Suite à la crise financière sans précédent de 2008, les régulateurs européens ont cherché à évaluer la stabilité du secteur financier. Les stress-tests sont ainsi devenus un outil de choix pour apprécier la qualité des fonds propres des banques, leur gestion des risques et leur niveau d’endettement. L’objectif des stress-tests réalisés dans l’Union européenne depuis 2009 est de fournir une nouvelle information sur le marché en publiant des détails ponctuels du bilan des banques et des résultats sur la future solvabilité des banques dans les trois années à venir. Mais ces éléments rationnels peuvent-ils suffire à convaincre les investisseurs de la bonne santé des établissements bancaires européens ? En effet, la crise de 2008 a montré que la propagation de la crise en Europe avait été principalement impulsée par un manque de confiance des investisseurs dans les marchés et par un mouvement de panique.
L’information apportée est-elle suffisamment claire pour prévenir une crise de confiance telle que celle de 2008 ? D’après Georgescu, Gross, Kapp et Kok (2017), la publication des résultats des stress-tests dans l’Union européenne entraîne une discrimination entre les « bonnes » et les « mauvaises » banques. Les banques dont les résultats sont peu convaincants voient le cours de leur action chuter, ce qui montre que les actionnaires préfèrent céder leurs parts plutôt que de les recapitaliser. Mais en cas de crise financière, serait-il possible d’isoler le choc seulement sur les « mauvaises » banques dont les résultats aux stress-tests étaient déjà alarmants ? Les « bonnes » banques seraient-elles immunisées dans le cas d’une crise de confiance des investisseurs ?
De nombreux auteurs s’interrogent sur la nécessité de rendre publics les résultats des stress-tests. Pour Ellahie (2012), la publication des résultats a tendance à augmenter l’incertitude du marché sur la valeur des actifs des banques. Depuis 2014 notamment, l’Autorité Bancaire Européenne (ABE) a largement précisé sa méthodologie dans un manuel. Bien que celle-ci évolue selon les exercices, il est indéniable que la publication des résultats des différents tests a eu un effet positif sur le comportement des banques. Elles ont notamment augmenté leur nombre de publications volontaires dans les rapports annuels comme le précisent Bischof et Daske (2012), et elles ont également amélioré leur ratio de fonds propres entre les exercices. En effet, avant de lancer la simulation en 2011, les 90 banques testées avaient un ratio Core Tier 1 « (Capital social + Résultats mis en réserve)/Actifs pondérés en fonction du risque » de 8,9 % en moyenne au 31 décembre 2010. En 2014, l’ABE a reporté un ratio CT1 de 11,12 % en moyenne au 31 décembre 2013 (ratio réel au début de l’exercice) sur les 123 banques testées, ce qui montre bien qu’après la publication des résultats en 2011, les banques ont considérablement amélioré leurs ratios de solvabilité. La publication des résultats des stress-tests semble donc avoir eu un effet positif sur le comportement des banques et la transparence qu’elles offrent à leurs clients, actionnaires et salariés. Mais cette amélioration des fonds propres des banques est-elle constatée par le marché ? Nous allons ici analyser l’influence des résultats des stress-tests européens sur les choix d’investissement et les comportements des actionnaires, sur trois exercices de stress-tests.
Propagation de la crise financière et économique de 2008 en Europe
Origines de la crise financière
La crise financière de 2008 s’est déclenchée aux États-Unis, notamment à cause du développement des prêts subprime et de la chaîne de titrisation. La politique de prêts à bas coût du gouvernement incitait les ménages à s’endetter parfois au-delà de leur capacité. Les prêts étaient ensuite revendus (titrisés) dans des paniers de prêts divers à des investisseurs, afin de diversifier le risque de défaut. La bulle ayant explosé, un nombre conséquent de ménages ont fait défaut et la crise s’est soldée par la disparition de l’une des plus grandes banques d’investissement au monde : Lehman Brothers, et par la prise de participation de la Réserve Fédérale Américaine au capital d’AIG (compagnie d’assurance spécialisée dans les CDS). Ce risque semblait donc circonscrit aux États-Unis.
Prise de risque des banques européennes
On remarque cependant que les banques européennes avaient également intégré la chaîne de titrisation américaine et investissaient dans les CDO et prêts subprime via des fonds. Dès 2007, certaines banques ayant investi massivement dans ces produits financiers ont dû être sauvées par leurs régulateurs nationaux, les investisseurs privés ou par la Banque centrale européenne (BCE), comme ce fut le cas pour IKB Deutsche Industriebank (qui avait investi près de 17,5 milliards d’euros sur le marché américain dans des prêts subprime). Les prises de position risquées des banques européennes sont visibles à travers leurs ratios de l’actif aux fonds propres, qui s’approchent de ceux des banques américaines (25,48 pour Fortis, un conglomérat bancaire du Benelux, au 31 décembre 2007 et 30,73 pour Lehman Brothers au 30 novembre 2007
Crise de confiance
Début août 2007, le directeur général de BNP Paribas, Baudoin Prot, affirme que la banque française ne possède aucun prêt subprime dans son bilan et rassure donc les investisseurs des fonds BNP. Pourtant, quelques jours plus tard, la banque fait face à un retrait massif d’encours sur trois de ses fonds, liés aux subprime américains, et est contrainte de geler les véhicules en attendant que la situation s’améliore. Ces fonds ne représentent que 0,4 % des actifs sous gestion de BNP Paribas. Le communiqué associé à cette fermeture provisoire n’a fait que renforcer la suspicion des investisseurs, non seulement sur la suffisance des fonds propres de BNP Paribas, mais aussi sur le capital de toutes les banques de l’Union européenne et un vent de panique a commencé à souffler sur l’Europe, entraînant la méfiance des banques qui évitaient de se prêter entre elles sur le marché interbancaire et restreignaient l’accès au crédit des particuliers afin d’améliorer leurs ratios de solvabilité.
Réponse du régulateur
Tous les aspects de ces crises ont abouti aux accords de Bâle III, destinés à renforcer la stabilité bancaire dans l’Union européenne. Le ratio de solvabilité des fonds propres réglementaires « Capital CET 1 ou Tier 1 ou Tier 2/Actifs pondérés en fonction du risque » passe de 8 % à 10,5 % avec Bâle III, ce qui oblige les banques à obtenir plus de fonds propres et/ou à posséder moins d’actifs risqués afin de respecter ces exigences. Les stress-tests, dont le premier a été mené en 2009 par l’Autorité Bancaire Européenne, prennent en compte les ratios définis par Bâle (ratio Core Tier 1, ratio de levier, liquidité).
La crise financière des années 2008 a donc mis en avant les lacunes des systèmes bancaires américains et européens, notamment sur le suivi des risques (risques de crédit, risques de liquidité, déficit de capitaux propres…). Les accords de Bâle III ainsi que les stress-tests mis en place par l’ABE sont des réponses apportées pour éviter de répéter un même schéma de crise systémique.
Objectif et méthodologie des stress-tests européens
Objectif premier
D’après Georgescu, Gross, Kapp et Kok (2017), l’objectif des stress-tests est de fournir une nouvelle information au marché, en s’appuyant sur les données des bilans des banques, sur une période définie, et d’évaluer la solvabilité de celles-ci de manière prospective. Des scénarios de crise sont testés au cours de ces exercices. Les régulateurs cherchent donc à déterminer le degré de solidité des banques face à ces chocs économiques et financiers (baisse du PIB, augmentation du taux de chômage, baisse des prix de l’immobilier, choc sur les taux d’intérêt, etc.). Les stress-tests s’adressent avant tout au marché, c’est-à-dire aux investisseurs des banques qui sont exposés à leurs prises de risque. Les stress-tests visent donc à rassurer les investisseurs sur la stabilité et la suffisance des fonds propres des banques.
Le Tableau 1 précise le rôle des différentes autorités dans l’exercice.
La première vague de stress-tests dans l’Union européenne a eu lieu en 2009, juste après la crise financière. Lors de chaque exercice, la méthodologie est devenue de plus en plus détaillée. Au total, on compte, entre 2009 et 2018, six exercices. l’ABE publie les détails de l’échantillon de banques testées, des scénarios, de la période testée, des hypothèses retenues, et de la méthodologie d’évaluation de chaque type de risque (risque de crédit, risque de marché, revenus nets d’intérêts, risque opérationnel) et de leur impact sur le compte de résultat et le capital. Avec sa méthode « top-down » (les banques complètent les modèles imposés et les renvoient) la BCE se distingue de l’approche américaine de la FED où les régulateurs lancent eux-mêmes les simulations dans les banques.
Évolution des tests entre 2009 et 2018
Échantillon de banques testées. L’ABE détermine lors de chaque exercice les banques qui devront être testées. On remarque de fortes variations dans le nombre de banques testées au cours des exercices (22 en 2009, 123 en 2014, 49 en 2018) mais l’évolution est cohérente au fil des exercices car la part d’actifs du secteur bancaire européen couverte par les stress-tests passe de 60 % lors du premier test en 2009 à 70 % en 2018.
Évolution des scénarios. Les scénarios (de base et défavorable) sont principalement exprimés en termes de croissance/recul du PIB et d’évolution du taux de chômage. Ils sont détaillés par pays et sont également agrégés au sein de l’Union européenne. En 2018, les banques doivent même prendre en compte dans la simulation les chocs apportés par le Brexit, ce qui a pu particulièrement affecter le résultat des banques anglaises.
Taux critique. L’une des différences principales entre les tests menés par la BCE et ceux menés par la FED est la définition d’un taux critique pour chaque exercice. Les ratios clés des banques implantées aux États-Unis ne doivent pas descendre en dessous d’un certain seuil. Dans le cas contraire, la banque a échoué à l’exercice des stress-tests et elle doit proposer des solutions de recapitalisation. En 2014, si une banque européenne présentait un total de capital Core Tier 1 inférieur à 5,5 % des actifs pondérés en fonction du risque dans le scénario défavorable et de 8 % dans le scénario de base, une action immédiate devait être mise en place par les régulateurs nationaux. Pour les stress-tests de 2016 et 2018, l’ABE a décidé d’appliquer ces actions de manière moins mécaniste et n’a pas fixé de taux critique.
Format des publications. Les publications sont de plus en plus détaillées lors de chaque nouvel exercice. Si la méthodologie et les résultats étaient publiés en même temps dans un communiqué de presse lors du premier exercice en 2009, le format a bien évolué depuis, car on retrouve à partir de 2014 une note méthodologique, les résultats consolidés, les résultats individuels des banques sous format PDF et Excel, des tutoriels pour lire les résultats, une carte interactive, l’impact des types de risque sur les ratios de solvabilité et liquidité des banques, etc. Néanmoins l’accumulation de publications peut parfois conduire à un manque de clarté. Les investisseurs peuvent être confus devant la quantité d’informations reçues et ont parfois du mal à déchiffrer les résultats clés.
Période post-test : Recapitalisation des banques dont les ratios de solvabilité sont jugés trop faibles
Comme indiqué précédemment, les régulateurs européens ne définissent pas de seuil, en matière de ratio CET1 par exemple, en dessous duquel les banques testées échouent le test. Cependant, les régulateurs peuvent imposer des mesures de recapitalisation lorsque les banques affichent des ratios de fonds propres et de liquidité trop faibles ou un ratio de levier trop élevé. La BCE ou les banques centrales nationales souhaitent éviter d’exercer leur rôle de prêteur en dernier ressort après les résultats des stress-tests. La méthode de recapitalisation privilégiée est le renflouement interne (bail in) par l’apport de nouveaux capitaux propres pour rééquilibrer les ratios de fonds propres. Pour les problèmes de liquidités et de fonds propres, les banques sont également incitées à vendre leurs actifs, notamment les plus risqués (qui composent le dénominateur du ratio CET1). Également d’après Steffen (2014), les investisseurs privés peuvent être réticents à investir dans le capital si la banque a « échoué » aux tests. Les règles pour recevoir de l’aide de l’État sont assez floues sous Bâle. De plus, il peut y avoir des conflits d’intérêts entre la BCE et les régulateurs nationaux qui auraient, eux, intérêt à cacher des prises de risques excessives.
Il est aujourd’hui possible d’analyser des cas de recapitalisation des banques ayant échoué aux stress-tests puisque six exercices ont eu lieu depuis 2009. La plus ancienne banque du monde, Monte dei Paschi di Siena (MPS), a échoué une première fois au stress-test de 2014 pour lequel un taux critique était fixé. Les augmentations de capital par émission d’actions au coût moindre n’ont pas suffi à renforcer la stabilité financière du groupe et MPS affiche un ratio CET1 négatif de -2,44 % dans le scénario défavorable en 2016 et passe sous surveillance du régulateur. MPS était qualifiée de G-SII (Global Systematically Important Institution) jusqu’à 2016 puis de O-SII (Other Systematically Important Institution), ce qui montre qu’une éventuelle banqueroute pourrait avoir un effet conséquent sur le secteur bancaire italien voire européen, ce qui a entraîné le sauvetage de la banque par l’État italien. Les stress-tests permettent donc une évaluation de la stabilité des banques et contribuent à prévenir les risques de crise systémique, mais influencent-ils significativement les choix d’investissement sur le marché ?
Méthode de recherche et données
Comme évoqué plus tôt lors de l’analyse des causes de la crise financière de 2008, le sentiment du marché a souvent plus d’impact sur la santé de l’économie que les chiffres, la réalité et les éléments tangibles. Dans le cadre de l’analyse de la relation entre les banques européennes et les investisseurs, les résultats des stress-tests sont-ils un élément rationnel qui pourrait convaincre le marché qu’il est protégé d’une crise financière ? Au fil des années, puisque la méthodologie et la publication des résultats se sont clarifiées, que les médias accordent plus d’importance aux résultats des tests et qu’ils les décrivent comme plus sévères, on s’attendrait à ce que la confiance du marché soit apaisée après la publication de bons résultats. Et comme Georgescu, Gross, Kapp et Kok l’affirment, on pourrait voir une distinction entre les bonnes et les mauvaises banques, du fait de l’intérêt que leur portent les investisseurs. Nous cherchons donc ici à expliquer le comportement du marché à travers les résultats des tests, que ceux-ci soient positifs ou plutôt négatifs.
Modélisation, variables, fenêtre d’observation
L’objectif est ici de mettre en relation la confiance du marché, donnée subjective, plutôt abstraite et non exprimée directement par les investisseurs avec des données chiffrées sur les résultats des stress-tests. L’analyse porte sur l’effet des résultats du test sur la confiance du marché.
Les variables explicatives du modèle (ratio CET 1, ratio de levier) représentent les données les plus significatives lorsque la presse analyse les résultats d’une banque aux stress-tests. Ces variables quantitatives pourraient donc avoir un impact direct sur le marché. Elles sont faciles à interpréter, puisque les autorités européennes ont défini dans le cadre de Bâle III des seuils à respecter. Ainsi lorsqu’une banque, dans le scénario défavorable, voit son ratio CET1 chuter en dessous des minima fixés par les autorités, les investisseurs comprennent que la banque connaît des problèmes de solvabilité, bien que l’ABE précise qu’il n’y ait pas de seuil critique à la réussite du test. Ces données sont disponibles sur le site de l’ABE, et sont publiées individuellement pour chaque banque.
Aucune variable ne peut mesurer exactement de manière quantitative le degré de confiance des acteurs de l’économie. Il convient donc de l’approcher de la manière la plus vraisemblable possible. Le sentiment des investisseurs influence notamment les données financières/boursières de l’actif financier sous-jacent. La base de toute mesure sera le cours de l’action des banques testées. Certaines variables permettent de modéliser l’effet de la peur ou de la satisfaction des actionnaires sur le cours du titre comme la volatilité du titre, le volume de titres échangés ou encore le bêta, qui sont des mesures du risque pour un actif. On s’attendrait donc à ce que le cours de l’action d’une banque ayant obtenu des mauvais résultats au stress-test baisse autour de la date de publication des résultats puisque les actionnaires chercheraient à revendre rapidement leur titre en cas d’échec du groupe. Ainsi, la volatilité de ces titres risqués serait plus forte pour les banques ayant obtenu de moins bons résultats, le volume d’actions échangées augmenterait ou diminuerait, montrant que les investisseurs ont moins d’attrait pour le titre ou cherchent à le vendre et le bêta du titre serait supérieur à 1, le titre serait ainsi plus risqué que le marché.
L’analyse des données des variables s’établira autour de trois dates de publication de résultats : le 26 octobre 2014 pour l’exercice 2014, le 29 juillet 2016 pour l’exercice 2016, le 2 novembre 2018 pour l’exercice 2018.
Une fenêtre d’observation pour les variables de six jours ouvrés avant la publication et six jours ouvrés après la publication a été choisie. Ellahie (2012) utilise une fenêtre d’observation de quatre jours ouvrés avant et 4 jours ouvrés après la publication des résultats. La stratégie adoptée est donc similaire, mais la période d’observation a été légèrement élargie, afin de collecter plus de données.
Le modèle sera approché par la méthode des moindres carrés (régression linéaire) corrigée de l’hétéroscédasticité. Nous testerons la régression simple (une variable à expliquer, une variable explicative) et des cas plus complexes de régression multiple (une variable à expliquer et plusieurs variables explicatives).
L’échantillon est composé de 28 banques de 14 pays européens ayant subi les trois vagues de tests de 2014, 2016 et 2018, dont les données boursières sont disponibles sur Bloomberg et qui n’ont pas été radiées sur les trois fenêtres d’observation.
Résultats
Analyse globale des panels
Avant de réaliser une analyse détaillée grâce aux résultats individuels des banques, il convient de constater les différences de l’impact des résultats sur les sentiments des investisseurs, entre les trois stress-tests (2014, 2016 et 2018) au niveau du secteur bancaire européen (voir Tableau 3).
Tous les ratios ont faiblement évolué en 2014, montrant peut-être que le sentiment des investisseurs n’a pas été fortement influencé par les résultats des banques aux stress-tests. On remarque, au contraire, que 2016 et 2018 sont deux années qui s'opposent fortement :
- en 2016, les titres sont devenus plus volatils après la publication des résultats, tout le secteur bancaire semble être plus risqué après la publication des résultats. L’annonce de ratios très dégradés voire même négatifs pour la banque MPS a montré la fragilité du secteur bancaire à cette période. Les investisseurs ont beaucoup plus échangé leurs titres, montrant peut-être leur volonté de se séparer de leurs actions plutôt que de recapitaliser les banques tandis que d'autres chercheraient plus de rendement au moment où la volatilité augmente et achèteraient donc des actions à cette période. De même, le bêta a augmenté entre la période prépublication et la période post-publication, montrant ici aussi que le secteur bancaire est plus risqué que le marché après la publication des résultats. Cette information semble confirmer l’hypothèse d’Ellahie (2012) selon laquelle la publication des résultats augmente l’incertitude sur le marché ;
- au contraire en 2018, la volatilité a diminué sur les actions des 28 banques testées après la publication des résultats. Les investisseurs ont beaucoup moins échangé leurs titres, montrant peut-être une volonté de conserver des titres dont les rendements et les performances des banques sont jugés convenables. Le bêta a même baissé, montrant que les banques sont moins vulnérables aux mouvements boursiers. Une possible analyse tendrait vers une meilleure résistance du secteur bancaire aux sentiments du marché et une hausse de la confiance des investisseurs en la solvabilité des banques européennes après les résultats des stress-tests de 2018. Même si une crise comme un Brexit dur et une récession importante comme simulés en 2018 entraîneraient une baisse du niveau de fonds propres des banques et des revenus, le marché ne semble pas être inquiet des résultats, et serait même rassuré puisque les messages envoyés via les données de ce tableau semblent positifs. Les chiffres semblent confirmer cette hypothèse. En effet, bien que le scénario défavorable ait été jugé plus sévère qu’en 2016, le ratio CET1 après trois années simulées s’élève à 10,1 % en 2018 contre 9,2 % en 2016. Néanmoins, cette analyse serait à confirmer sur une plus longue période, en la réitérant lors des prochains tests et il serait intéressant de confirmer l’hypothèse sur un plus large échantillon (comme par exemple les 49 banques testées en 2018).
Régression linéaire simple et multiple
Pour la régression simple, les coefficients de détermination de toutes les combinaisons possibles, d’une variable explicative et d’une variable à expliquer, ont été calculés pour les trois années de tests. Par exemple en 2016, 50 % de la dispersion de la volatilité post-publication (6 jours après la date de publication) est expliquée par le ratio CET1 obtenu par les banques à l’issue des trois années de simulation dans le scénario défavorable. Dans ces cas de régressions simples, on remarque que c’est le ratio CET1 qui explique le mieux le comportement des investisseurs (représenté par la volatilité, le volume échangé ou le bêta). Néanmoins, la régression simple ne permet pas de dégager des coefficients de détermination élevés, qui montreraient que les résultats des tests influencent significativement le sentiment du marché. L’ensemble des résultats est disponible auprès de l’auteur.
Les résultats sont plus probants avec la régression multiple (voir Tableau 4). Les données en gris clair et en gris foncé sont les données qui contribuent à expliquer la variable à expliquer (dont le p critique est inférieur à 0,10). En gris foncé, il s’agit des données avec un coefficient négatif. Ainsi plus la variable explicative augmente, plus la variable à expliquer diminue. Au contraire, les données en gris clair ont des coefficients positifs. Le signe du coefficient permet donc d’avoir des indications sur le mouvement du marché : en 2016, seul le ratio de levier contribue à expliquer à 32 % de la variance de l'évolution du volume avant et après la publication. Plus le ratio de levier est important, plus il y a une forte évolution du volume échangé entre la période prépublication et la période post-publication, montrant peut-être l’engouement des investisseurs pour le titre. Cette analyse statistique du modèle de 2016 sur l’explication de l’évolution du volume échangé est illustrée afin de montrer la relation entre le p critique, le R² et le signe coefficient (Tableau 5). Les autres résultats sont disponibles sur demande.
La régression multiple permet de constater des disparités entre les trois stress-tests. Par exemple, on remarque avec la régression linéaire qu’en 2014, seul le ratio CET 1 contribue à expliquer la volatilité, le volume échangé ou le bêta. Alors qu’en 2016, le ratio CET1 et le delta ratio de levier contribuent à expliquer 60 % de la variance de la volatilité post-publication (60 % est le coefficient de détermination R²).
Pour le test de 2018, les coefficients de détermination sont plus importants avec la régression linéaire multiple qu’avec la régression linéaire simple, montrant que le sentiment du marché n’est pas seulement influencé par le ratio CET1 simulé mais également par d’autres variables permettant d’analyser les résultats comme le delta ratio CET1, le ratio de levier et le delta ratio de levier. On remarque tout de même que le ratio CET1 n’est plus significatif dans la régression. On peut donc émettre l’hypothèse que les investisseurs ont plutôt analysé le ratio de levier puisque le seuil de 3 % est devenu obligatoire pour les banques à compter du 1er janvier 2018.
Globalement, le marché semble plus confiant après les résultats des tests de 2018 qu’après les tests de 2016, où tous les indicateurs montraient plutôt un léger mouvement de peur et d’accroissement du risque (hausse de la volatilité, du volume échangé et du bêta après la publication). Cette confiance apparente est peut-être due à la sévérité du test de 2018, plus crédible aux yeux des actionnaires que le test de 2016. Il conviendrait de poursuivre cette analyse lors de la prochaine vague de tests afin de vérifier si les investisseurs jugent le secteur bancaire européen stable et solvable sur le long terme.
Conclusion
Pour empêcher une crise telle que celle de 2008 de se produire, l’exercice ne peut se détacher du sentiment du marché : l’analyse a permis de constater que la confiance des investisseurs envers les banques était fondamentale dans la propagation des crises financières. Les scénarios de base et défavorable testés semblent avoir été plus durs d’année en année. La méthodologie est devenue plus claire aux yeux des investisseurs. Cela a-t-il suffi à rassurer les investisseurs et à renforcer la stabilité et la solvabilité du secteur bancaire ?
L’analyse statistique a permis de montrer qu’en 2016 et qu’en 2018, le marché a réagi aux résultats des stress-tests et que cela s’est ressenti dans leurs choix d’investissement et dans les propriétés des titres (volatilité et bêta). Si en 2016, tous les indicateurs ont montré une réaction négative du marché (augmentation de la volatilité, du volume échangé, du bêta), pouvant être associée à un manque de confiance en le secteur bancaire, il semble qu’en 2018, les résultats des stress-tests aient contribué à diminuer la volatilité et l’incertitude. L’analyse serait à confirmer sur un échantillon et un horizon plus large. Il conviendrait également de vérifier que certains événements liés à l’actualité des banques n’influencent pas le marché dans une direction opposée aux résultats des stress-tests.
Les banques doivent s’adapter et être prêtes à subir des tests de plus en plus complexes et sévères dans un contexte règlementaire de l’Union bancaire où les exigences en matière de fonds propres, de gestion des risques, d’endettement et de liquidité se renforcent. Le comportement des investisseurs se fonde bien souvent sur des idéologies, des tendances, du mimétisme et des sentiments, bien plus que sur les données économiques réelles. L’enjeu pour l’Europe et la BCE est bien d’influencer ce sentiment et de réduire les incertitudes, et cela passe par des exercices concrets comme les stress-tests mais également par l’art de communiquer les résultats et la relation avec les médias.