas fait preuve de la même prudence : « un grand nombre d’investisseurs institutionnels ont tout de même été opportunistes dans cette période, c’est-à-dire qu’ils ont acheté des actifs risqués », souligne Jean-François Boulier. Tout comme d’ailleurs, les investisseurs particuliers ! « Cela est dû au fait que nous avions affaire à une crise qui n’est pas une crise économique, mais dont la racine était une question hors de la sphère économique », explique Jean-François Boulier. Même si ces considérations en ont entraîné d’autres : « Le secteur de la santé était un secteur extrêmement important pour la partie économique et nous nous sommes rendu compte qu’au-delà des critères strictement économiques, il y avait les éléments de souveraineté. Cela a été une grande leçon pour les investisseurs institutionnels également : investir dans son pays, c’est investir dans la souveraineté de son pays et dans sa capacité à répondre aux besoins vitaux de sa population, en particulier en matière de santé. »

Charles-Henri d’Auvigny a également constaté de son côté des évolutions dans les stratégies d’investissement des épargnants individuels, en rappelant que, pour beaucoup d’entre eux, il s’agissait de la troisième crise boursière subie en quelques années. « On avait toujours dit que le particulier vendait au son du canon et achetait au son du violon. Cette année, il a compris la leçon et a acheté au son du canon et vendu au son du violon. » Et il tempère les analyses qui veulent que les Français soient particulièrement réticents à investir sur les marchés actions : « tous les sondages disent que les Français n’aiment pas la Bourse, n’aiment pas les investissements. C’est vrai, parce que 50 % d’entre eux n’ont pas cette capacité d’épargne. Mais, les autres 50 % sont prêts à aller vers les entreprises et donc vers un investissement qui donne aussi du sens. »

Julien Magitteri a pu identifier quelques tendances structurelles dans les souhaits d’investissements de ses clients : « chez Fair/e, nous avons une clientèle dont la moyenne d’âge tourne autour de 45 ans, avec des profils d’entrepreneurs. Je les appelle la “génération du plus” : ils sont plus jeunes, monétisent plus tôt, sont beaucoup plus engagés et veulent donner beaucoup plus de sens à leur investissement ; ils veulent beaucoup plus de rendements. Cette équation, il faut savoir y répondre. Or la réussite est la combinaison de trois facteurs : le travail, l’intelligence de la situation, et puis surtout, la chance. Nous avons donc commencé l’année avec un investissement en equity extrêmement limité sur la partie cotée avec une exposition ne dépassant pas 10 %. Je trouvais qu’il y avait une décorrélation complète entre l’économie et les marchés, et l’important était de protéger les intérêts de mes clients. »

De l’ESG aux crypto-actifs, en passant par le factor investing

Martial Godet souligne qu’à l’entrée de la crise, les performances de la gestion active étaient globalement assez médiocres, alors que les niveaux de valorisation étaient élevés. « Nous avions du mal à orienter nos clients vers quoi que ce soit, à part le Private investment […]. Sur les actifs liquides ou relativement liquides, il y avait des gros points d’interrogation quant à la capacité d’offrir des solutions qui avaient un rapport qualité/prix intéressant pour nos clients. Donc, même si certains fonds et certains clients perdent encore de l’argent, depuis le début de l’année ou sur un an, nous nous retrouvons aujourd’hui avec des portefeuilles beaucoup plus intéressants que ce que nous avions il y a 9 ou 12 mois. » Sans oublier une autre tendance lourde, qui est l’intégration dans les stratégies d’investissement des critères ESG, qui donnent du sens aux actifs des clients. « Nous sommes aujourd’hui revenus sur des niveaux de valorisation très élevés, même si nous perdons encore de l’argent à cause des banques centrales, nos clients savent beaucoup mieux pourquoi et comment ils sont investis », estime Martial Godet.

De son côté, Jean-François Boulier souligne la place de plus en plus importante que prend le factor investing dans les stratégies d’investissement des institutionnels. Cette approche est encore trop complexe pour être vendue aux investisseurs particuliers, mais elle a montré sa pertinence dans les stratégies actions des investisseurs institutionnels et elle est en train d’arriver en force sur les marchés obligations. « L’attention portée au taux de rentabilité n’est plus suffisante. Il faut aller regarder d’autres caractéristiques qui sont déterminantes sur le moyen long terme pour améliorer la valorisation », explique Jean-François Boulier.

Enfin, le marché des cryptoactifs suscite de la curiosité et des premières avancées de la part de nouveaux intervenants, dont certaines banques, qui se positionnent sur ce secteur. Les blockchains permettront de faire des économies considérables sur les coûts de traitement et devraient amener un vrai progrès sur le plan réglementaire compte tenu de la traçabilité qu’elles offrent.

Des points de vigilance

Au-delà de ces constats globalement rassurants sur la volonté des investisseurs de rester investis, il subsiste des points de vigilance auxquels devront répondre les professionnels.

Pour Martial Godet, il faudra améliorer la qualité des reportings sur l’ESG, l’ISR et l’impact investing, pour répondre aux nouvelles exigences des clients sur ces facteurs : « Nous avons une obligation en 2020 d’avoir des reportings clairs qui intègrent des aspects quantitatifs, qualitatifs, des simulations, et le cas échéant, des indicateurs personnalisés. » Une autre attente des clients est la capacité à leur répondre de façon quasi instantanée, c’est-à-dire sans leur imposer des délais, fussent-ils limités à quelques jours. La crise a été à cet égard un accélérateur de tendances selon Jean-François Boulier : les exigences sont plus affirmées. « Elles ne portent plus uniquement sur la performance de court terme, mais également sur ce que cela va changer dans la vie économique, dans la vie des populations, etc. » Julien Magitteri renchérit sur des engagements en matière de transparence. « Cela concerne les frais mais aussi la qualité de la distribution, la transparence des informations » dans ce monde de plus en plus complexe. « Nous mêmes, en tant que professionnels, devons gérer une multitude d’informations dans des délais minimes. »

La fiscalité reste un point d’attention sensible : les mesures fiscales peuvent encore et toujours être complètement anéanties ou modifiées, or les clients, quel que soit leur niveau de revenus ou leur catégorie de segmentation, attendent de la stabilité en la matière.

Dernier risque souligné par les professionnels, la crise sanitaire, économique, sociale peut aussi se transformer en crise politique, avec en ligne de mire les prochaines élections américaines. Une modification des paradigmes politiques internationaux et, partant, des relations géopolitiques avec les États-Unis, aurait forcément des conséquences sur le reste du monde.

À retrouver dans la revue
Revue Banque NºUEAM2020