Économie

« La Grèce n’est pas un sujet majeur »

Créé le

12.12.2012

-

Mis à jour le

21.12.2012

La croissance pourrait être au rendez-vous de 2013. Si elle veut en profiter, la France doit améliorer sa compétitivité.

Quels seront les enjeux essentiels de l'année 2013 ?

L'année 2013 pourrait être celle de la reprise de l'économie mondiale, mais il est très difficile de l'affirmer. Si certains indicateurs incitent à l'optimisme, ils demeurent peu nombreux. Pour l'instant, toutes les zones de la planète connaissent une période morose : les États-Unis fonctionnent au ralenti ; l'Europe est même en récession ; le Japon doit affronter la crise provoquée par Fukushima, alors qu'il connaît des difficultés depuis 20 ans ; la croissance des BRICS est molle et ces pays ne sont pas capables de jouer le rôle de locomotive.

Si la reprise arrive en 2013, elle viendra des États-Unis. Et certains signes sont encourageants : la crise immobilière touche à sa fin, or ce secteur constitue la clé de la reprise, de même qu'il a été le déclencheur de la crise.

Que peut faire la sphère politique pour favoriser la reprise ?

Elle doit éviter les parasites qui gêneraient le retour de la croissance. Par exemple, si elle est appliquée trop rapidement, la régulation bancaire imaginée au début de la crise aura sur l'économie l'effet d'une séance d'aérobic sur un homme qui vient de subir une crise cardiaque.

Notre économie ayant frôlé le cataclysme, il semble prématuré d'appliquer aux banques des règles très contraignantes comme celles de Bâle III. Nous ne vivons pas actuellement une phase de bulle bancaire, sauf en Chine. Et dans ce pays, le problème est géré correctement, de façon centralisée.

En Europe et aux États-Unis, les banques méritent d'être traitées avec prudence. Leur rentabilité est devenue très faible. Le cas de l'Europe est particulièrement sensible puisque ces établissements y assurent les deux tiers des financements. Pourtant, Bâle III gêne les banques dans leur rôle de financeur de l'économie, tout comme le rapport Liikanen les handicaperait s'il était mis en œuvre. Quant à Solvabilité 2, cette directive empêche les assureurs d'investir dans des classes d'actifs essentielles à l'économie. Au total, la réglementation est très excessive, à l'heure où la modération devrait s'imposer. Je salue tout de même la prudence dont le gouvernement français semble faire preuve sur le sujet de la séparation des activités spéculatives dans la loi bancaire.

Mais certains espoirs sont permis puisque Solvabilité 2 est encore susceptible d'évoluer ; de plus, après le report de Bâle III sine die par les États-Unis, l'Europe va peut-être elle aussi prendre une certaine distance avec cette réglementation…

Il est très difficile d'anticiper ce qui va se passer dans le domaine réglementaire : la dimension politique est importante et il s'agit de montrer à la population qu'une muselière est imposée aux banques. Or la reprise économique peut être brisée par une maladresse réglementaire. Il est donc très difficile de dire si nous sommes en train d'amorcer un cycle de reprise.

Je donnerai un exemple de signal inquiétant : aujourd'hui, le Return on Equity de la banque d'investissement est plus faible que celui de la Banque privée qui présente beaucoup moins de risque. Mais la Banque d'investissement est nécessaire à l'économie, surtout en Europe où le financement par les marchés n'est pas aussi mature qu'aux États-Unis.

Parmi vos motifs d'inquiétude, quelle place l'état des finances publiques occupe-t-il ?

C'est une préoccupation majeure. L'intensité du problème est identique des deux côtés de l'Atlantique. Les situations de blocage que nous connaissons dans la zone euro à 17 ont leur équivalent aux États-Unis, avec la menace de «  fiscal cliff [1] » générée par le clivage entre Obama et la Chambre des représentants.

Pourtant l'Europe semble davantage montrée du doigt, par le FMI par exemple. Elle serait la principale menace pour l'économie mondiale…

L'Europe est sur la sellette, car si la zone euro éclatait – scénario régulièrement évoqué –, un cataclysme planétaire s'ensuivrait.

Même si seule la Grèce quittait l'euro ?

La Grèce n'est pas un sujet majeur. Elle constitue un laboratoire pour la maladie de l'euro – avoir une monnaie unique sans budget unique. Mais la faillite de la Grèce d'une part et son éventuelle sortie de l'euro d'autre part sont deux sujets distincts. C'est une erreur de penser que le retour à la drachme sauverait la Grèce. Il aurait certes l'effet d'une dévaluation, mais celle-ci ne présenterait aucun intérêt car ce pays importe beaucoup plus qu'il n'exporte et ses importations sont inévitables, « inélastiques au prix » disent les économistes. Baisser le prix des olives ou des séjours dans l'île de Mykonos, qui ne peut guère recevoir davantage de touristes, ne procurera aucun bienfait à la Grèce. De plus, elle ne pourrait sans doute pas du tout rembourser sa dette en drachme.

Même sans sortir de l'euro, la Grèce est d'ores et déjà dans une situation de défaut, tout comme la Californie, dont personne n'imagine pourtant qu'elle va abandonner le dollar !

Si la Grèce se maintient dans la zone euro, comment voyez-vous l'avenir ?

La restructuration de sa dette est étalée dans le temps, ce qui est préférable pour les créanciers et pour maintenir une pression sur le pays. Il ne faut pas s'impatienter. La levée de l'impôt pose des difficultés depuis longtemps dans ce pays ; pour le remettre sur la bonne voie, cela prend du temps et il faut l'admettre. Aller trop vite risque de détruire le corps social grec. En attendant que ce pays se redresse, les autres doivent faire preuve de solidarité financière. C'est difficile à admettre, mais il n'y a pas d'autre solution.

Le sujet de l'Italie était bien plus préoccupant, quand elle empruntait à 7 % sur les marchés. Mais l'action de Mario Monti est remarquable, la population accepte les efforts et la dernière émission s'est vendue à 4,45 %. Quant à l'Espagne, elle est plus loin du compte mais sur la bonne voie.

Si l'on ajoute à cela l' OMT [2] de la BCE, on obtient une période de répit dont il ne faut pas profiter pour s'endormir. Et le vrai problème en Europe, c'est la France.

Vous voulez dire que la survie de l'euro dépend de la France ?

En effet, la survie de l'euro dépend de la France et de la convergence franco-allemande. L'Hexagone ne peut pas convaincre les marchés en matraquant fiscalement ses contribuables pour tenter de réduire le déficit public. La théorie économique montre qu'au-delà d'un certain niveau de taxation, les comportements s'adaptent et la base taxable diminue. La France est dans cette situation de rendement fortement décroissant de l'impôt.

Quant à la baisse du déficit budgétaire, quand elle s'opère de concert dans tous les autres pays d'une même zone, l'effet récessif est garanti.

Pour le gouvernement, la priorité doit être de prolonger le répit que les marchés offrent à la France. Pour cela, il doit permettre aux entreprises de retrouver leur compétitivité.

Le Pacte de compétitivité n'est-il pas suffisant ?

C'est une bonne initiative, mais le Pacte de compétitivité se contente de rendre aux entreprises ce qui leur a été pris l'an dernier. En 2012, 30 milliards d'impôts et taxes supplémentaires ont été prélevés par l'actuelle et l'ancienne majorité. Avec le pacte de compétitivité, 20 milliards leur seront rendus sur trois ans. Comme cette somme s'entend avant impôt, elle équivaut à 30 milliards après impôts.

C'est une bonne mesure, mais il faut aller plus loin. La marge des entreprises est au plus bas depuis 30 ans. Elles ont beaucoup souffert de l'instauration des 35 heures, qui s'est traduite par une augmentation de 11,5 % des coûts salariaux. Aujourd'hui, le choc de non-compétitivité des 35 heures demeure.

La France doit attirer les investisseurs et donc leur faire miroiter des marges intéressantes. Si le vent de la croissance se lève fin 2013, comme certains le pensent, les voiles des entreprises doivent être tendues, c'est-à-dire compétitives. Sinon, le bateau de l'économie française restera sur place.

Pour ces raisons, il me semble que la compétitivité est la première priorité au regard du jugement des marchés, avant même la maîtrise des dépenses publiques.

1 En français, « falaise budgétaire ». Cette image est utilisée pour décrire l’ampleur des efforts à fournir si le gigantesque endettement américain devait être réduit brutalement. Régulièrement, le président des États-Unis doit obtenir une augmentation du plafond d’endettement autorisé. La tâche est ardue pour le président Obama, car la Chambre des représentants est à majorité républicaine. 2 Programme « Outright Monetary Transactions ».

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº755
Notes :
1 En français, « falaise budgétaire ». Cette image est utilisée pour décrire l’ampleur des efforts à fournir si le gigantesque endettement américain devait être réduit brutalement. Régulièrement, le président des États-Unis doit obtenir une augmentation du plafond d’endettement autorisé. La tâche est ardue pour le président Obama, car la Chambre des représentants est à majorité républicaine.
2 Programme « Outright Monetary Transactions ».