Développement

« L’inclusion financière est un passeport vers l’économie formelle »

Créé le

10.07.2014

-

Mis à jour le

10.09.2014

Fondé il y a près de 20 ans, le CGAP est un think tank hébergé par la Banque Mondiale et dédié aux questions d’inclusion financière. Composé d’une trentaine d’organisations membres parmi lesquelles des banques de développement et des fondations privées, il promeut une approche orientée marché. Loin des programmes de dons, ce sont de véritables nouveaux business models pour les populations à bas revenus que le think tank veut faire éclore.

2,5 milliards de personnes dans le monde ne sont pas bancarisées. Pourquoi est-il crucial de les insérer dans le secteur financier formel ?

Des études ont montré une corrélation positive entre le taux d’accès aux services financiers et le taux de croissance d’un pays. L’inclusion financière est un passeport vers l’économie formelle. À condition qu’elle soit transparente et juste pour le client, et qu’elle repose sur des modèles viables économiquement, elle permet aux populations de devenir partie prenante de l’économie formelle et ainsi, de participer à l’avancée de leur pays.

Est-ce uniquement un problème d’accès physique aux services financiers ?

La question de l’inclusion financière ne se résume pas au problème de l’accès aux services : cela occulte la dimension « qualité » de cette inclusion. Donner accès à un produit ou service financier que le client n’utilise pas ne peut pas être satisfaisant. Pour le CGAP, l’inclusion financière, c’est certes donner accès aux services financiers, mais à des services qui répondent aux besoins des populations ciblées.

En gardant cela à l’esprit, on peut considérer qu’il existe trois barrières majeures à l’inclusion financière, barrières qui découlent de la perception historique qu’ont les institutions financières à l’égard des populations pauvres : elles seraient trop risquées, trop coûteuses à servir et pas assez rentables. Prenez l’exemple du crédit : avec des méthodes conventionnelles, originer un prêt de 100 euros ou de 1 000 euros engendre des coûts similaires. Mais le revenu, lui, n’est pas le même.

Depuis une vingtaine d’années toutefois, des approches orientées marché de l’inclusion financière font leur apparition. Elles s’inspirent du concept de « base de la pyramide » (BoP), théorisé par C.K. Prahalad [1] .

Quels changements cela apporte-t-il ?

Les acteurs se sont aperçus qu’ils pouvaient bien faire tout en faisant du bien. En regardant le sujet de l’inclusion financière à travers le prisme du marché, en mobilisant le secteur privé autour des bons modèles, on se donne en effet la possibilité de changer d’échelle. Un tel impact élargi n’a pas été vu dans l’action des ONG ou du secteur public.

Qu’est-ce qui fait un « bon modèle » ?

Il est essentiel de penser ces clients d’une manière très différente de ceux de nos marchés traditionnels. Quels sont véritablement leurs besoins ? Comment s’adresse-t-on à eux ? Quelle est la réalité de leur vie ? Il y a un concept à la base de l’ensemble de notre travail : celui du coût, pour le client de la base de la pyramide, de rejoindre les fournisseurs de services financiers formels. Ce « coût » prend des formes variées : coût de transport pour se rendre dans l’agence la plus proche, coût d’opportunité car le temps consacré à cette démarche n’est pas utilisé pour des activités productives, coût de la conformité et de la réglementation car il faut obtenir une pièce d’identité officielle. Il y a aussi un coût social et culturel, par exemple pour un Musulman à qui on ne propose que de la finance conventionnelle et non islamique [2] , sans compter la peur et le stress engendrés par les concepts financiers qui sont étrangers à ces populations.

Quel est le risque si l’on ne prend pas en compte ces besoins spécifiques des clients base de la pyramide ?

Le risque est de concevoir un produit qui ne sera pas véritablement utilisé par le client. Prenez l’exemple des services financiers sur mobile. Selon le GSMA [3] , il y a plus de 240 solutions de mobile money développées à travers le monde ; mais seuls 30 % des clients enregistrés sont réellement actifs, c’est-à-dire qu’ils utilisent le service au moins une fois en trois mois. Et si vous regardez en détail les opérations réalisées, il s’agit majoritairement d’achat de crédit téléphonique et, dans une moindre mesure, de transfert d’argent de personne à personne. Le mobile est une solution d’avenir, mais il y a globalement un problème d’usage.

Ce type d’écueil se rencontre-t-il également dans la banque traditionnelle ?

Oui, comme le montre le taux de comptes dormants. Ce dernier peut atteindre 90 % dans certains pays, comme l’a montré un rapport récent du GAFIS [4] . Les personnes sont forcées d’ouvrir un compte bancaire pour toucher leur salaire mais, à la fin du mois, lorsque le salaire tombe, elles retirent l’intégralité de la somme et continuent d’utiliser exclusivement de l’argent liquide. Le même phénomène se produit lorsque ce sont des aides sociales qui sont distribuées, que ce soit par le gouvernement ou des ONG. Il ne suffit pas d’avoir un compte bancaire pour être considéré comme inclus financièrement.

Pourquoi parler aujourd’hui d’inclusion financière et non plus seulement de microcrédit ?

On a commencé à s’intéresser au sujet des services financiers pour les populations pauvres sous l’effet d’actions comme celle de Muhammad Yunus ou de la BRAC, au Bangladesh, ou encore de la Bank Perkreditan Rakyat, en Indonésie. L’idée qui prévalait alors était que les pauvres étaient trop pauvres pour épargner et qu’il fallait injecter des capitaux dans ce marché via le microcrédit. À sa création, le CGAP était lui aussi focalisé sur la dimension crédit. Nous avons beaucoup travaillé sur le concept, puis nous avons regardé ce qui pouvait venir après. C’était l’épargne et les transactions.

Trois raisons principales poussent les gens à avoir besoin de services financiers. Ils ont tout d’abord besoin d’outils pour leurs transactions au quotidien, pour payer, retirer des espèces ou en déposer. Ils doivent ensuite se protéger contre les risques de la vie, en épargnant, en ayant recours à des produits d’assurance adaptés ou à des prêts d’urgence. Enfin, ils aspirent à améliorer leur vie, par exemple en investissant dans l’éducation de leurs enfants, dans leur petite entreprise ou dans leur logement. Le microcrédit seul ne couvre pas l’ensemble de ces besoins et doit être complété.

Même non bancarisées, les populations à bas revenus n’en ont pas moins accès à des services financiers informels. Comment les deux mondes s’articulent-ils ?

Les populations non bancarisées ont en effet toute une palette de solutions informelles auxquelles elles font appel. Ces solutions sont même sophistiquées et elles se sont institutionnalisées avec le temps. Prenez l’exemple de mon pays, l’Afrique du Sud, et de ses burial societies. Ce sont des regroupements de personnes qui s’engagent à contribuer financièrement aux frais funéraires engagés en cas de décès d’un proche de l’une d’elles. C’est un vrai produit d’assurance ! La limite des services financiers informels est qu’ils n’ont souvent pas le rayon d’action et la puissance de mutualisation des services formels, développés à plus grande échelle. D’autre part, dans le secteur informel comme dans le secteur formel, il est indispensable de s’assurer que le prestataire a le bon comportement vis-à-vis du client, pour éviter des pratiques de prédation.

Parfois enfin, les deux mondes se rejoignent, comme le montre l’exemple des VSLA [5] en Afrique de l’Est. Ces groupes d’épargne et de crédit informels drainent l’épargne de plusieurs millions de personnes et sont aujourd’hui approchés par le secteur bancaire formel.

Les acteurs du secteur privé doivent-ils aborder la question de l’inclusion financière sous l’angle de la RSE [6] ou du business ?

Je crois qu’il est important que les entreprises continuent de travailler avec nous comme elles le font, à travers des fondations [7] en particulier. C’est en même temps de la RSE et un investissement pour l’avenir de la part de ces acteurs privés. Mais si vous êtes une banque de détail et que vous vous limitez à cette approche, vous commettez une grave erreur. Sans modèle économique viable, qu’est-ce qui poussera une entreprise à investir dans la durée ? Le pire est de fournir un service pendant un temps, puis, une fois à court d’argent, de l’arrêter, laissant le client sans solution. C’est ce qui se passe parfois avec les ONG. Avec un business model viable, on peut fournir le service dans la durée et le faire évoluer. On aide alors véritablement les populations pauvres.

Les banques sont-elles les seuls acteurs à intervenir en matière d’inclusion financière ?

Les banques ont un rôle essentiel : elles ont les instruments pour respecter les réglementations ( KYC [8] , lutte antiblanchiment et contre le financement du terrorisme…), garantir la protection des clients et assurer la stabilité financière d’un pays. Il ne faut pas réduire ce rôle. Mais il ne faut pas non plus nier l’importance des partenariats. Passer par une agence « brick and mortar » est une manière très coûteuse de servir la clientèle à bas revenu. Les banques se sont donc tournées vers un modèle sans agences, le « branchless banking ». Elles ont parfois tissé des partenariats avec de grandes chaînes de distribution, comme Oxxo au Mexique, qui fournit dans ses supermarchés des services bancaires de base, comme les dépôts et les retraits. En Afrique du Sud, Absa, filiale de Barclays, a noué un partenariat avec la chaîne de prêt-à-porter PEP pour distribuer un compte-courant conçu pour les clients à bas revenu. Ils prennent le compte directement en rayon et réalisent les démarches d’enregistrement à la caisse. Parfois, il s’agit de partenariat avec une nuée de petits commerçants, de stations-service, de bureaux de poste… jusqu’au vendeur ambulant sous son parapluie. C’est ce qu’a fait Safaricom pour distribuer M-Pesa – sans avoir recours à une banque, soit dit en passant.

Les trois piliers de l’inclusion financière sont donc les banques, les opérateurs mobiles et le secteur de la distribution. C’est à travers ce triptyque que l’on pourra agir à grande échelle avec des modèles économiques viables.

1 The Fortune at the Bottom of the Pyramid: Eradicating Poverty through Profits (Wharton School Publishing, 2004). Dans cet ouvrage, l’auteur indien souligne le potentiel que représente le marché des populations pauvres (Bottom of the Pyramid) pour les entreprises, pour peu que l’on adapte les produits et leur commercialisation aux besoins de cette clientèle, ndlr. 2 La religion musulmane encadre les activités financières, en particulier en interdisant le recours à l’intérêt (riba). Il s’est ainsi développé un pan de la finance, dit « islamique », qui s’assure de la conformité à la Charia de chaque opération ndlr. 3 Organisation internationale des opérateurs de téléphonie mobile. Le GSMA est particulièrement actif pour faire du téléphone portable un outil en faveur du développement. Son programme « Mobile Money for the Unbanked » recense les solutions mobiles en matière d’inclusion financière, ndlr. 4 Gateway Financial Innovations for Savings, un projet financé par la fondation Gates sur une idée de Rockefeller Philantropy Advisors. Les études sont réalisées par un cabinet spécialisé sur le sujet de l’inclusion financière : Bankable Frontier Associates, ndlr. 5 Village Savings & Loans Associations : développés par CARE dès les années 1990, ces groupements d’épargne et de crédit sont des versions étoffées des tontines. Aujourd’hui, ces VSLA sont de véritables petites banques de village où l’épargne des uns est utilisée pour financer les crédits des autres. Lire aussi « Méthodologie VSLA – 6 millions de “villageois banquiers” », p. 40, ndlr. 6 Responsabilité sociale des entreprises. 7 Quelques fondations privées sont particulièrement actives en matière d’inclusion financière. C’est notamment le cas de la Fondation Bill et Melinda Gates, de la Fondation Ford, de la Fondation Mastercard, de la Fondation Citi, de la Fondation Michael & Susan Dell, ndlr. 8 Know Your Customer : procédure d’identification du client par la fourniture de documents d’identité en particulier, ndlr.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº775
Notes :
1 The Fortune at the Bottom of the Pyramid: Eradicating Poverty through Profits (Wharton School Publishing, 2004). Dans cet ouvrage, l’auteur indien souligne le potentiel que représente le marché des populations pauvres (Bottom of the Pyramid) pour les entreprises, pour peu que l’on adapte les produits et leur commercialisation aux besoins de cette clientèle, ndlr.
2 La religion musulmane encadre les activités financières, en particulier en interdisant le recours à l’intérêt (riba). Il s’est ainsi développé un pan de la finance, dit « islamique », qui s’assure de la conformité à la Charia de chaque opération ndlr.
3 Organisation internationale des opérateurs de téléphonie mobile. Le GSMA est particulièrement actif pour faire du téléphone portable un outil en faveur du développement. Son programme « Mobile Money for the Unbanked » recense les solutions mobiles en matière d’inclusion financière, ndlr.
4 Gateway Financial Innovations for Savings, un projet financé par la fondation Gates sur une idée de Rockefeller Philantropy Advisors. Les études sont réalisées par un cabinet spécialisé sur le sujet de l’inclusion financière : Bankable Frontier Associates, ndlr.
5 Village Savings & Loans Associations : développés par CARE dès les années 1990, ces groupements d’épargne et de crédit sont des versions étoffées des tontines. Aujourd’hui, ces VSLA sont de véritables petites banques de village où l’épargne des uns est utilisée pour financer les crédits des autres. Lire aussi « Méthodologie VSLA – 6 millions de “villageois banquiers” », p. 40, ndlr.
6 Responsabilité sociale des entreprises.
7 Quelques fondations privées sont particulièrement actives en matière d’inclusion financière. C’est notamment le cas de la Fondation Bill et Melinda Gates, de la Fondation Ford, de la Fondation Mastercard, de la Fondation Citi, de la Fondation Michael & Susan Dell, ndlr.
8 Know Your Customer : procédure d’identification du client par la fourniture de documents d’identité en particulier, ndlr.