Gestion d'actifs

La gestion passive ne conduit pas à une absence de surveillance des entreprises

Créé le

18.05.2018

-

Mis à jour le

01.06.2018

Les gérants indiciels adoptent une approche de plus en plus active de la gouvernance d’entreprise et comptent se faire entendre de plus en plus.

La montée en puissance de la gestion indicielle soulève de nombreuses interrogations, dont celles de son impact sur la gouvernance d'entreprise. Il est en effet légitime de penser que les gérants indiciels ne s’intéressent pas à la gouvernance d’entreprise, leur mandat étant de répliquer la performance d’indices, et ce à des prix de plus en plus réduits. Seulement voilà : ces gérants ont aussi une responsabilité fiduciaire. Ils se doivent de défendre les intérêts à long terme de leurs clients.

Que font les gérants indiciels pour s'assurer que les entreprises qu'ils détiennent en portefeuille agissent dans le meilleur intérêt des investisseurs ? Pour répondre à cette question, une étude publiée par Morningstar a interrogé les douze plus grands fournisseurs de fonds indiciels et d'ETF au monde (voir Graphique 1). Il est important de noter que ces sociétés offrent aussi des fonds actifs, dont les encours dépassent, dans certains cas, ceux des fonds indiciels. Collectivement, les firmes que nous avons interrogées avaient plus de 20 000 milliards de dollars d’encours sous gestion au 31 décembre 2017.

Notre étude conclut que l’ascension de la gestion indicielle ne conduit pas à une absence de surveillance des entreprises. Bien au contraire : les gros acteurs de la gestion passive s’affichent plus déterminés que jamais à influencer les entreprises cotées et améliorer les pratiques ESG [1] de celles-ci, à travers l’exercice de leurs droits de vote et l'engagement.

Pour cela, ils bénéficient d’un atout majeur : leur poids. Avec plus de 10 000 milliards de dollars d’encours sous gestion, dont les deux tiers investis dans l’indiciel, il n’est plus rare de trouver BlackRock et Vanguard aux premiers rangs des registres d’actionnaires.

Leurs prises de position en matière ESG sont devenues d’autant plus importantes qu’ils se présentent comme les actionnaires de long terme des entreprises qu’ils détiennent en portefeuille. À la différence des gérants de fonds actifs, les gérants indiciels n’ont pas la possibilité de vendre les entreprises mal gérées. Ils doivent faire avec ou encourager le changement, via leurs droits de vote et par le dialogue.

Devant l’ampleur de la tâche, les sociétés de gestion interrogées ont quasiment toutes renforcé leurs équipes dédiées à la gouvernance. Celle de BlackRock est passée de 20 personnes en 2014 à 33, et devrait atteindre la soixantaine d’ici trois ans. Vanguard, de son côté, a vu son équipe passer de 10 à 20 spécialistes de l’ESG et prévoit de recruter encore dans les mois à venir.

Un recours plus fréquent au vote d’opposition

Les pratiques de vote des gérants indiciels ont également évolué. L’augmentation moyenne des taux de vote « contre » reflète leur volonté de s’opposer davantage aux résolutions qui vont à l’encontre de leurs principes (voir Tableau 1). Ils se mobilisent aussi davantage sur les questions liées aux enjeux environnementaux et sociaux. Un cas très médiatisé l’an dernier a été celui de BlackRock et Vanguard qui, pour la première fois, ont soutenu des résolutions sur le risque climatique aux assemblées générales d’Exxon Mobil et Occidental Petroleum, contre l’avis des directions de ces entreprises. La majorité des autres sociétés de gestion interrogées avaient déjà voté en faveur de ces résolutions l’année précédente.

Reflétant leur mobilisation accrue, les déclarations publiques des gros acteurs de la gestion passive se font par ailleurs plus menaçantes. Larry Fink, président de BlackRock, a annoncé en début d’année que sa firme n’hésiterait pas à voter en assemblée générale contre les résolutions des entreprises au conseil d’administration manquant de diversité, de sensibilité au climat et de transparence sur leur stratégie à long terme. La firme britannique Legal & General Investment Management (LGIM) a aussi signalé qu’elle voterait contre les directeurs des plus grandes entreprises de la cote londonienne qui n’auraient pas un quart de femmes à leur conseil d’administration. La firme a déjà commencé à voter contre les conseils entièrement composés d’hommes aux États-Unis.

Des approches différentes de l’utilisation du vote négatif.

Malgré ce durcissement de ton général, il serait pourtant erroné de penser que toutes les activités de vote et d’engagement se ressemblent. Les pratiques varient, et pas seulement en fonction de la taille de la société de gestion et de son style dominant (gestion active ou passive), mais aussi du pays dont elle est originaire, sa philosophie et son histoire.

Il ressort de notre étude que les sociétés de gestion européennes restent plus enclines à voter contre les directions d’entreprises que les sociétés américaines. L’an dernier par exemple, Amundi et Deutsche AM affichaient des taux d’opposition de 17 et 23 %, contre 9 % pour BlackRock et Vanguard.

Ces chiffres reflètent des approches différentes de l’utilisation du vote négatif. Amundi et Deutsche AM font une application stricte de leur politique de vote et s’opposent systématiquement aux résolutions qui ne respectent pas leurs principes, tandis que pour BlackRock, Vanguard et State Street, le vote négatif relève du dernier recours. Ils privilégient le dialogue pour influer le changement et ne souhaitent voter contre la direction d’une entreprise que si celle-ci tarde à répondre à leurs préoccupations. Cette approche au cas par cas n’est forcément pas au goût de tout le monde. BlackRock et Vanguard ont fait ces dernières années l’objet de nombreuses critiques pour leur manque de cohérence. En effet, bien qu’ils aient soutenu les résolutions sur le climat d’Exxon Mobil et Occidental Petroleum, ils ont rejeté celles de Devon Energy et de Duke Energy.

La transparence reste néanmoins à améliorer

Les sociétés de gestion diffèrent encore largement sur le degré d’informations qu’elles rendent publiques autour de la problématique de l’engagement. Ainsi, alors que certains gérants comme Amundi et LGIM publient des rapports annuels révélant presque toutes les conversations qu'ils ont tenues durant l’année avec les entreprises dont ils sont actionnaires, d’autres, y compris BlackRock, Vanguard et UBS, sont réticents à divulguer ne serait-ce que les noms des entreprises avec lesquelles ils engagent. Ils estiment que pour gagner la confiance des entreprises et engager des dialogues constructifs de long terme, les conversations doivent rester confidentielles.

La tendance est toutefois à une transparence accrue. Par exemple, en 2017, BlackRock a commencé à publier des informations partielles sur des résolutions votées. La pression venant des investisseurs y joue un rôle clef : ils sont de plus en plus nombreux à vouloir connaître les motifs des votes importants et les résultats des activités d’engagement, afin de mieux comprendre les pratiques des gérants à qui ils confient leur argent et, in fine, estimer au plus juste leur sérieux en matière d’investissement responsable. Dans un marché de la gestion collective de plus en plus concurrentiel, les sociétés de gestion qui sauront répondre à cette demande et améliorer leurs pratiques seront les mieux placées pour gagner la confiance des investisseurs dans un marché de la gestion collective de plus en plus concurrentiel.

 

1 Environnementales, sociales et de gouvernance.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº821
Notes :
1 Environnementales, sociales et de gouvernance.