L’impact social et économique de la crise sanitaire mondiale de la Covid-19 est considérable. La pandémie a eu un effet durable sur l’économie par les mesures de restriction et de confinement imposées à une grande partie de la population, entraînant un arrêt économique brutal, avec une chute des activités productives, mais aussi de la consommation. Elle a provoqué un choc à la fois de l'offre et de la demande, tant extérieures qu'intérieures, avec une baisse de la demande domestique et des exportations. Avec la baisse drastique de la demande mondiale, le cours du pétrole a chuté, allant jusqu'à tendre vers des prix négatifs aux États-Unis et au Canada, à cause des coûts de stockage. Pratiquement tous les secteurs ont été impactés – industries, transports, tourisme, restauration, hôtellerie, commerce, énergie… –, entraînant un grand nombre d'entreprises au bord de la faillite, et mettant en difficulté un grand nombre de personnes physiques, des travailleurs qui se retrouvent au chômage ou qui opéraient dans le secteur informel. Les États sont intervenus en aidant les ménages et les entreprises, et en fournissant des liquidités aux banques, tout en achetant des titres de dettes, pour empêcher une hausse inconsidérée des taux et contenir l'inflation. Il est difficile de mesurer aujourd’hui l’impact de cette crise sur l’économie mondiale à long terme, et même à moyen terme, mais on peut toujours se référer aux grandes crises sanitaires précédentes pour voir quels effets elles ont eus et quelles leçons on peut en tirer.
L’épidémie de SRAS
La crise de la Covid-19 n’est en effet pas la première crise sanitaire mondiale de notre époque. Avant la crise actuelle, il y eut, en 2003, celle de l'épidémie de SRAS (Syndrome respiratoire aigu sévère), également due à un coronavirus. Le SRAS est en fait la première maladie nouvelle et la première épidémie mondiale du XXIe siècle. Elle est apparue en novembre 2002 dans la province du Guangdong en Chine, et a affecté 29 pays, en infectant 8 096 personnes et causant 774 morts dans le monde. À l'époque, des milliers de personnes furent mises en quarantaine, les écoles fermées, les contrôles aériens étaient plus sévères, des vols étaient annulés, on portait des masques respiratoires… La panique avait gagné le monde entier. Elle s’apparente donc à la crise sanitaire de 2020 et pourtant, elle n’a pas eu le même impact économique. La différence essentielle entre les deux crises est que la pandémie de 2003 a été jugulée assez rapidement, à peine huit mois après le premier cas. Et elle avait principalement sévi en Chine continentale et à Hong Kong, où elle avait fait respectivement 349 et 299 morts. Ces chiffres restent relativement très faibles en comparaison de ceux de la Covid-19, ou même comparés à une épidémie de grippe. Ce qui fait qu’en termes de bilan économique, le SRAS a certes touché l'économie mondiale, mais son impact a été surtout concentré en Asie. Selon l'OMS, le coût du SRAS a été de 54 milliards de dollars, si l'on tient compte de la baisse drastique du tourisme (–80 % en Chine) et des conséquences sur le secteur aérien, l'hôtellerie, la restauration, etc. Selon les estimations, l'épidémie aurait fait reculer le PIB de 2 % en Asie du Sud-Est au cours du deuxième trimestre 2003. Le SRAS aurait coûté 1 % à la croissance de la Chine en 2003. Comme on peut le constater, cette crise du SRAS a été bien moins sévère que celle de la Covid-19, tant par sa durée que par son coût humain et son expansion géographique, ce qui fait que son impact économique a été beaucoup plus faible.
Un avertissement non entendu
Avec le recul historique, l'épidémie du coronavirus de 2003 semble avoir été un avertissement annonçant la grande pandémie actuelle. Mais cet avertissement qui n’a visiblement pas été entendu puisque les recherches scientifiques sur le coronavirus ont été stoppées à la fin de la crise du SRAS, pensant que ce type de virus avait été définitivement éradiqué. Depuis 2003, les laboratoires auraient largement eu le temps de développer un médicament antiviral contre le coronavirus. Que de temps perdu… Et que d’argent aussi ! Comme le rappelle le professeur Johan Neyts, de l’institut Rega de la KU Leuvenon, on aurait pu, à l'époque de la crise du SRAS, créer un médicament contre le coronavirus pour « 200 à 300 millions d'euros, un chiffre ridicule par rapport à la crise qui se développe ». Vouloir économiser une telle somme au détriment de la recherche médicale, c’était faire un mauvais calcul. Voilà un enseignement pour l’avenir : se méfier des logiques purement économiques au détriment des avancées scientifiques, surtout quand elles sont susceptibles de préserver l’homme.
L’autre grande crise sanitaire contemporaine est la pandémie de grippe espagnole de 1918-1919, qui a été la plus meurtrière de notre époque, causant la mort d'environ 50 millions de personnes, ce qui correspondait en ce temps à 2,5 % de la population mondiale. Des estimations plus hautes doublent pratiquement ces chiffres. Elle a fait bien plus de morts que la Première Guerre mondiale, qui comptabilisent 18,6 millions de morts (9,7 millions de militaires et 8,9 millions de civils). Au Moyen-Âge, au milieu du XIVe siècle (1347-1352), la peste noire avait décimé entre le tiers et la moitié de la population européenne, faisant environ 25 millions de victimes. Il y eut d'autres épidémies de peste avant et après, qui ont également causé des millions de morts. La pandémie de la grippe espagnole s'est propagée à la fin de la Première Guerre mondiale, à une période où les pays n'avaient d'autre objectif que de poursuivre l'effort de guerre. Comme l'Espagne était neutre, elle avait été la première à en parler et à publier sur le sujet, alors que les autres pays pratiquaient la censure de guerre ; de ce fait, on a parlé de grippe espagnole, alors que son origine en Europe sont les troupes américaines qui avaient traversé l'Atlantique et débarqué sur le continent européen pour combattre aux côtés de leurs alliés. La grippe serait en fait d'origine chinoise ; elle aurait fait son apparition en 1915, et serait arrivée en Amérique en 1916 avant probablement de muter. Toujours est-il que la maladie fut signalée en 1918 dans des camps militaires au Kansas. De l'Europe, la pandémie s'est propagée ensuite aux colonies, avec la traversée de paquebots bondés, puis au reste du monde. Les conditions sanitaires désastreuses en période de guerre, les mouvements des troupes, les rassemblements d'hommes dans les camps, toutes les conditions étaient réunies pour une propagation rapide de la pandémie. D'autant plus que la population la plus touchée par ce virus, de type A (H1N1), était les jeunes adultes, alors que pour la Covid-19, qui est aussi un coronavirus, ce sont les personnes âgées ou déjà malades qui sont les plus fragiles. La guerre s'est révélée être un facteur aggravant de la pandémie. Les conditions de l'époque étaient donc très favorables pour la propagation du virus et cela explique le nombre de morts particulièrement élevé. Au siècle dernier, le monde était déjà connecté et les nombreux moyens de transport permettaient une circulation à travers toute la planète. Les populations les plus démunies étaient également les plus touchées par la pandémie. Elle a aggravé, comme aujourd'hui, les inégalités sociales. Les pays peu développés économiquement ont plus souffert de la crise que les pays développés. Dans ces régions, déjà accablées par la pauvreté, la grippe espagnole a eu des effets plus visibles, et particulièrement néfastes sur le plan économique. Le nombre de travailleurs avait diminué quand les moyens de production, en particulier les terres agricoles, restaient inchangés. Le manque de main-d'œuvre a impacté les récoltes, provoquant une hausse des prix des denrées et la famine. Quant aux pays développés, ils ont connu dans les années 1920, et ce jusqu'à la Grande Dépression de 1929, une période de croissance économique, de prospérité, d'activité sociale et culturelle, appelée les « RoaringTwenties » (années rugissantes) aux États-Unis, les « Golden Twenties » (années dorées) ou « Happy Twenties » (années heureuses) en Grande-Bretagne, les « Goldene Zwanziger » (années dorées) en Allemagne, les « années folles » en France. La période de récession économique suite à la grippe espagnole de 1918-1919 a donc été de courte durée. Il reste difficile de démêler les effets réels de cette pandémie sur l'économie, comme ils sont conjugués avec ceux de la Première Guerre mondiale. Mais c'est probablement la fin de la guerre qui est à l'origine de la période de croissance. Il y avait tout à reconstruire... C'est là, apparemment, une différence notable avec la crise de la Covid-19.
Une logique de (re)construction
Ce qui nous amène à penser que pour espérer des « années dorées » après la pandémie actuelle, il faudrait s’inscrire dans la même logique de (re)construction qu’il y a un siècle. Il y a en effet, quand on y pense, encore beaucoup à construire, et c’est particulièrement vrai dans les pays sous-développés ou en voie de développement. La crise sanitaire a mis en lumière tous les manques de nos sociétés, qu’il faudra combler :
– le manque d’hôpitaux, qu’il faudra construire;
– le manque d’universités, pour former en particulier plus de médecins et de personnel de santé;
– le manque d’organismes de protection sociale, pour aider les plus démunis;
– le manque d’usines, pour fabriquer des masques, des respirateurs, et plus généralement tous les produits de première nécessité que les pays avaient pris l’habitude d’importer et qui, en temps de crise, se retrouvent en rupture de stock.
Toutes ces carences ont révélé un manque d’autonomie stratégique, une notion que n’a pas manqué de rappeler le ministère de la Défense, tant cela montre qu’il existe bien une corrélation avec la guerre, et en fin de compte, avec la crise sanitaire de 1918-1919. Comme il y a un siècle, il y a en fait beaucoup à construire – de nouvelles usines, de nouvelles infrastructures, de nouveaux bâtiments, des villes plus modernes, des villes nouvelles –, et aussi développer la solidarité sociale, favoriser l’investissement, redynamiser l’emploi. Il est question, dit-on, de relocaliser l’industrie, de la développer. Il faut en effet rapprocher les moyens de production, les rendre plus accessibles, mais tout en optimisant les coûts et sans basculer dans le protectionnisme. Cela passe certes par une relocalisation ciblée, mais aussi par des délocalisations rapprochées avec des partenaires diversifiés. La Chine est peut-être l’usine du monde, mais elle ne doit pas être la seule. D’autres zones proches géographiquement peuvent prendre le relais à des conditions tout aussi sinon plus avantageuses. Les relations de partenariats Nord-Sud sont donc elles aussi à construire et à développer. Et les banques, bien sûr, qui sont le moteur de l’économie, auront un rôle majeur à jouer en période post-crise, pour financer cette construction de l’économie de demain. Pour de nombreux pays, cette crise sanitaire mondiale peut être une véritable opportunité de développement, pourvu que les gouvernements soient dans cette logique de construction et d’ouverture, et pas d’immobilisme et de repli sur soi. Alors seulement on pourra espérer, comme il y a un siècle, des années dorées.