Le risque climatique devient-il un véritable risque financier ?
Le changement climatique aura en effet des impacts financiers. C’est ce qu’affirment clairement Mark Carney, gouverneur de la Banque
- les dommages directs infligés aux infrastructures, aux populations et à l’économie par la recrudescence de catastrophes naturelles ;
- les risques juridiques liés à la recherche en responsabilité ;
- enfin la transition énergétique elle-même, qui va redistribuer une partie de la donne entre les activités de demain génératrices de profits financier et environnemental et celles qui vont peu à peu se marginaliser.
Leur première réponse a été donnée en termes de stratégie d’investissement responsable, avec l’intégration de critères ESG dans la gestion d’actifs ; la deuxième réponse des banques a été la mise en œuvre de politiques sectorielles, où la prise de décision dans l’octroi de crédit ou le financement de projets intègre les enjeux environnementaux, avec notamment les décisions de ne plus financer les centrales au charbon ou en limitant les expositions aux compagnies pétrolières dans la réflexion menée autour des stranded assets.
En revanche, ces actions restent encore hétérogènes. Les politiques sectorielles, quand elles existent, peuvent être très différentes d’un établissement à l’autre ; et souvent le comité de crédit reste libre de prendre la décision qui lui convient. Il n’y a pas encore d’interrogation systématique pour tout type d’engagement, ni de stratégie globale affichée en la matière. De manière générale, les efforts sont à poursuivre pour intégrer davantage les risques ESG dans tous les métiers de la finance : analyse du risque crédit, connaissance du client, gestion indicielle, etc.
Mais cela va susciter des arbitrages sur le court et long terme, comme le montre l’exemple des obligations souveraines. Il existe aujourd’hui une incitation immédiate à investir dans ces dernières, qui sont des actifs bien notés avec une sécurité sur la contrepartie finale, ce qui justifie d’exigences limitées en capitaux propres. Mais s’est-on déjà interrogé sur la stratégie carbone des États émetteurs de ces dettes ? Si tel était le cas, souscrirait-on encore les obligations des États pétroliers ? De même, il peut y avoir des interrogations sur le fait d’être le premier à adopter volontairement ces critères dans un contexte concurrentiel.
La réglementation, idéalement au niveau international pour que toutes les banques soient également concernées, pourrait être à cet égard le déclencheur le plus efficace. Aujourd’hui, il existe, avec les obligations de publications d’informations environnementales, une incitation pour les établissements financiers à s’interroger sur les stratégies à long terme sur ce sujet, mais le risque climat n’est pas encore pris en compte par la supervision bancaire.
La réglementation prudentielle pourrait-elle ainsi intégrer ce type de risque au même titre que le risque de marché, de crédit ou opérationnel ?
À terme, on peut imaginer que le risque climatique soit intégré dans le risque de crédit tel que pris en compte dans les règles de Bâle. Les aléas climatiques tout comme les opportunités climatiques devraient faire partie du profil de risque à établir pour chaque contrepartie ou pour chaque projet financé. Il serait bienvenu que la supervision bancaire y invite de façon explicite et en tire les conséquences, une fois l’analyse de risque faite, sur les exigences en capitaux propres.
De la même façon, le stress-test tel qu’il est proposé dans l’article L173 de la loi sur la transition énergétique en France devrait être généralisé au moins au niveau de l’Autorité de supervision européenne, qui doit s’interroger sur l’impact du climat en termes de stabilité financière et sur les informations qui doivent lui remonter les établissements bancaires pour lui donner une vue d’ensemble du risque macroprudentiel lié au climat. Pour autant il est vrai que l’article L173 demande aux institutions financières de réaliser des stress-tests au regard du changement climatique, mais sans aller au-delà : comment les réaliser ? Avec quelles conséquences ? Faut-il d’emblée les interpréter à l’échelon européen ? Ces questions restent ouvertes et l’ACPR travaille aujourd’hui dessus. Cela suppose pour chaque établissement de définir une stratégie en matière de risque climat et d’établir des hypothèses et scénarios, d’identifier les leviers d’action et d’évaluer les conséquences ou impacts à éviter ou à favoriser.
Enfin, pour tenir compte de cette appréhension macroprudentielle, les banques ont aussi à leur disposition le risk appetite framework qui est aujourd’hui une obligation de supervision européenne. N’est-il pas temps d’y intégrer le risque climatique pour faire de ce cadre un outil de dialogue notamment avec les administrateurs ? Il est important que ces derniers qui sont les garants sur le long terme, comprennent la stratégie des institutions financières autour du risque climat. Cela permet aussi de décliner cette logique générale pour mettre en cohérence les politiques sectorielles, les KYC, la gestion d’actifs, donner à tous ces blocs un peu épars aujourd’hui une cohérence générale, qui sera explicite dans le risk appetite framework et le risk appetite statement et ensuite vérifiée par le superviseur.
Les banques ne risquent-elles de réagir négativement à toute forme de régulation supplémentaire ?
Au contraire, les banques, sous réserve de démontrer les impacts environnementaux et sociétaux positifs associés à ces financements « verts », pourraient bénéficier d’un allégement partiel de la contrainte en capital comparée à un financement en faveur des énergies fossiles. Non pas que le risque strictement financier d’un parc éolien soit inférieur à celui d’une centrale à charbon. Mais à l’échelle macroéconomique, financer une énergie éolienne amène des impacts positifs pour la société dans son ensemble et entre en cohérence avec les autres règles européennes qui veulent favoriser une transition énergétique.
Les agences de notation, autre acteur économique important en matière de financement, intègrent-elles la dimension climatique ?
Nous menons des ateliers de réflexions avec des agences de notation financière à ce sujet. Leur première façon d’aborder la question a été de dire que lorsque l’agence note un acteur économique, dans le monde financier, industriel ou des services, elle doit prendre en compte une éventuelle menace sur le secteur issue du risque climat. C’est un aspect déjà inscrit dans leur perception de la qualité de la stratégie. Mais les agences ont aussi conscience que cette première approche peut être affinée notamment en termes d’informations attendues des sociétés notées, de critères et indicateurs pour suivre dans le temps la pertinence de la stratégie liée au climat. Il y a là aussi une prise de conscience que ces risques doivent être suivis à court et long terme.
Propos recueillis par E.C.