Dans votre livre coécrit avec l'économiste Gérard Maarek, Capitalisme, Finance, Démocratie : le nouveau malaise, vous faites appel à la psychanalyse pour déterminer les éléments déclencheurs des crises. Quelles raisons vous ont poussé à mener cette démarche ?
L’analyse économique est utile pour interpréter les crises économiques ou financières, mais elle ne rend pas compte facilement des éléments à l’origine du déclenchement de ces dernières, ou des raisons pour lesquelles des évolutions qui nous paraissent a posteriori évidentes n’ont pas été vues.
Elle n’est pas donc pas suffisante et cela nous a conduits à penser que l’hypothèse de rationalité des agents est certes une bonne approximation, mais jusqu’à une certaine limite ; l’idée du livre est qu’au fond, pour analyser des événements qui nous paraissent irrationnels, il n’est pas inutile de se tourner vers la discipline qui s’intéresse à l’anormalité et à la folie. Nous avons donc cherché à voir comment utiliser un certain nombre d’enseignements de la psychanalyse freudienne pour l’appliquer à des domaines différents, notamment en matière financière, économique et politique.
Comment ces théories freudiennes peuvent-elles s’appliquer à la finance ?
Nous avons retenu de Freud que le psychisme des individus est structuré entre différentes instances, c’est-à-dire des entités qui interagissent et dont le résultat est la manière dont nous nous comportons. Par exemple, la principale instance est ce que Freud appelle le « ça », qui est tout entier orienté vers des objets de désir, positifs ou négatifs, et il doit être régulé. Il est régulé par le « moi » qui filtre et refoule ce qui n’est pas acceptable ; c’est un peu le chef d’orchestre qui régule le « ça ». Le « moi » est assisté par le « surmoi », qui est l’ensemble des valeurs, des contraintes que nous avons intériorisées, imposées par la société, la famille, l’environnement, etc. Notre idée dans ce livre est de montrer que cette analyse peut s’appliquer non plus seulement à des individus, mais à des groupes structurés qui ont la même structure psychique, indépendamment des individus qui y participent, comme par exemple la communauté financière.
Nous avons distingué :
- le « ça », rebaptisé le « producteur », constitué par les acteurs de la communauté financière : conseillers de clientèle, traders, analystes, collaborateurs des back et middle office, qui recherchent le profit ;
- le « prince » ou le « moi », qui cherche à canaliser la créativité et l’ambition du producteur pour que ces pulsions restent compatibles avec la réalité du monde extérieur : il s’agit des P-DG ou dirigeants au niveau des établissements, ou des gouverneurs des banques centrales au niveau supérieur ;
- le « prêtre » ou le « surmoi » qui est le gardien des valeurs, essentiellement les régulateurs ;
- enfin nous avons introduit le « professeur », qui n’a pas son équivalent dans la théorie freudienne, mais propose au groupe une interprétation de la réalité : ainsi, les économistes et les théoriciens de la finance étudient l’état des marchés et tentent d’en comprendre les interactions avec le reste de l’économie.
Depuis sont intervenues des guerres mondiales terribles, des folies à ne plus savoir qu'en faire et le psychisme des individus a énormément évolué. Ces derniers sont devenus très individualistes, voire narcissiques ; les psychiatres rencontrent beaucoup de cas affichant une sorte d’hédonisme, avec des difficultés à trouver les limites, en particulier chez les jeunes. Les pathologies sont plus tournées vers la psychose et moins vers la
Notre thèse est de montrer que le mouvement est identique au niveau des groupes en général et de la communauté financière en particulier : ses règles, ses valeurs, l’éthique, les contraintes internes se sont affaiblies. Cette évolution a libéré le « ça » et peut être favorable à l’innovation et la création ; mais en même temps, elle libère des forces brutales, qui peuvent être désordonnées et non maîtrisées : le « surmoi » est amoindri, le « ça » est débridé, et le « moi » pas toujours à la hauteur. La seule manière dont tout cela peut se réguler est de se heurter à la réalité. À un moment donné, les forces créatrices ont beau rêver que tout est possible, elles se cognent au mur de la réalité : c’est vrai dans la finance comme dans d’autres domaines et cela aboutit à une régulation brutale, pas toujours idéale. Notre monde actuel est caractérisé par cette difficulté de s’autoréguler, d’anticiper les problèmes. Il faut donc trouver des manières de canaliser ce mouvement tout en laissant les forces créatives s’épanouir : le nouveau malaise, c’est cela.
Comment analysez-vous dans cette perspective les crises financières récentes ?
Une caractéristique commune à toutes les crises et bulles financières vient de ce qu’elles apparaissent quand se développent des « croyances ». Les croyances sont des affirmations, qui ne sont ni vraies, ni fausses, qu’on ne peut pas démontrer, mais auxquelles les gens adhèrent. Par exemple :
- au moment de l’apparition d’Internet, la croyance était que nous étions entrés dans un nouveau monde où les règles d’économie ne s’appliquaient plus tout à fait : le nombre de clics comptait plus pour évaluer une entreprise que l’actualisation de ses cash-flows futurs ;
- lors de la crise des subprime est apparue une sorte d’illusion selon laquelle l’innovation financière permettrait de pallier les insuffisances des politiques et permettrait à un certain nombre de minorités pauvres aux États Unis d’accéder à la propriété de leur logement ;
- dans la crise de l’euro, la croyance des banquiers et de presque toute la communauté financière, encouragée par le régulateur et par les États, était que les titres souverains de la Grèce étaient équivalents à ceux de la France ou de l’Allemagne.
Dans le cas de la crise des subprime, s’ajoutent d’autres phénomènes, qui relèvent également de l’imaginaire et de l’anormalité. Par exemple, la croyance erronée sur la pertinence et l’infaillibilité des modèles, et la toute-puissance qu’elle conférait aux experts qui les maîtrisaient ; surtout, un autre aspect très important aura été le clivage, ce que les psychanalystes désignent comme le « clivage de l’objet ». Chaque objet présente un bon et un mauvais côté : ainsi, le bon côté d’un contrat est son rendement, le mauvais est le risque qu’il fait courir. À certains moments, le bon côté masque le mauvais et nous ne voulons pas voir ce dernier. Des phénomènes de ce type ne suffisent pas à rendre compte complètement de la crise mais participent à l’explication du fait que la crise s’est amplifiée et qu'elle s’est révélée beaucoup plus longue que prévue. Or, plus elle grossit anormalement, plus la chute est ensuite brutale. Les états mentaux dans lesquels la collectivité se trouve interagissent ainsi sur les phénomènes économiques, les amplifient ou au contraire les amenuisent.
Voilà donc l’idée que nous avons développée : il peut y avoir une interaction forte entre crise financière et état psychologique des groupes.
Les nombreuses régulations dont le secteur bancaire et financier fait aujourd’hui l’objet participent-elles efficacement à un retour à un meilleur équilibre des instances freudiennes que vous distinguez dans la communauté financière ?
Le régulateur a du mal à comprendre l’univers financier actuel dans toute sa complexité et a de surcroît un léger handicap par rapport aux praticiens qui créent les produits ou les services qu’il doit réguler. La tentation est donc celle de l’autorégulation, qui délègue aux praticiens, qui ont une meilleure connaissance du système, le soin de fixer les règles en leur précisant ce qu’il faut éviter. C’est une situation paradoxale, bien sûr, avec d’un côté une démarche assez logique de coller à la réalité et de s’appuyer pour cela sur ceux qui la connaissent le mieux, et de l’autre, le paradoxe de demander au « ça » de jouer le rôle du « moi ». Chacun a sa limite et il est illusoire de demander au ça de faire preuve de masochisme ! Sans surprise, par conséquent, et comme on a pu le constater pendant la crise, l’autorégulation a failli par rapport à ce qu’aurait pu souhaiter le régulateur. Nous sommes donc revenus à une régulation top down, le régulateur imposant d’autant plus de règles qu’il se sent d’une certaine manière coupable, et aux seuls acteurs qu’il maîtrise vraiment, à savoir le système bancaire. D’où ce déferlement de règles dont certaines sont absolument nécessaires, comme celles sur les fonds propres, les processus de résolution ou la liquidité. Loin de moi l’idée de critiquer les régulations, mais il est vrai que leur accumulation presque exclusivement sur le secteur bancaire tricote une sorte de corsetage très contraignant dont les conséquences sont encore mal connues, parce que toutes ces régulations sont en cours de mise en œuvre. La seule chose claire, pour l’instant, c’est que la réglementation favorise les marchés financiers alors que ce sont eux qui ont amplifié la crise, et qu’elle contraint les banques et l’intermédiation classique.
Est-ce la fin de l’autorégulation ?
C’est la fin d’une certaine forme d’autorégulation, qui consistait à déléguer aux banques et aux acteurs économiques le fait de déterminer la règle qui devait s’appliquer à eux. En revanche, il y aura toujours besoin, dans un univers financier complexe, d’une itération forte entre le régulateur et les régulés. Cela suppose que les régulateurs disposent de moyens et de compétences, qu’ils doivent souvent encore acquérir ; d’avoir aussi une supervision efficace, c’est-à-dire la capacité à imaginer des situations dangereuses nouvelles qui peuvent survenir et à vérifier que les prémices de ces situations ne sont pas déjà présentes. C’est un rôle qui n’est pas facile, mais qui est important et sain.
Vous expliquez également que la finance est soumise à des phénomènes de « double contrainte » (double bind), qui consiste à lui donner des ordres contradictoires. Comment sortir de ces situations paradoxales ?
La titrisation est un bon exemple de ce double bind. En Europe, où la titrisation est beaucoup plus modeste qu’aux Etats-Unis et où il n’existe pas le système américain de Fannie Mae et Freddie Mac qui permet un refinancement massif des crédits hypothécaires, il est pourtant demandé au système bancaire de s’orienter davantage vers les marchés. L’Europe doit faire un effort particulier vers les marchés, alors que le principal instrument qui va permettre cette migration, la titrisation, est en panne. Elle est en panne parce qu’elle a déçu dans la crise précédente, mais il est aujourd’hui possible de faire l’analyse de ce qui n’a pas fonctionné : de mauvais systèmes d’incitation dans toute la chaîne de titrisation, des produits trop complexes que l’on croyait liquides alors qu’ils ne l’étaient pas, une incitation réglementaire poussant les banques à se défausser d’un certain nombre de crédits sans se préoccuper suffisamment du risque… Ces biais ont été rectifiés en obligeant par exemple au maintien d’une partie du risque chez l’originateur, en simplifiant les process, en créant des relais pour maintenir la liquidité des titres même en période difficile.
Mais se pose aussi une question de rentabilité. La faiblesse des opérations de titrisation des crédits hypothécaires en Europe, est due à l’absence de marchés secondaires, mais aussi au fait que la rentabilité des crédits hypothécaires est très modeste pour ne pas dire nulle dans un certain nombre de pays européens, parce que ce sont des produits d’appel où la concurrence est très forte pour acquérir une clientèle stable.
Il existe donc encore beaucoup d’obstacles à la titrisation et elle est néanmoins indispensable. Il faut donc essayer de mettre en place progressivement les conditions d’une titrisation plus saine et plus intelligente. Il me semble que la BCE et la Banque de France sont assez positives et très lucides sur le sujet.
Comment appliquez-vous également votre analyse à la démocratie et au capitalisme ?
Dans une démocratie représentative, le « ça » qui représente chacun d’entre nous et toutes nos forces vitales, délègue le rôle de « moi », le rôle du « prince », du dirigeant, aux élus pour la durée limitée d’un mandat. La démocratie est aujourd’hui battue en brèche parce que le « moi » devient d’une certaine manière l’obligé du « ça » : il lui est donc plus difficile de s’affirmer, alors que le « surmoi » devient plus faible, et n’a pas la capacité de s’imposer.
Nous sommes en outre dans un univers dans lequel est survenu un changement majeur : la transmission devient de plus en plus horizontale alors qu’elle était, encore récemment, verticale – du père vers le fils, du patron vers l’ouvrier ou son employé, du maître à l’élève, d’une génération à l’autre. Elle comportait un rapport d’autorité qui favorisait le rôle du « surmoi ». Aujourd’hui s’est développée, notamment avec internet, une communication horizontale instantanée qui fait que tout enseignement ou information est immédiatement connu d’un très grand nombre de personnes dans le monde entier. Cela contribue à affaiblir le « surmoi », pour créer une démocratie dite participative, c’est-à-dire cette sorte de démocratie instantanée où chacun sait à tout moment ce que les autres pensent sur les sujets du jour. La démocratie représentative est, de ce fait, rendue beaucoup plus difficile.
Le capitalisme enfin, peut s’interpréter comme une modalité d’organisation du « ça », pour être plus productif et créer le maximum de bien-être, de richesse, etc. Dans un monde où le « surmoi » est faible, les modalités du capitalisme sont changées : la régulation ne se fait plus de manière endogène mais devient exogène, imposée par la confrontation à la réalité. C’est le changement climatique, la rareté de certaines ressources naturelles, les crises qui nous imposent de nouvelles contraintes et nous obligent à faire face à la réalité.
La question est de savoir quelles seraient les bonnes contraintes ou régulations qu’il faudrait introduire dans la société pour qu’elles soient compatibles avec cette psychologie individuelle et collective, qui est désormais la nôtre, pour nous permettre de vivre heureux en ce monde.
Comment éviter de retomber dans ces croyances qui sont à l’origine des crises ?
Je ne suis pas sûr que nous pourrons un jour éviter d’adopter des croyances qui se révéleront erronées et génératrices de nouvelles crises. Cela fait partie de la manière dont nous sommes configurés : nous tous, économistes, analystes, médias, avons besoin à tout moment de construire une histoire cohérente qui donne un sens à ce qui se passe ; elle est parfois éclairante et parfois complètement fausse. Nous ne pourrons pas l’éviter, mais il faut faire en sorte de détecter plus rapidement les contre-vérités dont nous nous berçons, pour qu’elles aient des conséquences moindres. Une vigilance objective à laquelle nous ne puissions nous dérober.