Au fil des siècles, banque et innovation ont toujours marché ensemble et parler de l’un équivaut, nécessairement, à évoquer l’autre. L’un des soucis majeurs des banquiers, en effet, a été représenté par l’effort continu d’attirer les épargnes des clients potentiels, de l’investir avec profit tout en gérant les risques de la manière la plus efficace possible. Pour atteindre cet objectif, ils ont dû développer en permanence de nouveaux produits et procédés.
La naissance de la banque moderne
L’innovation bancaire ne pourrait pas exister sans la banque même. La naissance de la banque moderne remonte aux familles florentines des Bardi, Peruzzi et surtout Médicis, qui conduisaient leurs affaires derrière des bancs (banchi en italien, d’où provient le mot « banque »). La famille Médicis, en particulier, a su bâtir un empire économique et politique, dont les splendeurs conservées aux Uffizi, au Palazzo Pitti ou encore au Palazzo Vecchio portent encore le témoignage. Comme le raconte l’historien écossais Niall Ferguson dans son livre L’Ascension de l’argent, les Médicis ont développé des instruments bancaires nouveaux et en ont modernisé d’autres, tels que les lettres de change – qui ont énormément facilité les échanges internationaux – ou la comptabilité en partie double. Les Médicis furent les premiers à employer systématiquement et sur une large échelle la comptabilité en divisant les postes entre actifs et passifs (nostro et vostro).
La force d’innovation des Médicis ne consistait pas seulement dans les produits et procédés nouveaux, mais aussi dans les structures organisationnelles. En effet, chaque employé de la Banque Médicis était un partenaire de la banque, une caractéristique qui a servi de modèle à nombre d’établissements dans les siècles qui ont suivi. Ainsi, la banque d’investissement américaine Goldman Sachs fonctionne-t-elle encore sous forme de partnership.
La fortune des Médicis a subi un dur coup d’arrêt quand ils ont été expulsés de Florence, en 1494, avant d’être invités à y revenir quelques années plus tard pour se consacrer particulièrement à la politique. Néanmoins, les enseignements de cette illustre famille n’ont pas été perdus et les banquiers de l’Europe du Nord ont repris le flambeau. Le « haut lieu » de l’innovation bancaire aux XVIe et XVIIe siècle est devenu Amsterdam.
C’est dans cette ville qu’une nouvelle vague d’innovations bancaires et financières a vu le jour avec, par exemple, les premiers contrats à terme, c’est-à-dire l’option de vendre ou acheter dans le futur un produit à un prix déterminé. C’est à Amsterdam encore que le premier épisode de folie spéculative, alimenté par l’innovation financière, a eu lieu avec la fameuse « crise de la tulipe », quand les prix des bulbes ont atteint des sommets… avant de s’effondrer dans la première moitié du XVIIe siècle. La spéculation, les guerres, la baisse du nombre de commerces basés à Amsterdam ont fini par réduire le prestige de la Place hollandaise et l’essor économique anglais a déplacé, graduellement mais inexorablement, le centre du pouvoir vers Londres, qui est devenue la nouvelle « capitale du capital », selon l’heureuse expression de l’historien économiste Youssef Cassis.
La révolution bancaire
Les Anglais ont apporté une contribution fondamentale à l’innovation bancaire et financière. La force du système bancaire et financier anglais provenait du pouvoir politique – acquis à l’issue des guerres napoléoniennes –, et économique, suite à la révolution industrielle. C’est donc en Angleterre que la « révolution bancaire » a eu lieu vers la moitié du XIXe siècle pour, ensuite, transformer le système bancaire européen. En quoi consistait-elle ? Trois innovations majeures ont secoué la pratique bancaire :
- premièrement, des sociétés par actions (en anglais, joint-stock banks) ont commencé à apparaître vers 1840 ;
- deuxièmement, ces banques étaient des banques de dépôts puisqu’elles collectaient l’épargne à travers un réseau d’agences bancaires, en ville comme à la campagne ;
- troisièmement, il s’agissait souvent de banques d’investissement. En particulier, leur statut de sociétés par actions s’est révélé un atout crucial par rapport aux banques privées, en leur permettant d’avoir des capitaux beaucoup plus vastes pour financer leurs opérations.
Le premier âge d’or
La période qui a suivi cette révolution bancaire a été l’une des plus innovantes de l’histoire de la banque et peut être définie à juste titre comme le premier « âge d’or » de la banque.
Tout au long du XIXe siècle, les banques sont devenues de moins en moins domestiques pour se transformer en institutions internationales capables d’offrir leurs services à l’échelle d’un monde où les frontières commerciales ne cessaient de s’estomper. L’essor de la « première globalisation » a obligé les banques, à cette époque essentiellement européennes, à développer de nouveaux produits pour financer le commerce international et gérer des opérations bancaires plus complexes. En ce qui concerne le financement du négoce international, les transferts télégraphiques ont remplacé les lettres de change par courrier.
La montée en flèche des échanges internationaux – facilitée par les innovations techniques, l’étalon-or et la stabilité politique de la « belle époque » – a provoqué une très forte hausse des affaires en monnaies étrangères et a nécessité, par conséquent, d’avoir des balances toujours disponibles grâce à des accords de réciprocité entre banques. Le besoin accru de gérer les risques a été strictement lié à l’internationalisation de l’activité bancaire. À cet effet, les opérations à terme en devise sont devenues une composante essentielle de l’activité des banques. La syndication bancaire a représenté une autre innovation dans la gestion des risques au début du XXe siècle, en rendant possible l’octroi de prêts obligataires par un groupe de banques au lieu d’une seule.
La répression financière
L’euphorie et l’essor bancaire ont atteint leur apogée dans les années 1920 pour entrer dans une spirale descendante, officialisée par les accords de Bretton Woods de 1944. Ces derniers ont créé un climat décidément peu favorable à l’innovation bancaire. La priorité était de reconstruire une nouvelle société de paix après la destruction de la Seconde Guerre mondiale. Le système bancaire a alors été réglementé pour redevenir un instrument des politiques publiques, après les déboires des années folles. Cette période de « répression financière » a duré une trentaine d’années, jusqu’à l’apparition du marché de l’eurodollar et au début du deuxième « âge d’or » de la banque.
Le deuxième âge d’or
Le marché de l’eurodollar a figuré aussi bien une brèche dans le système de Bretton Woods, basé sur le contrôle strict des capitaux, qu’une innovation bancaire. Concrètement, les eurodollars étaient des dollars américains détenus à l’extérieur des États-Unis (généralement à Londres). De ce fait, ils n’étaient réglementés ni par la Réserve Fédérale, ni par le pays d’accueil. Cela peut paraître élémentaire aujourd’hui, mais il y a cinquante ans, dans le monde de Bretton Woods, cet argent libre de circuler sans être soumis aux stricts contrôles de capitaux s’est avéré un outil indispensable pour la renaissance bancaire des années 1960 et surtout 1970.
À ses débuts, le marché des eurodollars a été un marché à très court terme interbancaire mais, à partir du début des années 1960, des produits à plus long terme ont été créés : les euro-émissions d’abord – la première obligation en eurodollars remonte à 1963 –, puis les eurocrédits à moyen terme vers la fin de la décennie. Comme cela avait été le cas en Hollande trois siècles auparavant, l’apparition de nouveaux produits et techniques comportait des risques accrus et cela s’est vérifié avec le marché de l’eurodollar dans les années 1970. Suite au choc pétrolier de 1973, l’euromarché, grâce à sa flexibilité, est devenu un instrument privilégié pour « recycler » les excédents pétroliers (les « pétrodollars ») des pays du Golfe aux pays du Sud.
Du Golfe, les pétrodollars passaient aux banques londoniennes qui octroyaient des prêts aux pays du tiers-monde pour financer d'ambitieux programmes de développement. Avec l’augmentation des taux d’intérêt suite au deuxième choc pétrolier de 1979 – le fameux Volcker Shock, du nom de l’ancien gouverneur de la Fed – et la détérioration des termes de l’échange pour les pays du Sud, rembourser les dettes accumulées avec la coopération des banques occidentales et le soutien de leurs gouvernants s’est révélé impossible, si bien qu’une crise de la dette a secoué le monde en développement, en particulier l’Amérique latine, à partir de 1982.
Une nouvelle phase liée à l’apparition des nouvelles technologies
La crise de 1982 a joué un rôle déterminant pour pousser les banques vers une dernière (pour le moment) phase d’innovation dominée par les activités hors bilan, l’apparition de la «
Les dernières décennies ont été caractérisées par des innovations techniques qui ont radicalement changé le métier de la banque, comme le télégraphe l’avait fait à la fin du XIXe siècle. Notamment, les guichets automatiques bancaires, les paiements électroniques et l’internet banking ont permis de réduire radicalement les coûts opérationnels des établissements bancaires.
Les guichets automatiques ont fait leur apparition dès la fin des années 1960 et ont remplacé une partie des agences physiques, les paiements électroniques sont apparus un peu plus tard, précisément en 1977, avec la création de la
Un équilibre à trouver entre risque et innovation
La banque et l’innovation ont historiquement marché main dans la main. Mais l’innovation bancaire n’a un sens que si elle répond à des besoins réels et si elle crée de la richesse pour la société en termes de services. Quand elle devient un instrument pour spéculer et favoriser un cercle d’initiés, elle trahit le noble métier de la banque. Malheureusement, les dernières années ont montré les risques que certains instruments peuvent entraîner, en particulier les instruments de crédit dérivés (
Le défi pour les banques d’aujourd’hui est précisément de ne pas répéter les erreurs du très récent passé, mais de savoir garder un juste équilibre entre risque et innovation, entre profit et rectitude.