Risques

Il n'y aura pas de crise bancaire en 2021

Créé le

04.12.2020

Les banques européennes sont au mieux de leur forme sur les plans prudentiel et financier, et ce depuis que l’Union européenne a instauré une ère de dérégulation bancaire il y a une trentaine d’années. La montée du niveau des NPL est un risque mais n’entraînera pas de crise bancaire cette année.

Le ralentissement économique déclenché par la pandémie n’a pas nui aux grandes banques européennes de manière significative jusqu’à présent. Il n’y a pas eu de crise bancaire en 2020 et il n’y aura probablement pas de crise bancaire en 2021, d’autant plus que les vaccins sont clairement à portée de vue.

Si les investisseurs en actions sont actuellement d’humeur morose, une reprise du versement des dividendes par les banques cette année et la possibilité de voir des rachats d’actions vont changer leur humeur. Quant aux investisseurs sur le marché du crédit, en dépit de leur grande anxiété, le secteur a résisté dans son ensemble, comme l’illustrent les résultats du troisième trimestre et les prévisions pour le dernier trimestre 2020.

Au mieux de leur forme depuis des dizaines d’années

Les grandes banques européennes semblent être globalement au mieux de leur forme sur les plans prudentiel et financier, et ce assurément depuis que l’Union européenne (UE) a instauré la nouvelle ère de déréglementation bancaire il y a une trentaine d’années. Une affirmation audacieuse, mais qui repose sur des indicateurs tangibles : des ratios prudentiels rassurants et les bons fondamentaux de leurs bilans, des modèles d’affaires plus simples et des stratégies plus claires et plus prudentes, et des profils de risque nettement améliorés. Tous ces facteurs s’appuient sur une surveillance renforcée et plus efficace.

À la fin du premier semestre 2020, le ratio de solvabilité CET1 agrégé des 100 premières banques de la zone euro s’est établi à 14,9 % et le ratio de liquidité à court terme (LCR) a atteint 165 %. En ce qui concerne les banques britanniques, le ratio CET1 agrégé s’est établi à 15,7 %. Nous avons également assisté à un resserrement graduel mais incontestable des fourchettes de ratios prudentiels et d’indicateurs bilanciels sur tout le secteur. Cette évolution est très significative et elle n’a jamais été aussi visible au cours des trente dernières années. Les différences entre les grandes banques sont davantage liées à leur mix d’activités et mix géographique qu’à des approches et niveaux de réussite radicalement différents dans le même segment des services financiers, comme ce fut le cas par le passé. Les différentiels de spreads de crédit dans l’ensemble du secteur des grandes banques européennes devraient continuer à se resserrer davantage en 2021. Et le découplage entre les spreads de crédit et les cours de Bourse équivalents devrait se poursuivre. En outre, la probabilité de voir une grande banque européenne se retrouver en défaillance est désormais plus éloignée qu’à n’importe quel moment depuis cette crise. Cela devrait rester vrai après la pandémie, lorsque les banques seront appelées à jouer un rôle central dans la reconstruction économique.

La capacité excédentaire est toujours pénalisante

La principale difficulté pour les banques européennes ne réside pas dans l’adoption de modèles numériques : toutes les banques en ont adopté un (certaines avec bien plus de réussite que d’autres). Cette difficulté réside dans la réduction d’infrastructures existantes excessives : des agences et des back-offices qui sont coûteux et de plus en plus inutiles. Surtout, à la lumière de l’impact de la pandémie.

Les grandes banques disposent de plus de ressources et de savoir-faire pour investir dans des infrastructures numériques que les banques plus petites, plus marginales, dont le futur peut s’avérer plus incertain. Mais une grande banque ayant une envergure nationale, ne peut pas facilement réduire son infrastructure et recommencer à zéro comme un alter ego numérique, tout en conservant ses clients. Il existe des pressions politiques et sociales l’empêchant de procéder à des changements trop radicaux. Par ailleurs, compte tenu des réalités difficiles auxquelles les économies durement frappées par la pandémie sont confrontées et de la nécessité de préserver une image publique acceptable, les banques doivent équilibrer leurs priorités. Toutefois, cette tendance est bien là et elle ne s’inversera pas.

L’une des manières de soustraire de la capacité excédentaire au système consiste à procéder à une consolidation du marché, notamment parmi les banques de second rang, affichant des perspectives plus sombres face à la concurrence numérique. C’est une opportunité évidente pour les grands acteurs que d’élargir leurs parts de marché par le biais d’opérations de M&A sur leur marché intérieur. Il est fort probable qu’au cours de l’année 2021, nous observions davantage de consolidation sur les marchés italiens et espagnols.

Dans le même temps, les opérations de M&A transfrontalières continuent de ne pas représenter des solutions réalistes, malgré les préconisations des superviseurs seniors de la zone euro, les encouragements des analystes, les souhaits et le soutien des médias financiers. Alors que les banques s’efforcent de se réinventer sur le plan numérique, acheter ou fusionner avec une banque historique dans un pays différent (même s’il s’agit de la zone euro) devrait ralentir ce processus de réinvention, sans procurer d’avantages clairement établis.

La pandémie a accordé aux banques historiques un peu de répit dans la pression concurrentielle de l’univers numérique. Premièrement, leur image publique s’est améliorée, car on compte plus sur elles pour soutenir activement les économies dans lesquelles elles opèrent, qu’on ne les blâme, en les considérant comme des trublions. Deuxièmement, les entreprises de la FinTech et de la BigTech sont forcées de ralentir le développement de leurs activités qui viennent perturber les segments traditionnels des banques.

Les banques ont de meilleures chances de parvenir à l’endroit où elles ont besoin d’être dans l’espace numérique, sans être gênées sur leur parcours. Sous réserve, toutefois, qu’elles fassent des progrès notables tout au long de ce même parcours. Certaines banques avancent plus rapidement que d’autres, mais le secteur dans son ensemble avance globalement dans la même direction.

Sous l’effet des confinements et de la distanciation sociale, davantage de clients bancaires se tournent vers les banques en ligne, et pour un bon nombre d’entre eux, il s’agit de leur première expérience bancaire en ligne. En cas d’expérience positive, les agences physiques observeront moins de trafic qu’avant la pandémie. Notamment de la part des clients plus âgés, généralement plus dépendants des agences et de l’interface avec des vraies personnes.

Qualité des actifs : pas de désastre à l’horizon, grâce au soutien du secteur public aux emprunteurs

Il n’y a pas de scénario plausible dans lequel nous assisterions à une baisse soudaine du soutien en Europe aux économies nationales en difficulté de la part des gouvernements et des banques centrales en 2021, au moment où la crise liée à la pandémie aura été, espérons-le, jugulée. Ce soutien connaîtra un ajustement graduel à la baisse, fort probablement en ligne avec les rythmes de reprise des économies. Par ailleurs, la marge de manœuvre offerte par les règles prudentielles en matière de reconnaissance et de provisionnement des prêts non performants et l’incitation à l’utilisation de tampons de fonds propres le cas échéant, devraient permettre aux banques de continuer à rester pleinement engagées dans la croissance de leur activité de prêts. Si nous devions observer des tensions dans la qualité des actifs l’année prochaine, ces dernières proviendraient de l’impact de la pandémie plutôt que de l’imprudence et de la mauvaise gestion des banques elles-mêmes, comme cela a été le cas la dernière fois. Cela fait une grande différence, qui laisse entendre que la réponse des régulateurs sera également différente.

Risques non financiers

Ce qui revêt de plus en plus d’importance et qui en prendra encore davantage en 2021, c’est le rôle central des risques non financiers pour les banques : mauvaise conduite (notamment le blanchiment d'argent), risques liés au changement climatique et autres risques environnementaux, ainsi que les cyber-risques (toujours très opaques pour les observateurs de marché). Les investisseurs et les analystes font l’impasse sur ces risques à leur péril. Le fait qu’il n’existe pas encore de gamme complète d’indicateurs appropriés pour évaluer ces risques ne justifie pas qu’on les ignore.

Ces dernières années, il est devenu clair que ce qui affecte négativement l’image des banques n’est pas principalement la qualité des actifs, la prise de risques inconsidérés, la dépendance excessive aux capitaux provenant des marchés ou la faiblesse des fonds propres. Ces problématiques sont révolues dans le cycle actuel. Ce qui affecte négativement l’image des banques, c’est la révélation (en grande partie par les lanceurs d’alerte ou les journalistes d’investigation, plutôt que par les superviseurs ou par les banques elles-mêmes) d’activités de blanchiment d’argent ou d’autres manquements, fraudes pures et simples comprises.

En 2021, il est fort probable que de nouvelles mesures concrètes seront prises pour renforcer le cadre réglementaire lié au blanchiment. L’Autorité bancaire européenne (ABE) a récemment publié un avis sur la manière d’inclure les risques de blanchiment de capitaux (BC)/financement du terrorisme (FT) dans le processus de surveillance et d'évaluation prudentielle (SREP). Mettre en place un organe de surveillance des conduites liées au BC/FT pour toute la zone euro, au sein ou en dehors du mécanisme de surveillance unique (MSU) renforcera la confiance du marché.

En ce qui concerne les risques liés au changement climatique et les autres risques ESG, 2021 connaîtra probablement une amélioration significative de la divulgation d’informations de la part des banques ainsi qu’une hausse des initiatives de surveillance. Des « stress-tests » liés au changement climatique sont déjà menés par les superviseurs au Royaume-Uni, en France et aux Pays-Bas. L’intégration des risques ESG dans le SREP et l’amélioration de la divulgation des risques ESG du Pilier 3 représenteront une avancée majeure.

Les bénéfices des banques resteront sous pression

Les revenus des banques vont se maintenir sur une trajectoire négative. Les marges nettes d’intérêts resteront déprimées et il est peu probable que la croissance du volume de prêts compensera l’insuffisance des marges. Les derniers trimestres ont été profitables pour les banques engagées dans des activités de marché ou des activités liées au marché primaire, qui tirent parti de la volatilité du marché et de l’absence de prévisibilité. Cela pourrait ne pas être le cas cette année, lorsque l’incertitude accrue liée à la pandémie s’estompera. Les revenus bancaires liés aux frais et aux commissions continueront de subir la même pression que par le passé, alors que l’activité de gestion active continuera de se contracter.

Dans le monde post-pandémie, un ROE situé dans le haut d’une fourchette à un chiffre devrait être considéré comme satisfaisant. Compte tenu de leurs rôles plus clairement définis, les banques n’exercent plus une activité dans le seul but de maximiser les profits. Elles évoluent dans une nouvelle direction, à mi-chemin entre la dynamique de marché et une mission quasiment de service public, sur la base d’un nouveau contrat social tacite mais de plus en plus évident.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº851