Les marchés financiers s’inquiètent de la hausse forte de l’inflation observée à partir de l’été 2021 : l’inflation totale s’approche de 5,5 % aux États-Unis et de 3,5 % dans la zone euro. En réaction, les taux d’intérêt à long terme ont un peu réagi (avec une hausse de l’ordre de 30 points de base pour les taux d’intérêt à 10 ans, ce qui reste modeste), les indices boursiers ont nettement reculé (le CAC 40 est revenu de 6 900 à 6 500). La crainte des marchés financiers est évidemment que ce choc inflationniste soit durable et non transitoire, contrairement à ce qu’affirment aujourd’hui les banques centrales, et impose donc à ces mêmes banques centrales de passer rapidement à une politique monétaire moins expansionniste – on attend le début de la hausse des taux d’intérêt en 2023 aux États-Unis, beaucoup plus tard dans la zone euro.
Comment savoir si la hausse de l’inflation peut être durable ? Il faut partir d’abord de deux observations :
– il n’y a pas, aujourd’hui, d’inflation d’origine salariale. Le coût salarial unitaire (le salaire corrigé de la productivité) est stable sur un an aux États-Unis, il recule de 2 % sur un an dans la zone euro. La petite accélération des salaires est en effet plus que compensée par celle de la productivité du travail ;
– l’inflation anticipée à long terme n’a pas d’effet sur l’inflation effective future. Contrairement à une idée reçue, ce lien entre inflation anticipée et inflation effective n’existe pas en réalité. Ce n’est pas parce que l’inflation à long terme anticipée augmente (aux États-Unis, l’inflation à 5 ans anticipée par les ménages atteint 3,7 %) que l’inflation effective augmentera dans le futur.
Autres temps, autre inflation…
Tout cela montre que la hausse actuelle de l’inflation est uniquement due à la hausse des prix des matières premières et des consommations intermédiaires des entreprises – il s’agit surtout de la hausse du prix de l’énergie. Les prix des métaux, des matières premières agricoles, des semi-conducteurs, du transport maritime, eux, ont atteint un plafond ou même reculent. Mais les prix du pétrole (plus de 80 dollars le baril pour le brent) et du gaz naturel (dont le prix a doublé aux États-Unis, triplé en France) continuent à augmenter. Nous sommes donc confrontés, comme à la fin des années 1970 et au début des années 1980, à un choc pétrolier (et gazier).
Lors du choc pétrolier des années 1970-80, l’inflation était devenue très forte. Elle a persisté jusqu’en 1983-1984. Mais cela était dû, à l’époque, à l’indexation des salaires sur les prix : la hausse des prix des matières premières conduisait à l’inflation, d’où la hausse des salaires, d’où encore plus d’inflation.
Il n’y a plus de « boucle prix-salaires »
La grande différence entre cette période et aujourd’hui est que, depuis 20 ans, l’indexation des salaires sur les prix est devenue très faible : les salariés n’ont plus le pouvoir de négociation suffisant pour obtenir des hausses plus rapides des salaires quand l’inflation augmente. Il n’y a plus de « boucle prix-salaires ».
On voit alors plus clairement la question qui se pose. Soit l’indexation des salaires sur les prix reste faible, comme c’est le cas depuis le début des années 2000, et le choc inflationniste venant des matières premières, particulièrement de l’énergie, sera transitoire. Soit les salariés, en position plus forte avec les difficultés de recrutement des entreprises et le rejet croissant de certains emplois pénibles, obtiendront la réindexation des salaires sur les prix. L’inflation deviendra alors permanente, avec des conséquences connues.
Pour l’instant, on ne voit (encore) aucun signe de réindexation des salaires sur les prix, que ce soit aux États-Unis ou dans la zone euro. La situation est différente au Royaume-Uni, qui ajoute aux tensions inflationnistes dans l’énergie les difficultés dues au Brexit.