« La prospérité est néfaste à la mutualité. L’attrait de la mutualité faiblit dans une économie prospère » déclarait Brice Teinturier, secrétaire général d’Ipsos, au cours des 2es Assises internationales de la coopération et du
Mais au-delà de ce constat, il apparaît clairement que les valeurs mutualistes semblent, pour certaines d’entre elles, particulièrement adaptées à un environnement de crise
I. Quelques rappels de théorie économique
Si l’on essaie d’aller à l’essentiel, les principales valeurs qui fondent le mouvement mutualiste sont au nombre de quatre (Pastré et Gecheva, 2012) :
- le rôle central du client sociétaire, qui se traduit généralement par une double proximité de clientèle : la proximité géographique et la proximité fonctionnelle. Ce principe mutualiste limite l’aléa moral (« moral hazard », théorisé par Adam Smith à la fin du XVIIe siècle) faisant in abstracto disparaître le conflit d’intérêts, propre aux sociétés
privées , entre le client et le détenteur du capital ;[4] - un partage du pouvoir, symbolisé par la doxa « un homme – une voix », qui doit permettre en principe d’éviter les mécanismes de captation inhérents aux sociétés privées, pour lesquelles une participation même minoritaire peut permettre d’obtenir tous les attributs du pouvoir exécutif ;
- une relation au profit et à son usage qui limite en principe la « greedeness » (i.e. avidité) dénoncée par Alan Greenspan comme faisant le lit de toutes les prises de risque inconsidérées. Enfin, et surtout, elle fonde et nourrit, le principe de solidarité ;
- une relation au temps qui fait du long terme l’horizon naturel du mutualisme.
II. Trois défis
Comme toutes les autres institutions financières, les IFM vont être amenées à se transformer en profondeur au cours des années à venir. Mais les IFM ont, par ailleurs, des défis qui leur sont propres à relever. Ces défis sont au nombre de trois.
Le défi de la « glocalité »
La « glocalité » est un néologisme particulièrement disgracieux, mais il a le mérite d’être parlant. Plus encore qu’avant la crise, la compétition est aujourd’hui simultanément locale et globale : elle se livre « au coin de la rue » et à l’autre bout du monde.
Commençons par le défi du niveau local, et donc de la décentralisation. Cette crise marque la fin de la domination incontestée des politiques économiques « top-down ». Celles-ci visent à définir « en chambre », c'est-à-dire dans les cabinets ministériels et au Parlement, des règles – supposées incontestables et donc destinées à être immuables – qui s’appliquent à tous, en tout lieu et en tout temps. Dans une économie de plus en plus mondialisée et donc de plus en plus complexe, ce type de mesures de politique économique ne peut avoir qu’un effet : celui de créer des rentes bénéficiant aux catégories sociales les mieux à même de repérer les « effets d’aubaine » et de défendre leurs intérêts catégoriels. Ce type de politique économique est désormais voué à l’échec. Seule une politique de type « bottom-up », s’appuyant sur la prise en compte des réalités de terrain, est susceptible de déboucher sur des mesures économiquement efficaces et socialement justes (Pastré, 2013).
Dans ce cadre conceptuel, la décentralisation sous toutes ses formes constitue une voie qu’il semble nécessaire d’emprunter de manière volontariste. Pour ce faire, il y a malheureusement un « hic »… et de taille. La finance de marché, qui a occupé le devant de la scène depuis trois décennies au moins et qui a, si ce n’est causé, au moins conduit à amplifier les conséquences de la crise actuelle, n’a eu de cesse de remettre en cause le principe même de décentralisation. Dans le modèle de finance de marché, qu’il s’agisse de l’analyse du risque ou de l’accès aux marchés financiers, la centralisation, a été promue au rang de vertu cardinale. Dans ce contexte, le modèle reste l’entreprise privée à gouvernance pyramidale et les règles se doivent d’être aussi globales que faire se peut. « One size fits all »…
Cette approche a un inconvénient majeur, en ce qu'elle donne l’absolue priorité à la centralisation et fait fi des incontournables réalités de terrain. Dans ce contexte, les IFM ont une carte particulièrement prometteuse à jouer. Elles bénéficient d’asymétries d’information sur la base desquels il est possible de construire une relation de clientèle et une analyse de risques particulièrement performantes. La théorie économique nous enseigne, en effet, que, sous certaines conditions, la décentralisation constitue une forme d’organisation particulièrement efficace.
Arrivés à ce stade, on pourrait considérer que l’avenir des IFM passe d’abord et avant tout par un enracinement sur son territoire originel et par une attention presque exclusive donnée aux relations de proximité. Il n’en est rien. En effet, la mondialisation a durablement imprimé sa marque sur les comportements des agents économiques. Ce sont désormais les clients, des IFM comme des autres institutions financières, qui leur dictent leur conduite. Sauf à se couper définitivement de la clientèle des entreprises, grandes mais aussi moyennes, l’internationalisation n’est plus optionnelle. Elle est simplement contrainte. Les mésaventures rencontrées par certaines IFM à l’international ne doivent pas pousser celles-ci à tourner le dos à ce qui constitue, d’abord et avant tout, un relais de croissance.
Le défi de la précarité
La crise est, par nature, facteur d’inégalités croissantes. Grâce à la mondialisation, ces inégalités se creusent sur un trend de croissance qui est globalement ascendant.
Dans ce cadre macroéconomique, la finance de marché trouve tout naturellement ses limites. Car celle-ci est, par nature, uniformisatrice. Les notations s’appliquent à tous de la même manière, sans distinction des particularismes de ceux qui sont notés. Les marchés financiers ne veulent « voir qu’une tête » et les régulateurs aussi.
C’est là où les IFM ont une véritable carte à jouer. Pour le comprendre, il convient de faire un rapide détour historique. Toutes les IFM se sont créées au XIXe siècle pour financer ou assurer, d’une manière ou d’une autre, des populations à la marge des circuits de financement privés en cours de structuration. Ces clientèles « marginales » l’étaient sur un plan géographique (l’Alsace pour le Crédit Mutuel, le Québec pour les Caisses Desjardins) ou professionnel (les artisans et commerçants pour les Banques Populaires, les agriculteurs pour les caisses Raiffeisen allemandes ou autrichiennes). Dans les gênes des IFM est ainsi inscrit le principe même de la segmentation et de la marginalisation. Avec, comme le dieu grec Janus, un double visage, souriant d’un côté, grimaçant de l’autre : la marginalisation et la segmentation de la clientèle sont, certes, contraires au principe de diversification des risques mais elles présentent des atouts majeurs. Elles permettent une meilleure connaissance du risque qu’elles sont censées gérer et, surtout, d’obtenir de meilleurs rendements, car – c’est bien connu – ce sont aux marges que se trouvent les… marges : un risque plus grand mais mieux maîtrisé se tarifie avec plus de liberté qu’un risque banalisé, et donc objet de la plus vive concurrence.
Les IFM se doivent donc de retrouver leurs racines. Non pas seulement dans le quotidien de leur clientèle captive de proximité mais dans la recherche volontariste de niches de clientèle à risque tarifable.
Le marché de la dépendance constitue un bon exemple de ce qui pourrait être l’avenir du mutualisme : un marché clairement identifié, dont le potentiel est incontestable mais qui nécessite une approche ne se limitant pas à un « cœur de cible » dont toutes les institutions vont chercher à s’arracher à n’importe quel prix les faveurs.
Le défi du temps long
La finance de marché est intrinsèquement « court-termiste » et procyclique.
Quand la conjoncture est bonne, les banquiers prêtent et les assureurs garantissent plus facilement, améliorant ainsi, « toutes choses égales par ailleurs », la situation économique globale ; au contraire, quand les nuages commencent à s’amonceler, celles-ci ont naturellement tendance à « replier les voiles » contribuant ainsi, là aussi « toutes choses égales par ailleurs », à détériorer le climat économique. Il n’y a là aucune critique du comportement des institutions financières, mais un constat objectif de leur rôle dans l’explication des cycles économiques.
Cette influence procyclique pourrait être gérée si, à l’effet de balancier naturel, ne s’ajoutait pas aujourd’hui le poids de la plupart des nouvelles règles qui structurent la finance de marché. La plupart des normes « modernes », comptables ou prudentielles, qui s’appliquent à la finance ont pour effet délétère d’amplifier les fluctuations aussi bien micro- que macroéconomiques.
S’ajoute à cela le caractère fondamentalement « court-termiste » de la finance de marché. Ce n’est pas la finance de marché qui est ici en cause mais les règles qui la régissent. Dès lors que la vie d’une entreprise, quelle qu’elle soit, est dictée par la publication de ses résultats trimestriels, celle-ci est amenée volens nolens à donner la priorité aux investissements dont le retour financier est le plus immédiat. Les marchés étant de plus en plus volatils, ceci ne peut se faire qu’au détriment des investissements qui, même s’ils sont plus payants à long terme, souffrent d’une période plus longue de rentabilité faible ou même négative.
Sur ce terrain, les IFM disposent en principe d’un avantage comparatif incontestable. D’abord, il est inscrit dans leurs chromosomes que la maximisation de la rentabilité ne constitue pas un objectif en soi. Par ailleurs, même si elles disposent de véhicules cotés en Bourse, ceux-ci ne représentent, dans la plupart des cas, qu’une partie souvent limitée de leur activité. L’opportunité qu’offre cette non-obsession de la rentabilité à court terme doit être saisie par les IFM car elle peut constituer, à terme, un avantage comparatif déterminant par rapport à leurs concurrents.
Ceci implique néanmoins de la part des IFM un double engagement. D’abord un engagement de non-précipitation : le temps joue en leur faveur ; il convient donc de ne pas se lancer dans la première aventure venue. Ensuite le choix du long terme ne peut être fait comme étant seulement un « second best » ; il ne faut pas se contenter de faire le tri dans différents projets en s’autorisant à ne pas abandonner ceux dont le retour sur investissement apparaît comme le plus décalé. Il faut, au contraire, avoir une démarche « proactive » et s’interroger sur les projets pour lesquels la patience constitue un avantage compétitif décisif : retour sur certains recoins du marché des personnes dépendantes et sur certains segments de clientèle fragiles.
III. Trois ressorts
Les principaux ressorts du mouvement mutualiste européen sont, à nos yeux, au nombre de trois.
La coopération
Les IFM, dont les banques au moins s’inscrivent dans le mouvement de coopération, ne savent pas… coopérer entre elles. Ce refus – car il s’agit là plus que d’une ignorance – de coopération est poussé à un tel niveau qu’il rend ces IFM impuissantes à défendre leurs propres intérêts dans bien des domaines. « Il existe autant de points de vue que d’institutions mutualistes que nous recevons » nous déclarait récemment un haut fonctionnaire de la Commission au cœur des négociations sur le statut de « mutuelle européenne ». Au point même que, dans certains cas (l’intégration des parts de sociétaires dans les fonds propres « durs » des banques ou le coefficient de liquidité), il s’en est fallu de peu que les règles s’appliquant à tous imposent aux IFM un désavantage compétitif irréversible. Les IFM doivent s’en convaincre : même dans un univers hyperconcurrentiel, on peut se rassembler sans se ressembler.
Si l’on se convainc de ce qui nous apparaît ici comme une évidence, reste à mettre celle-ci en œuvre. Dans ce domaine, il est deux pistes qu’il convient d’explorer en priorité. La première correspond à la mise en lumière des thèmes d’intérêt collectif pour les IFM. Ceux-ci nous paraissent nombreux. Au plan international, il convient de commencer par faire reconnaître les spécificités mutualistes dans l’ensemble des institutions qui ont en charge, à un titre ou un autre, la gouvernance économique mondiale. Cela concerne, de manière non exhaustive, aussi bien le FMI que l’OMC en passant par l’OCDE et la Banque Mondiale. Dans le même ordre d’idées, une action spécifique devrait être entreprise en direction des agences de notation qui, pour la plupart, n’ont pas encore pris conscience des spécificités mutualistes. Dans un registre plus spécifiquement financier, il est clair que le mouvement mutualiste gagnerait en efficacité en parlant d’une seule voix à Bruxelles mais aussi dans les instances en charge de la définition des nouvelles normes comptables (IASB) et prudentielles (Bâle III et Solvabilité 2).
Au niveau national, en France au moins, une réflexion commune à l’ensemble des IFM devrait être menée en matière fiscale. On est, en effet, passé d’une situation, dans les années 1970, dans laquelle certaines IFM (les banques en particulier) bénéficiaient d’avantages fiscaux significatifs, en reconnaissance de leur intervention dans des secteurs d’activité jugés stratégiques (comme l’agriculture), à une situation dans laquelle on en arrive, dans un pays comme la France, à édicter une loi spécifique (la loi Hamon sur l’Economie Sociale et Solidaire) pour permettre aux IFM de ne pas subir de handicap sur le « level playing field » concurrentiel.
La deuxième piste à creuser en matière de coopération inter-IFM concerne les formes juridiques d’une telle coopération. Il est clair que les statuts mutualistes sont extrêmement hétérogènes au seul plan européen. Il est clair aussi que la coopération inter-IFM, au plan national, mais plus encore au plan international, ne peut pas se contenter de suivre les traces des modèles de coopération capitalistes. La fusion et, a fortiori, l’OPA n’ont pas été conçues pour les mutuelles et, pourtant, ces modèles dictent leur loi aujourd’hui en matière de croissance externe. De ce point de vue, le modèle de la SGAM (Société de Groupe d’Assurance Mutuelle) ne devrait pas être considéré come une fin en soi mais, au contraire, comme la première pierre d’un édifice juridique à construire pour permettre aux IFM (dans un premier temps européennes) de trouver des voies juridiques de transversalité propres à leur culture.
L’Europe
Notre scepticisme concernant l’avenir des négociations sur le statut de « mutuelle européenne » ne nous empêche pas de considérer que l’Europe reste, encore aujourd’hui (pour combien de temps ?), la patrie du mouvement mutualiste mondial et que l’intégration plus poussée du mouvement coopératif en Europe reste une priorité. Deux améliorations sont possibles dans ce domaine.
L’une vient des IFM elles-mêmes. Malgré les handicaps juridiques existants, la reprise de l’européanisation des réseaux d’IFM est plus que jamais d’actualité. Car c’est dans les périodes de crise que les opportunités de développement à faible coût sont les plus nombreuses. Les IFM ont prouvé dans les années 1980 et 1990 qu’elles pouvaient s’européaniser de manière efficace. L’exemple de Raiffeisen Bank AG constitue probablement une des meilleures illustrations d’une « européanisation » réussie d’une banque mutualiste : sa filiale RBI est présente dans 15 pays européens hors Autriche, essentiellement des pays d’Europe centrale et orientale, qui représentent plus de 50 % des activités de ce groupe. D’autres groupes mutualistes ont également réussi à franchir avec succès le pas de l’européanisation (Rabobank, OP Prohjola…). Aux autres grandes IFM européennes de rouvrir des dossiers clos de manière peut-être trop précipitée.
Mais cette européanisation sera d’autant plus facile que les formes juridiques de coopération seront nombreuses et simples. Là aussi, l’ingénierie – non pas financière mais juridique – doit être encouragée.
La pédagogie et la communication
Dans tous les pays européens, les premiers à méconnaître les principes du mutualisme sont... les mutualistes eux-mêmes. Nous sommes conscients, en écrivant cela, de pousser le trait au maximum mais force est de constater que le déficit informationnel en matière de mutualisme financier européen est poussé à son extrême. Personne ne sait très bien ce qu’est le mutualisme et à quoi cela sert.
La « reconquista » informationnelle en matière de mutualisme passe par trois étapes.
Première étape : « Connais-toi toi-même ». Il n’existe à notre connaissance aucun programme de recherche académique en Europe, pas plus au plan national qu’au plan communautaire, qui soit consacré au mutualisme financier européen.
Si l’on en est encore à essayer de dénombrer de manière à peu près fiable les IFM au niveau européen, on voit bien le chemin qui reste à parcourir pour se doter d’une véritable grille de lecture de ce mouvement. Mais le combat informationnel à mener ne s’arrêtera pas au seul dénombrement, à la seule identification et à la seule recherche académique.
Le deuxième front de cette lutte identitaire passe, en effet, par la pédagogie. Cette lutte identitaire doit se déployer dans deux univers partiellement disjoints. D’abord en matière de communication interne, de nombreux salariés ou sociétaires se trouvent totalement désorientés par rapport aux activités nouvelles déployées depuis deux décennies par leur mutuelle. Comme le constate Gérard Andreck, président de la MACIF, « la croissance des réseaux mutualistes a changé les règles du jeu démocratique. Il faut trouver de nouvelles méthodes et de nouveaux canaux pour faire entendre la voix du sociétaire de
Loin de nous l’idée selon laquelle les IFM ne font rien dans ce domaine. Les initiatives se multiplient depuis quelques mois. Mais en matière de communication et de pédagogie, le plus d’effort à consacrer l’est à l’externe. La politique de lobbying du mouvement mutualiste souffre d’une faiblesse pathétique. Les hommes ne sont pas en cause, ni même les objectifs. Ce qui fait défaut, c’est parfois la cohérence et, presque toujours, les moyens. Le mot de « lobbying » n’est pas un « gros mot ». L’insuffisante transparence des lobbies ne doit pas disqualifier ceux-ci a priori. Dans une économie mondialisée et médiatisée, le « lobbying » désigne les institutions chargées de défendre les intérêts d’une catégorie sociale ou d’un projet. Dans une économie « bottom-up », cela fait partie des corps intermédiaires qui servent de relais entre la base et le sommet de la société.
Dans ce domaine, les IFM ont beaucoup de progrès à faire en direction des politiques et des régulateurs, mais aussi en direction de tous les corps intermédiaires (associations, ONG, syndicats, fédérations patronales…) qui charpentent toute économie « bottom-up ». Le principal message à faire passer est que, en période de crise, le mouvement mutualiste peut jouer un rôle, essentiel à nos yeux, d’amortisseur économique et social.
Trois mesures d’urgence
Pour finir, nous voudrions suggérer trois priorités à mettre en avant de manière urgente :
- la réalisation d’une étude juridique et économique visant à faire la cartographie des statuts du mutualisme financier européen et à esquisser les voies juridiques de coopération envisageables dans cet univers éminemment mouvant ;
- le renforcement de l’axe franco-allemand en matière de négociations internationales et en particulier européennes. Ce qui, en termes d’efficacité, est vrai en matière de politique économique, l’est aussi en matière d’européanisation du mutualisme ;
- le lancement d’un programme européen de recherche économique digne de ce nom permettant de démontrer à la fois la spécificité économique des IFM et le rôle qui pourrait être le leur dans toute stratégie de sortie de crise.