Economie et société

L’implication citoyenne au sein des organisations de finance responsable

Créé le

16.03.2020

La finance responsable se déploie aujourd’hui en France sous diverses formes qui impliquent les citoyens à des degrés divers. Le crowdfunding semble en être une des versions les plus abouties, bien que, même dans ce cas, l’implication citoyenne pourrait être encore plus affirmée*.

Finance éthique, finance responsable, finance verte, finance solidaire, ou encore finance durable, autant de termes et notions qui ont lieu d’être pour qualifier la finance utile à l’économie et à la société. Il y a encore peu la finance responsable était cantonnée à la finance éthique et solidaire. Parmi les véhicules de cette finance dite responsable, on évoque, comme l’indique Michel Roux [1] , les fonds éthiques excluant certains secteurs tels que l’armement ou l’alcool, les fonds de développement durable assis sur des critères environnementaux, les fonds de partage soutenant les associations caritatives ou humanitaires, les fonds solidaires à destination du développement des économies locales, etc. Pascal Glémain [2] relève quant à lui que la finance responsable, même composée de deux univers – finance éthique et finance solidaire, a lieu d’être pour servir un « projet de développement durable innovant à l’échelle locale comme internationale, respectueux de l’environnement, des clauses et normes sociales et prônant une autre gouvernance d’entreprise ». Quelle qu’en soit leur organisation, voire leur finalité, elles convergent toutes vers un idéaltype de la finance : être au service de la société.

Trois types de finance responsables

À l’aune de la crise financière de 2008, des réflexions ont été menées pour réencastrer cette finance au sens du sociologue Karl Polanyi. Alors que les technologies de l’information et de la communication amenaient progressivement à une disruption de certains modèles économiques, il est permis aujourd’hui de penser que performance financière et impact sociétal et environnemental ne sont plus antinomiques. Plus encore, des modèles participatifs et collaboratifs émergent dans toutes les sphères. Le crowdfunding – finance participative en français, est devenu réalité et entre bel et bien dans cette finance responsable. Il a émergé au début des années 2000 en mettant en relation les citoyens et les porteurs de projets via une plateforme Internet, amenant alors une nouvelle forme de désintermédiation. Le phénomène s’est inscrit dans un rapprochement entre la finance participative et la finance collaborative : les internautes sont en lien direct avec les projets à financer sur un territoire donné : « la plateforme [leur] sert d’instrument de production de proximités, c’est-à-dire : de support de mise en relation entre l’individu et l’objet de son action dédiée ». (Glémain et Cuénoud [3] ).

La citoyenneté se retrouve au cœur de ces trois types de finance, mais de façon naturellement différente puisque les finalités le sont également elles-mêmes. Les formes d’implications et d’engagement citoyens sont alors présentées ci-après pour en saisir leurs enjeux et intérêts au sein des organisations de la finance responsable (voir Tableau 1). Les implications citoyennes dans ces trois principales composantes susnommées de la finance responsable prennent des formes différentes tout autant que l’expression des citoyens prend des formes susceptibles de s’hybrider dans leur opérationnalité : lesdits citoyens sont partie prenante de l’organisation dans certains cas, ou s’impliquent directement dans la gouvernance de l’organisation dans d’autres cas.

Cas n° 1 de la finance éthique : les citoyens sont une des parties prenantes

La mise en place de politiques RSE – Responsabilité Sociale de l’Entreprise, vues sous le prisme des Objectifs du développement durable (ODD) définis par l’ONU, conduit les citoyens à se constituer comme l’une des parties prenantes des entreprises. De facto, certaines entreprises seront à l’initiative de création de comités consultatifs de coopération, voire de co-construction, pour des projets particuliers. Aussi l’exemple du nécessaire changement climatique induit un changement de comportement de certains actionnaires qui, comme le note Novethic [4] , tentent d’infléchir la stratégie des entreprises pour répondre à l’objectif 2 °C de l’Accord de Paris en termes d’émissions de gaz à effets de serre.

Ce type de démarche permet de renforcer les indicateurs extra-financiers émis dans le cadre de la finance éthique pour justifier (ou non) des effets d’exclusions (filtre négatif) ou d’inclusions (filtre positif) de ces mêmes organisations. Les ODD séduisent en effet de plus en plus d’investisseurs institutionnels internationaux, amenant la création de fonds d’impact basés sur les ODD [5] .

Dans cette perspective de finance éthique, le citoyen est pris en considération dans ses attentes sociétales en tant que partie prenante, mais n’est pour autant pas force de proposition ou de modification stricto sensu de la stratégie globale de l’entreprise.

Cas n° 2 de la finance solidaire : les citoyens s’immiscent directement dans la gouvernance des entreprises

Les citoyens s’impliquent dans la gouvernance des entreprises, essentiellement issues du secteur de l’Économie Sociale et Solidaire (ESS), via des formes diverses (administrateurs dans les associations, délégués-sociétaires dans les mutuelles ou encore dirigeants-coopérateurs dans les coopératives). On parle alors de démocratie représentative pour ces formes de représentations citoyennes. La sociologue Lamoureux [6] note que cette démocratie représentative s’est imposée progressivement dans les sociétés occidentales d’abord, puis dans le reste du monde ensuite et repose sur trois phénomènes ou constats : « les États modernes sont trop vastes pour que la démocratie directe de type athénien soit applicable ; nous vivons dans une société où prévaut la division du travail et la poursuite de l’intérêt individuel, et la spécialisation des tâches inclut les fonctions politiques […], la représentation politique permet de concilier un principe d’ouverture (participation au processus électoral) et un principe élitiste (sélection des gouvernants), ce qui explique des critères souvent différenciés pour l’exercice du droit de vote et pour l’éligibilité […] ».

Nonobstant, ces formes de représentations citoyennes peuvent manquer de réactivité : tous les citoyens ne peuvent s’exprimer et il est difficile d’illustrer au quotidien tous les enjeux de l’organisation (contraintes de temps, de compétences, de connaissances…). Le plus souvent, les épargnants sont davantage orientés vers les fonds solidaires que vers l’investissement, et donc l’engagement en direct. Aussi, « la finance solidaire relie les épargnants qui cherchent à donner du sens à leur argent à des entreprises et associations à forte utilité sociale et environnementale, qu’ils financeront via la souscription de produits d’épargne solidaire » [7] .

Cas n° 3 de la finance participative : l’implication directe du citoyen dans son rôle de financeur

On appelle financement participatif ou, en anglais, crowdfunding « un échange de fonds entre individus en dehors des circuits financiers institutionnels. L’appel de fonds se fait [alors] à partir de la description d'un projet précis (artistique, humanitaire, entrepreneurial…), au moyen d'une plate-forme en ligne permettant de recueillir de nombreux apports de petits montants. Le financement peut prendre la forme d'un don, d'un prêt avec ou sans intérêts, ou encore d'un investissement en capital » [8] . D’après Howe [9] , on peut parler de crowdsourcing lorsque la finance participative permet de « faire faire plus » entre les citoyens-contributeurs et les porteurs de projet. L’engouement pour cette finance participative est particulièrement fort. Le baromètre annuel du crowdfunding [10] en France fait état de 629 millions d’euros collectés en 2019 (56 % de plus qu’en 2018), démontrant que ce modèle de financeur alternatif, inclus dans le spectre plus large de l’économie collaborative, s’inscrit dans la durée.

Mais il reste encore à confirmer que le « faire faire plus » est possible et réel. Si la finance participative permet de financer par les citoyens des projets à plus forte valeur ajoutée sociétale, les éléments portant sur l’implication réelle de ces mêmes citoyens au sein des plateformes participatives doivent être davantage développés. Les conditions générales d’utilisation des plateformes se déresponsabilisent parfois des problèmes qui pourraient intervenir entre citoyens et porteurs de projet, notamment sur les contreparties annoncées. En France, très peu de plateformes ont associé cette « foule de citoyens » dans leur gouvernance, afin de conforter leur légitimité représentative de la société civile.

Plus de démocratie directe

Les pratiques actuelles d’implications citoyennes des organisations de la finance responsable correspondent plus à une démocratie représentative qu’à une démocratie directe. La foule de citoyens peut dépasser le simple financement redistribué à des causes sociétales (si larges soient-elles), en apportant son intelligence collective et son avis. Le bouleversement en cours de la société, où les dynamiques collaboratives essaiment dans tous les sens, vient poser clairement la question « du fait collaboratif » aux organisations de la finance responsable en France. L’implication citoyenne y est clairement débattue. Les mutations organisationnelles de la finance responsable pour plus de « démocratie directe » sont en cours…

 

1 M. Roux (2018), La Finance responsable, MA Editions, collection « ESK.ECO/POLITIQUE ».
2 P. Glémain (2010), « L’économie des finances solidaires : de l’épargne solidaire au microcrédit social », Economies et finances.
3 P. Glémain et T. Cuénoud T. (2016), Finance solidaire et finance participative – Economie coopérative versus Economie collaborative ?, Ouvrage collectif, Edition PUR, F. Jany-Catrice et L. Gardin (dir.).
4 Novethic (2018), L’indicateur Novethic de l’ISR de Conviction, juillet.
5 Novethic (2018), L’indicateur Novethic de l’ISR de Conviction, février.
6 D. Lamoureux (2008), « Démocratiser radicalement la démocratie », Nouvelles pratiques sociales, 21(1), 121-136.
7 Finansol (2018), Baromètre, août.
8 https://www.economie.gouv.fr/cedef/financement-participatif.
9 J. Howe (2006), « The rise of crowdsourcing », Revue Wired.
10 https://www.mipise.com/fr/platform_blog_posts/barometre-crowdfunding-2019-france-croissance-record.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº843
Notes :
1 M. Roux (2018), La Finance responsable, MA Editions, collection « ESK.ECO/POLITIQUE ».
2 P. Glémain (2010), « L’économie des finances solidaires : de l’épargne solidaire au microcrédit social », Economies et finances.
3 P. Glémain et T. Cuénoud T. (2016), Finance solidaire et finance participative – Economie coopérative versus Economie collaborative ?, Ouvrage collectif, Edition PUR, F. Jany-Catrice et L. Gardin (dir.).
4 Novethic (2018), L’indicateur Novethic de l’ISR de Conviction, juillet.
5 Novethic (2018), L’indicateur Novethic de l’ISR de Conviction, février.
6 D. Lamoureux (2008), « Démocratiser radicalement la démocratie », Nouvelles pratiques sociales, 21(1), 121-136.
7 Finansol (2018), Baromètre, août.
8 https://www.economie.gouv.fr/cedef/financement-participatif.
9 J. Howe (2006), « The rise of crowdsourcing », Revue Wired.
10 https://www.mipise.com/fr/platform_blog_posts/barometre-crowdfunding-2019-france-croissance-record.