International

L’inclusion financière du secteur agricole en Afrique

Créé le

21.01.2019

-

Mis à jour le

06.02.2019

Face à l’augmentation de la demande de produits agricoles, l’Afrique manque d’investissement et l’attrait du secteur privé pour le financement de projets agricoles y est faible. Les microcrédits des institutions de microfinance, qui prennent de l’ampleur, constituent une réponse aux besoins, comme le développement de nouveaux outils sur mobile.

Alors que la demande de produits agricoles devrait continuer de croître dans les années à venir, un continent centralise l’attention : l’Afrique. S’il convient de se méfier des analyses trop générales tant l’hétérogénéité économique des cinquante-quatre pays qui le composent est grande, force est de rappeler que les grands défis auxquels ce continent doit s’attacher sont multiples. L’Afrique doit en effet parvenir à mettre en place une croissance pérenne et s’engager sur le chemin d’un développement économique et social durable. La Banque Africaine de Développement (BAD) pose d’ailleurs comme priorité d’éradiquer la pauvreté et la faim d’ici à 2025. Objectifs d’autant plus importants que la population pourrait doubler et atteindre 2,5 milliards d’ici à 2050 et que la sécurité alimentaire n’est pas garantie dans la plupart des pays de la région subsaharienne. En dépit de la mobilisation de plus de 60 % des emplois, le secteur agricole ne compte que pour un quart du produit intérieur brut (PIB) du continent et l’Afrique se maintient dans une situation d’importateur net de matières premières agricoles. Il semble également que le secteur tarde à accroître sa productivité. La production de céréales par habitant est restée relativement stable sur la période 1990-2016 (en hausse de 5 %), alors que l’Amérique du Sud a enregistré une croissance de 79 % sur la même période.

Plusieurs succès sur le continent, notamment au Rwanda et en l’Éthiopie, attestent que les pays africains ont les clés pour rattraper leur retard de productivité. On relève d’ailleurs une constante dans ces deux pays : le gouvernement a consacré à l’agriculture au moins l’une des deux premières places dans leur budget national. Pour accélérer cette dynamique, le Programme détaillé de développement de l’agriculture en Afrique (PDDAA) a été créé en 2003 comme un mouvement panafricain posant les grandes lignes de l’essor du secteur agricole en Afrique. Le PDDAA cible une croissance de la valeur ajoutée agricole à 6 % par an et recommande aux gouvernements d’y allouer au moins 10 % de leurs dépenses publiques. Deux objectifs que les pays susmentionnés ont dépassés. De manière globale, la production augmente, mais pas encore au rythme souhaité. En 2016, les pays africains ne consacraient encore en moyenne que 6 % de leurs dépenses publiques aux secteurs agricoles.

Un rapport risque-rentabilité peu favorable

Le manque d’investissement se fait ressentir dès lors que l’on se penche sur la part des terres en exploitation. Celles-ci représentent moins d’un quart des terres agricoles de la zone, contre plus des trois quarts en Asie du Sud et plus de 60 % en Europe (FAOStat). Ainsi, les investissements doivent-ils cibler en priorité les petites exploitations individuelles ou au contraire favoriser les PME au potentiel d’exploitation intensive ? De même, qui des producteurs ou des négociants internationaux bénéficient le plus de la promotion des exportations agricoles ? Notons aussi que le continent gagnerait à développer une industrie agroalimentaire en aval de la filière et à améliorer les infrastructures, qu’elles soient logistiques, de transport ou de télécommunications. Quoi qu’il en soit, la seule certitude provenant de ces débats est que les fonds publics ne suffiront pas à financer l’ensemble des projets. Cela nous amène à reconsidérer le rôle joué, dans le domaine agricole, par les institutions bancaires et financières en Afrique. Malgré des avancées significatives, seulement 43 % de la population de 15 ans et plus disposait d’un compte bancaire en 2017 (23 % en 2010), alors que les chiffres sont encore plus faibles en zone rurale, avec 39 % (19 % en 2010). Si la dynamique est impressionnante, le soutien au secteur agricole est très limité puisqu’il attire moins de 3 % du total des prêts du continent d’après la BAD.

Le faible attrait du secteur privé traduit un rapport risque-rentabilité des projets agricoles africain peu favorable. D’une part, le contexte ne s’y prête guère car le retard de productivité des pays africains ne cesse de s’accroître. D’autre part, les producteurs peuvent difficilement influer sur les risques spécifiques au secteur tels que les aléas climatiques, maladies et insectes. Le fait est que ces projets sont, en général, relativement plus risqués que ceux tenus en zones urbaines [1] . En plus des risques évoqués précédemment, l’insuffisance de collatéraux viables et cohérents aux montants empruntés constitue un obstacle important. À la différence des biens immobiliers urbains, les terres agricoles et le bétail ne sont guère divisibles et peu adaptés à la réalité des demandes bancaires, d’où une faible valorisation. Les secteurs agricoles ne pourront se consolider que si les droits contractuels et fonciers sont reconnus et sécurisés afin d’être utilisé comme collatéraux. En effet, de nombreux pays d’Afrique ne disposent pas encore de système de cadastre. Sans délimitation des terrains, les expropriations terriennes peuvent être monnaie courante en Afrique. Aujourd’hui, l’utilisation des nouvelles technologies, et plus précisément de la blockchain, pourrait permettre de créer un système de cadastre numérique. Le droit de propriété est fondamental et fait partie des principaux critères d’attractivité des producteurs en besoin de financement.

Pour dépasser ces barrières à l’inclusion financière, des institutions financières ont également adapté leur offre [2] . Nous pouvons citer l’exemple des Caisses d’Épargne et de Crédit Agricole Mutuels (CECAM) à Madagascar qui proposent un instrument de crédit adossé au stockage de riz (70 % de la production agricole de l’île) nommé « Grenier commun villageois ». Des prêts de 6 mois sont accordés sous réserve que les producteurs stockent leur production jusqu’à la saison creuse, c’est-à-dire au moment où les prix sont au plus haut. Ces stocks font office de collatéraux pour les banques. La CECAM a la particularité d’accepter le stockage de la production dès 75 kilogrammes, ce qui permet de concerner un grand nombre d’agriculteurs et de diluer le risque de défaut. Les capacités sont à la fois sous la direction de représentants des organismes de crédit et des agents de stockage.

Le rôle des institutions de microfinance

Les objectifs de développement des filières agricoles ne pouvant faire sans une hausse de l’inclusion financière en Afrique, il n’est pas surprenant de voir les institutions de microfinance (IMF) prendre de l’ampleur. Leur présence en Afrique augmente chaque année, mais leur portefeuille de crédit représente moins de 10 % du portefeuille mondial. On y observe même un rapport de 1 à 5 entre le portefeuille de l’Afrique et celui de l’Amérique du Sud et Caraïbes (8.2 milliards de dollars contre 40.6 en 2014, selon les données du MixMarket). Les IMF favorisent l’inclusion bancaire en accordant des prêts de faible ampleur aux exclus du système bancaire traditionnel. Les services sont aujourd’hui très étendus et ne se limitent plus au microcrédit. Les IMF peuvent prêter à des groupes, des coopératives ou des PME. Dans le même temps, la micro-assurance, autre secteur en retard, s’est aussi développée, comprenant un large éventail de produits aux primes relativement faibles et aux procédures simples.

Un tel essor des IMF est-il favorable per se ? Il est difficile de répondre sans détour à cette question car il n’existe aucun consensus sur l’influence des IMF, notamment concernant les microcrédits. L’inclusion financière augmente certes, en particulier pour les femmes et les exclus sociaux, mais de nombreux cas de surendettement sont répertoriés. Le taux de défaut est important et les taux d’intérêt restent, en valeur annualisée, souvent élevés. En dépit d’une offre spécifique qui s’est étoffée sur la dernière décennie, il n’est, de plus, pas certain que les microcrédits soient toujours pleinement adaptés aux enjeux du développement agricole. Si les terres sont bien souvent familiales, les agriculteurs doivent lever des fonds pour les mettre en culture et se procurer appareils productifs, engrais ou semences notamment. Ces besoins apparaissent, en moyenne, souvent éloignés des montants accordés par les microcrédits.

Garantie de portefeuille

On ne saurait traiter du développement des IMF en Afrique sans évoquer la fondation Grameen Crédit Agricole. Depuis 2008, cette fondation a dirigé plus de 200 millions d’euros essentiellement dans les zones rurales d’Asie et en Afrique Subsaharienne. Le programme « Facilité de décollage pour la microfinance agricole et rurale en Afrique », mis en place en 2013 grâce à un partenariat avec l’Agence française de développement (AFD), permet d’aider au financement et à l’assistance technique des IMF de petites tailles qui ne répondent pas aux critères de stabilité voulus par la fondation. Le programme est aujourd’hui dans sa deuxième phase de consolidation, s’étendant sur la période 2017-2020, qui met en place une garantie de portefeuille. La garantie ARIZ sur les pertes finales est proposée par l’AFD aux institutions financières et couvre 50 % à 75 % d’un prêt individuel ou d’un portefeuille de prêts aux PME et aux IMF. L’exposition au risque des IMF est ainsi réduite et l’offre de crédit augmente dans les zones concernées.

L’inclusion financière des agriculteurs africains passe indubitablement par les coopératives financières. Leur construction, à savoir que les ressources proviennent en priorité de ses membres et des réseaux de coopérative, renforce la confiance dans l’institution. Malgré cela, 7 % de la population africaine seulement y a recours. Le nouvel essor des coopératives dépend en grande partie de l’intervention des autorités de régulation en vue de créer un environnement favorable à l’octroi de crédit. La Banque Mondiale collabore ainsi aujourd’hui avec la fondation Rabobank dans le but de consolider les coopératives agricoles. La première expérience menée ne fut pas réalisée en Afrique mais en Albanie où, accompagnée de la Irish ligue of credit unions, la fondation a œuvré à la fusion des coopératives financières pour augmenter l’assistance technique et l’offre de services financiers. En parallèle, la Banque Mondiale a soutenu et accompagné les réformes de l’assurance dépôts menée par la Banque d’Albanie. Ces deux acteurs ambitionnent à présent de répliquer ce projet dans de nouveaux pays notamment africains tels que la Côte d’Ivoire, la République Démocratique du Congo ou Madagascar.

Services bancaires sur mobile

L’utilisation des nouvelles technologies pour favoriser l’inclusion financière est aujourd’hui au centre des mesures de lutte contre l’exclusion financière et bancaire. La diffusion des smartphones et le développement d’applications bancaires ont un rôle particulièrement important pour accroître l’inclusion financière des producteurs géographiquement exclus des villes et sans accès physique aux institutions bancaires [3] . De ce point de vue, force est de constater que l’Afrique est très en avance par rapport au reste du monde puisque l’utilisation de services bancaires sur téléphone a doublé dans les pays de l’Afrique subsaharienne entre 2014 et 2017 pour atteindre 21 % de la population de 15 ans et plus (selon la Banque Mondiale). Dans certains pays tels que l’Ouganda et le Zimbabwe ces chiffres excèdent les 50 % et même les 70 % au Kenya. Les applications mobiles peuvent permettre de compenser le manque d’infrastructure et de faciliter la diffusion de l’information. Au Kenya, la fondation Grameen a dirigé la création d’entrepôts virtuels entre 2012 et 2014 où les stocks et les conditions de stockage sont contrôlés par une application mobile. Les producteurs sont par la suite tenus au courant de l’évolution des prix via leur téléphone. Même si, faute de budget suffisant, le projet n’a pas pu proposer une application compatible à tous les agriculteurs, le potentiel affiché devrait attirer de nombreux investisseurs.

Ces derniers éléments confirment bien que l’essor des secteurs agricoles africains sera étroitement lié aux opportunités créées par les nouvelles technologies, y compris dans la gestion des risques. Dans le but de prévenir contre les risques météorologiques, des chercheurs britanniques ont mis au point le Service d’information sur les risques phytosanitaires. Déjà en œuvre au Kenya, au Ghana et en Zambie, il permet aux producteurs d’avoir accès, via une application téléphonique, à un ensemble d’informations sur les prévisions météorologiques et la température du sol. Des scénarios sont également distribués, estimant les conséquences de ces variables sur les maladies auxquelles leur culture est exposée. Ils bénéficient enfin de recommandations pour gérer et se prémunir contre ces évènements potentiels.

  1. 1 Scaling up access to finance for agricultural SMEs, Policy Review and recommendations, International Finance Corporation and Global Partnership for Financial Inclusion, novembre 2012.
  2. 2 C.  Miller et L. Jones, Financement des chaînes de valeur agricoles – Outils et leçons, Food and agriculture Organization of the United Nations and Practical, Action Publishing, 2010.
  3. 3 R.L. Meyer, Financing agriculture and rural areas in sub-saharan Africa, Progress challenges and the way forward, International Institute for Environment and Development Working Paper, mars 2015.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº829
Notes :
1 Scaling up access to finance for agricultural SMEs, Policy Review and recommendations, International Finance Corporation and Global Partnership for Financial Inclusion, novembre 2012.
2 C.  Miller et L. Jones, Financement des chaînes de valeur agricoles – Outils et leçons, Food and agriculture Organization of the United Nations and Practical, Action Publishing, 2010.
3 R.L. Meyer, Financing agriculture and rural areas in sub-saharan Africa, Progress challenges and the way forward, International Institute for Environment and Development Working Paper, mars 2015.