Finance durable

L’« impact investing », une classe d’actifs à part

Créé le

13.07.2012

-

Mis à jour le

28.08.2012

Investir au service de la collectivité, voilà qui n’est pas une périphrase pour parler de fiscalité, mais une nouvelle classe d’actifs qui a fait son apparition depuis peu. Celle-ci a été dénommée par les Anglo-Saxons impact investing, en raison de son caractère profitable financièrement et générant un impact social positif.

Alors que les financiers n’ont eu pendant longtemps le choix qu’entre investissements classiques à rentabilité maximisée et actions philanthropiques, l’impact investing est un nouveau produit qui permet d’allier un retour financier et un retour social sur investissement. Les entreprises qui constituent les portefeuilles d’investissement sont appelées entreprises sociales. Ce sont des organisations dont la finalité sociale, sociétale et/ou environnementale est atteinte grâce à un modèle économique viable, ce qui exclut de facto tous les organismes qui vivent uniquement grâce au don ou à la subvention publique.

Ni philanthropie, ni Investissement socialement responsable

L’impact investing se différencie donc clairement de la philanthropie qui, basée sur une logique de don, n’offre aucun retour financier mais uniquement un retour social. Il ne s’agit pas non plus de produits d’Investissement socialement responsable (ISR).  S’ils ont en commun une volonté de prise en compte des aspects sociaux et environnementaux des activités commerciales, l’ISR se contente de limiter les externalités négatives des entreprises en mettant en place des pratiques responsables, et ce dans le cadre d’une recherche prioritaire du profit. Certes, ces produits vont dans le sens de la prise en compte des externalités, mais ils ne visent pas à résoudre les grandes problématiques sociales et environnementales de nos sociétés. Les entreprises financées par l’impact investing ont quant à elles pour finalité la poursuite d’une mission sociale. Elles cherchent à obtenir, parallèlement à une rentabilité économique, un résultat environnemental ou social significatif, positif et mesurable. La distinction entre impact investing et ISR est essentielle. L’ISR consiste généralement à investir dans des sociétés cotées. Une entreprise comme BP peut faire partie des fonds ISR, malgré son impact environnemental globalement négatif, car elle se conforme à des actions RSE [1] , comme de bonnes pratiques de gouvernance ou de respect des parties prenantes (fournisseurs, sous-traitants, etc.). Elle est ainsi considérée comme l'une des meilleures parmi ses pairs, une best in class.

Un compartiment de la finance solidaire

Dans le contexte français, l’impact investing est la partie lucrative de ce que nous appelons « finance solidaire ». Les épargnants ont en effet le choix de placer leur argent sur trois types de produits financiers dits « solidaires » :

  • les produits de partage (dont une partie des bénéfices est reversée à des organisations d’intérêt général) ;
  • les parts sociales d’une entreprise sociale ou d’une entreprise spécialisée dans le financement et l’accompagnement d’activités solidaires ;
  • la souscription à un fonds d’épargne solidaire (SICAV/ FCP ou FCPES).
Ces deux dernières catégories peuvent être assimilées au secteur de l’ impact investing, puisqu’elles répondent à une logique de rentabilité économique. Par opposition, les produits de partage sont à exclure de ce marché, car ils sont basés sur une logique de don.

L’impact investing est une classe d’actifs qui devient prospère et connaît une croissance sans précédent. Le GIIN [2] , une organisation engagée dans la promotion et le développement du secteur, dénombre à elle seule plus de 160 fonds d’impact investing membres de son réseau, pour un capital consolidé de plus de 10 milliards de dollars.

Le succès des premiers fonds d’impact investing a démontré leur viabilité. Les investisseurs, qui réalisent tout le potentiel de ce secteur, se tournent massivement vers celui-ci, appuyés par l’ensemble des prescripteurs de l’économie mondiale. Le GIIN constate ainsi une augmentation de 4 % par mois dans le recensement des fonds dédiés à l’impact investing. Le World Economic Forum, en partenariat avec le Boston Consulting Group, a par ailleurs publié une étude [3] mettant en avant seize grandes entreprises sociales ayant démontré qu’il est possible d’atteindre un impact social et environnemental tout en générant une performance financière solide (lire Encadré 1).

Ces réussites créent un appétit grandissant des investisseurs institutionnels, family offices et autres gestionnaires d’actifs pour ces produits à double retour sur investissement. L’ étude [4] réalisée par JP Morgan&Chase, en collaboration avec le GIIN et la Rockefeller Foundation, sur les Impact Investments affirme que le marché pourrait devenir une nouvelle classe d’actifs représentant 500 milliards de dollars d’ici 2014, soit un taux de croissance annuel moyen de près de 60 % depuis 2009. Il représenterait alors 1 % de la totalité des actifs sous gestion.

Entreprises sociales : des structures spécifiques

Afin de répondre aux besoins du marché et de favoriser sa structuration, le législateur s’est rapidement emparé du sujet. À titre d’exemple, la Commission européenne vient de lancer la Social Business Initiative (SBI) qui vise à offrir un cadre réglementaire spécifique et adapté aux entreprises sociales et aux fonds qui leur sont dédiés. Dans le monde anglo-saxon, le Royaume-Uni a vu depuis 2005 des milliers de sociétés s’enregistrer sous le statut spécifique de CIC [5] , un nouveau statut juridique alliant la flexibilité et les moyens d’une entreprise classique, mais ayant pour finalité le bien commun. De la même manière, plusieurs États américains, dont la Californie, ont adopté un statut juridique spécifique pour les entreprises privées ayant une mission sociale. Enfin, la création de Program-Related Investments (PRI) aux États-Unis et au Canada permet aux fondations d’investir dans des entreprises sociales en complémentarité des dons habituellement distribués. Le changement d’échelle du secteur est ainsi amorcé.

Le marché de l’impact investing doit être caractérisé avec attention. Il ne peut être classé parmi les classes d’actifs traditionnels. Il s’en distingue par un couple rentabilité/risque différent pour le véhicule d’investissement et par des compétences en gestion spécifiques, des structures juridiques particulières et des mesures d’impact social propres aux entreprises sociales.

La première et principale caractéristique définissant l’impact investing est le patient capital, soit un investissement à long terme, car la valeur sociale et économique ne peut être créée sur une courte période. Investir sur le long terme permet d’accompagner la croissance des entreprises sociales et  d’atteindre ainsi une rentabilité raisonnable sans renoncer à l’impact social. Cet investissement sur le long terme propose par ailleurs un couple risque-rentabilité intéressant pour les investisseurs. L’impact investing offre en effet des résultats long terme plus stables que le private equity classique, dont les performances peuvent être très volatiles. La capitalisation boursière des fonds de private equity cotés ne connaît par exemple pas de croissance stable : elle s’établit à 37 milliards d’euros en 2004, progresse jusqu'à 86 milliards en 2007, pour chuter à 21 milliards en 2008 et 38 en  2009 [6] . L’impact investing apparaît ainsi comme une possibilité pour les investisseurs de diversifier leur portefeuille grâce à des investissements stables sur le long terme.

Investissement contra-cyclique

La seconde caractéristique essentielle du secteur est sa contra-cyclicité. La crise économique a révélé une résistance inattendue des activités des entreprises sociales : celles-ci ont globalement mieux résisté que les entreprises classiques et se sont révélées comme des acteurs absolument incontournables pour répondre à l’accroissement des besoins sociaux liés à la crise. Les entreprises sociales sont contra-cycliques par nature, non seulement parce qu’elles s’adressent à des besoins primaires, des problématiques qui s’accroissent en temps de crise, mais aussi parce qu'elles évoluent dans des réseaux locaux fermés, dépendant moins de l’économie mondiale et de ses chocs. L’exemple de la dynamique de l’emploi est révélateur de la bonne santé de l’entrepreneuriat social. En 2010, alors que le secteur privé voit ses effectifs croître de 1,8 %, le secteur de l’économie sociale et solidaire a connu une croissance des effectifs de 2,4 % [7] , et ce malgré la crise. Cette dernière a également accru le besoin des investisseurs et épargnants d’investir dans des produits ayant du sens et un impact positif sur la collectivité. L’impact investing attire dès lors des investisseurs en quête de plus de sens, dans des moments où l’image de la finance classique est mise à mal.

En France, les réussites d’entreprises sociales se multiplient. Parmi celles-ci figure le groupe Vitamine T, acteur de l’ insertion par l’activité économique (IAE) [8] créé il y a plus de 30 ans. Il a accompagné depuis sa création plus de 27 000 personnes dans leur retour à l’emploi et compte aujourd’hui près de 3 000 salariés pour un chiffre d’affaires annuel de plus de 3 millions d’euros. La réussite du groupe Vitamine T n’est pas un cas isolé : d’autres entreprises sociales, telles que Juratri, ATF Gaia, Siel Bleu ou encore Éthiquable, connaissent un développement important.

Pourtant, peu de ces structures sont connues des investisseurs ou de l’opinion publique. Cela témoigne d’un manque de reconnaissance du secteur de l’entrepreneuriat social comme secteur économique performant à part entière. Ce manque de visibilité du secteur de l’entrepreneuriat social auprès des financeurs classiques et des épargnants s’explique notamment par la coordination insuffisante des acteurs de l’entrepreneuriat social dans leurs échanges avec les financeurs privés, par l’absence d’infrastructures de marché, mais aussi par la faible appropriation du sujet de l’impact investing par les pouvoirs publics.

1 Responsabilité sociale des entreprises. 2 Global Impact Investing Network. 3 « Redefining the Future of Growth : The New Sustainability Champions », WEF. 4 JP Morgan, « Impact Investments : An Emerging Asset Class », décembre 2010. 5 Community Interest Company. 6 Source : EVCA & Preqin, « Situation du Private Equity européen et mondial en 2009-2010 », Amundi. 7 Source : Insee, « Clap 2006/2007/2008 – Traitement : Observatoire National de l’ESS/CNCRES » , in Panorama de l’ESS en France et en régions, CN CRES, 2010. 8 Le groupe Vitamine T compte 14 filiales, toutes structures d’insertion dans les services, les métiers de l’alimentaire et de la croissance verte, et forme ainsi des personnes tenues à l’écart du monde du travail (chômeurs de longue durée, bénéficiaires de minimas sociaux, personnes sans ressources, jeunes sans expérience, etc.) afin de les accompagner vers l’emploi durable.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº751
Notes :
1 Responsabilité sociale des entreprises.
2 Global Impact Investing Network.
3 « Redefining the Future of Growth : The New Sustainability Champions », WEF.
4 JP Morgan, « Impact Investments : An Emerging Asset Class », décembre 2010.
5 Community Interest Company.
6 Source
7 Source
8 Le groupe Vitamine