Inde : le digital au service de la bancarisation de la population

Créé le

20.06.2016

-

Mis à jour le

30.06.2016

Selon la Banque mondiale, un Indien sur deux n’a pas de compte bancaire. Et en avoir un ne signifie pas qu’il soit utilisé. Pour réduire les distances et améliorer le service rendu aux populations rurales, les autorités misent sur la technologie. La Fondation Gates, très active à l’échelle mondiale sur la question de l’inclusion financière, suit les progrès indiens en la matière.

Dans quelle mesure la population indienne a-t-elle accès aux services financiers de base aujourd’hui ?

Le gouvernement actuel a mené une initiative majeure pour favoriser l’accès aux comptes bancaires pour des millions de personnes : la Pradhan Mantri Jan Dhan Yojana ou PMJDY [1] . A la fin mai, grâce à ce programme, plus de 218 millions de nouveaux comptes bancaires avaient été ouverts et plus de 180 millions de cartes de débit avaient été activées. Les comptes dormants, qui représentaient 67 % du total en janvier 2015, sont tombés à 26 % en mai 2016. Les statistiques du gouvernement montrent que près de 100 % des foyers disposent désormais d’un compte bancaire, soit, selon nos estimations, au moins 65 % des Indiens pris individuellement.

Toutefois, l’utilisation qui est faite de ces services, bien qu’en croissance, reste faible. Deux raisons l’expliquent. L’une tient à la difficulté d’apporter ces services au plus près des gens – c’est le problème du « dernier kilomètre » –, quand bien même la situation s’améliore. L’Inde est un pays étendu avec des foyers de population disséminés sur tout le territoire, dans des zones souvent difficiles d’accès. C’est sur ce point que les nouvelles banques de paiement, récemment agréées, reposant sur la technologie et pouvant rayonner sur une vaste échelle, feront une vraie différence. L’autre raison a trait à certains biais comportementaux auxquels il faut s’attaquer, comme les freins psychologiques ou l’adéquation des produits aux besoins de la population.

Ces obstacles peuvent être surmontés. Nous savons qu’en concevant correctement les produits et en les distribuant via les canaux digitaux, qu’en formant les gens sur le « comment » utiliser ces produits et non sur le « pourquoi », qu’en s’attaquant à la perception de la population, on peut inciter beaucoup de monde à se tourner vers une banque et à épargner.

Quel rôle peut jouer la technologie plus précisément ?

Nous pensons que la digitalisation – principalement à travers le mobile – des services financiers au profit des populations à bas revenus va accélérer leur sortie de la pauvreté. Dans les pays où les systèmes de paiements digitaux ont réussi à s’implanter dans les communautés pauvres et rurales – ce qui est le cas en Inde –, les banques, les assureurs et d’autres prestataires mettent leurs efforts en commun pour élargir l’offre de produits et services financiers accessibles sous forme numérique. La plupart sont conçus pour répondre aux besoins spécifiques des foyers à bas revenus, en particulier les petits agriculteurs et les femmes, pour lesquels le téléphone mobile est bien souvent le moyen de communication le plus opérationnel. Le mécanisme de Direct Benefit Transfer, qui permet au gouvernement d’opérer le paiement des prestations et aides sociales directement sur le compte bancaire des bénéficiaires pauvres, a permis d’empêcher les déperditions générées par le recours à des intermédiaires et de réaliser de substantielles économies à la fois pour les citoyens et l’Etat.

L’infrastructure technologique en place en Inde repose sur trois piliers :

  • au moins un compte bancaire « Jan Dhan Yojana » d’inclusion financière [2] par foyer (le pilier « J ») ;
  • la délivrance de plus d’un milliard de pièces d’identité uniques et biométriques dites Aadhaar (le pilier « A ») ;
  • un marché de près d’un milliard de téléphones mobiles (le pilier « M »).
La « trinité JAM », soit la combinaison de ces piliers, a le potentiel de transformer la manière dont les Indiens épargnent, stockent, envoient et dépensent leur argent.

Fin 2013, un groupe de travail [3] dédié à ces questions d’inclusion financière au sein de la banque centrale, la Reserve Bank of India (RBI), a conclu à la nécessité de créer un nouveau statut d’établissement de paiement (payment banks). Que peuvent apporter au marché ces nouveaux acteurs ?

Nous attendons le lancement des premières banques de paiement pour le dernier trimestre 2016 [4] . Elles sont des établissements spécifiques qui peuvent :

  • accepter des dépôts à vue ;
  • émettre des cartes de retrait ou de débit ;
  • offrir des services de transferts d’argent (y compris au niveau international) et d’Internet banking ;
  • proposer des services financiers simples n’impliquant pas de partage des risques et n’engageant pas leurs ressources, comme la distribution de fonds communs de placement, de produits d’assurance et de retraite… ;
  • gérer le paiement de factures.
Elles ne peuvent en revanche pas accorder de crédit.

Les banques de paiement vont jouer un rôle central en matière d’inclusion financière et de transferts d’argent : elles vont permettre d’élargir le champ des bénéficiaires aux très petites entreprises, aux foyers à bas revenus, aux travailleurs migrants ainsi qu’à d’autres organisations informelles. Elles pourront prendre en charge des transactions de faible montant mais dans des volumes élevés en matière de dépôts, de paiements ou de transferts d’argent, et ce dans un environnement sécurisé reposant sur la technologie. L’un des apports cruciaux de ces banques de paiements sera d’assurer la jonction du dernier kilomètre dans les zones rurales où il est difficile d’accéder physiquement et où les banques traditionnelles n’ont pas pu s’implanter.

En quoi le programme Aadhaar d’octroi de cartes d’identité biométriques sert-il l’objectif d’inclusion financière de la population indienne ?

Aadhaar est un document d’identité unique et biométrique dédié aux résidents indiens. Il permet d’identifier chaque individu de manière unique sur la base d’informations démographiques et de son empreinte biométrique. Son détenteur peut donc établir son identité de manière claire auprès des organismes publics et privés, partout dans le pays. Cette authentification va significativement aider la diffusion de l’inclusion financière. Par le passé, beaucoup de personnes, en particulier dans les zones rurales, n’avaient pas de moyen de prouver leur identité au moment d’ouvrir un compte bancaire, étant donné les procédures KYC strictes des banques. Cette absence de document d’identité fiable imposait à ces personnes vulnérables d’avoir recours à des services financiers informels, notamment pour obtenir un crédit.

Aujourd’hui, plus d’un milliard de résidents indiens ont une carte Aadhaar, ce qui crée le socle d’une réforme du système de sécurité sociale et du paiement des aides. Le gouvernement a commencé à transférer directement sur les comptes bancaires des bénéficiaires ouverts grâce à la carte Aadhaar des allocations allant des indemnités NREGA [5] à la subvention sur le prix du gaz domestique, y seront bientôt ajoutées les aides pour l’achat de nourriture et d’engrais au profit de millions de foyers pauvres. Le bénéfice sera double : pour les bénéficiaires, qui recevront la totalité des fonds, et pour le gouvernement, qui profite déjà d’une réduction drastique de la déperdition des fonds transférés.

Les transferts d’argent à l’intérieur du pays, entre les travailleurs migrants et leur famille, sont un enjeu majeur de l’inclusion financière. L’innovation a-t-elle un rôle à jouer dans ce domaine ?

Beaucoup d’Indiens sont amenés à voyager à l’intérieur du pays pour trouver du travail. Aussi, disposer d’un système de transfert d’argent robuste et rentable est important. Les banques proposent des solutions reposant sur des systèmes comme NEFT [6] ou IMPS [7] . Des services d’envoi d’argent par mobile ont fait leur apparition grâce au transfert en temps réel permis par IMPS. Le nombre de transactions réalisées via cette plateforme a ainsi augmenté rapidement, passant d’environ 1 ​million en septembre 2013 à plus de 31 millions en mai 2016 ! Par ailleurs, la Poste indienne, sous l’égide du ministère des Communications et des Technologies de l’information, a introduit un service de transferts d’argent par Internet « instantanés, sécurisés, fiables et pratiques [8] .

 

1 Littéralement « programme du Premier Ministre pour l’argent du peuple », lancé en août 2014 par Narendra Modi, franchement élu.
2 Le compte du programme PMJDY peut être ouvert sans frais et facilement auprès d’une des grandes banques du pays. Il donne droit à une carte de débit permettant les retraits au distributeur. Son solde peut rester à zéro mais s’il reste actif, son titulaire peut bénéficier d’une autorisation de découvert de 5 000 roupies (66 euros). Il est associé à une assurance décès de 30 000 roupies (400 ​euros) et d’une assurance accident à hauteur de 100 000 ​roupies (1 300 euros).
3 Committee on Comprehensive Financial Services for Small Businesses and Low Income Households, présidé par Nachiket Mor, directeur pour l’Inde de la Fondation Gates.
4 Un accord de principe a été donné par la RBI à onze entreprises ayant sollicité une licence de payment bank. Parmi elles, on trouve des conglomérats industriels, des opérateurs téléphoniques et des établissements financiers non bancaires.
5 National Rural Employment Guarantee Act : vaste programme gouvernemental assurant un revenu minimal aux populations rurales pauvres en échange de 100 jours de travail pour la collectivité.
6 National Electronic Funds Transfer : système de virement interbancaire qui n’est pas en temps réel.
7 Immediate Payment Service. Lancé fin 2010, c’est un système de transfert en temps réel accessible par mobile, internet et les distributeurs automatiques.
8 Instant Money Order de Indian Post.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº798
Notes :
1 Littéralement « programme du Premier Ministre pour l’argent du peuple », lancé en août2014 par Narendra Modi, franchement élu.
2 Le compte du programme PMJDY peut être ouvert sans frais et facilement auprès d’une des grandes banques du pays. Il donne droit à une carte de débit permettant les retraits au distributeur. Son solde peut rester à zéro mais s’il reste actif, son titulaire peut bénéficier d’une autorisation de découvert de 5000 roupies (66euros). Il est associé à une assurance décès de 30 000 roupies (400​euros) et d’une assurance accident à hauteur de 100 000​roupies (1 300 euros).
3 Committee on Comprehensive Financial Services for Small Businesses and Low Income Households, présidé par Nachiket Mor, directeur pour l’Inde de la Fondation Gates.
4 Un accord de principe a été donné par la RBI à onze entreprises ayant sollicité une licence de payment bank. Parmi elles, on trouve des conglomérats industriels, des opérateurs téléphoniques et des établissements financiers non bancaires.
5 National Rural Employment Guarantee Act : vaste programme gouvernemental assurant un revenu minimal aux populations rurales pauvres en échange de 100 jours de travail pour la collectivité.
6 National Electronic Funds Transfer : système de virement interbancaire qui n’est pas en temps réel.
7 Immediate Payment Service. Lancé fin 2010, c’est un système de transfert en temps réel accessible par mobile, internet et les distributeurs automatiques.
8 Instant Money Order de Indian Post.