Gestion d'actifs : « Slow investing »

Créé le

13.11.2017

-

Mis à jour le

28.11.2017

L’emprise du court terme, les biais psychologiques et l’excès de trading n’aident pas les investisseurs à atteindre leurs objectifs financiers sur le long terme. Pour y parvenir, un moyen plus sûr  consiste à promouvoir une démarche plus lente, avec peu de rotation des portefeuilles, et une approche centrée sur la valorisation et les fondamentaux.

« Le principal problème de l’investisseur – et sans doute son pire ennemi – a de bonnes chances d’être lui-même ». Lorsqu’il écrit ces lignes en introduction de son livre L’investisseur intelligent (1949), Benjamin Graham met le doigt sur l’un des problèmes centraux de l’investissement.

De nombreux investisseurs, particuliers mais aussi institutionnels, ont l’impression de prendre une décision d’investissement alors qu’il s’agit de spéculation. Ils prêtent trop d’attention au « bruit » du marché, n’ont pas toujours une idée claire de la valeur fondamentale des instruments dans lesquels ils investissent et, surtout, ne font pas suffisamment attention à la valorisation, alors que cette dernière a un impact déterminant sur le rendement futur d’un actif.

Depuis la publication de l’ouvrage de Graham, de nombreux travaux en finance comportementale, y compris le dernier prix Nobel d’économie [1] , ont montré comment certains biais psychologiques induisent les investisseurs sur la mauvaise piste, avec à la clef des performances décevantes qui peuvent parfois aller jusqu’à la perte du capital investi.

Un taux de rotation élevé pénalise la performance sur le long terme

Pourquoi les investisseurs sous-performent-ils ? La recherche financière a longtemps fait l’hypothèse que les investisseurs sont rationnels et qu’ils prennent des décisions de manière calculée. La réalité est très différente.

Une étude [2] sur les habitudes de trading d’investisseurs particuliers aux États-Unis dans les années 1990 a montré que ces derniers font preuve d’un excès de confiance qui les conduit à intervenir de manière excessive sur leur portefeuille. L’écart de performance entre les investisseurs qui interviennent beaucoup et ceux qui interviennent peu atteignait 7,1 % par an sur la période. Le ménage moyen évalué dans le cadre de l’étude exhibait un taux de rotation de son portefeuille de 75 %. Les auteurs estimaient que l’excès de trading représentait un coût de transaction de 3 % auquel s’ajoutait 1 % lié à la liquidité des titres sélectionnés (les ménages étudiés avaient tendance à parier davantage sur des petites valeurs à bêta élevé). L’étude concluait que « ce sont les coûts de transaction et la fréquence du trading, pas la sélection du portefeuille, qui expliquent l’historique de performance décevant des ménages au cours de la période de temps étudiée ».

Des comportements similaires pour les fonds

L’analyse des données Morningstar sur l’utilisation des fonds d’investissement donne des résultats similaires. Les difficultés qu’ont les investisseurs de prévoir les retournements de tendance sur les marchés (market timing), une importance parfois trop grande accordée aux performances passées, pénalisent leurs résultats sur le long terme. Ces biais comportementaux s’observent à l’échelle mondiale. Une étude publiée en 2017 [3] montre que sur un horizon d’investissement de 5 ans, l’écart entre la performance d’un fonds et la performance de l’investisseur (Investor Return), qui tient compte des souscriptions et des rédemptions des fonds, varie entre 0,53 et 1,40 % par an.

Aux États-Unis, au cours des dix dernières années (2006-2016), les investisseurs qui détenaient des fonds d’allocation ont enregistré un gain annuel moyen de 4,36 %, alors que les fonds de la catégorie équivalente ont affiché une performance de 5,15 % par an en moyenne [4] . L’écart s’explique par l’intervention excessive des investisseurs et leur incapacité à investir de manière disciplinée.

L’emprise du court terme

L’analyse du comportement des investisseurs américains sur les marchés actions montre que ces derniers souffrent de plusieurs biais comportementaux. Ils ont d’une part tendance à acheter et vendre des titres au mauvais moment, ce qui montre à la fois une incapacité à prévoir les marchés et une difficulté à bien choisir les titres. Ces investisseurs ont généralement moins de ressources que les professionnels pour sélectionner des classes d’actifs ainsi que les sous-jacents appropriés.

Mais surtout, les investisseurs particuliers ont tendance à intervenir trop souvent, plutôt que d’adopter une attitude « d’achat-conserver » (buy and hold), qui se justifierait pleinement à la fois par une approche d’investissement plus disciplinée (ne pas se laisser influencer par le marché et les mouvements erratiques des prix au jour le jour) et par une analyse des titres centrée sur les fondamentaux et la valorisation. Cette approche a démontré sa capacité à trouver des opportunités d’investissement en attendant sagement que le marché offre un prix suffisamment décoté pour saisir ces opportunités (ce que Benjamin Graham appelait la « marge de sûreté »).

Le besoin d’intervenir sur un portefeuille et privilégier le court terme a plusieurs explications. Des travaux [5] ont ainsi montré une corrélation entre l’actualité autour d’une entreprise et les volumes de trading sur son titre. Si le nom d’une entreprise fait la une des médias, suite à la publication de résultats, d’une opération de fusion-acquisition, l’attention des investisseurs est attirée et ces derniers ont tendance à intervenir de manière plus fréquente que pour des entreprises qui ne font pas la une des journaux.

L’effet de portefeuille (disposition effect)

Les investisseurs ont tendance à vendre leurs positions gagnantes et à conserver les perdantes. Pourquoi ? Là encore, certains biais psychologiques seraient à l’œuvre (comptabilité mentale, difficultés à s’autocontrôler…). Des travaux [6] utilisant les techniques d’imagerie médicale (IRM) ont également montré que le fait de vendre une position gagnante provoquait un surcroît de plaisir. L’impact sur le comportement d’achat/vente de titres est important, car l’analyse a montré que lorsque les personnes ne se considéraient pas responsables des gains ou pertes liés aux décisions d’investissement prises, elles avaient tendance à moins intervenir.

Les sentiments de joie ou de peine liés aux décisions d’investissement conduisent à d’autres types de comportement : certains investisseurs auront tendance à racheter un titre qui a bien performé par le passé et à préférer ce type de titres à ceux qui ont généré des pertes.

Le manque de diversification

L’aversion au risque et la difficulté à prévoir les rendements futurs devraient pousser les investisseurs à diversifier leur portefeuille et à privilégier les classes d’actifs qui offrent une marge de sûreté suffisante. Là encore, la réalité montre des divergences parfois importantes par rapport à la théorie lorsque l’on observe les comportements des investisseurs.

Ces derniers ont tendance à détenir des portefeuilles insuffisamment diversifiés, donc plus volatils, ou à détenir des titres qui relativement sont plus corrélés avec le marché.

Ces portefeuilles peu diversifiés sont parfois le résultat du peu de temps que les investisseurs peuvent réellement consacrer à la construction d’un portefeuille et à la sélection de titres. Ils privilégient plutôt des entreprises domestiques ou dont ils se sentent familiers. Ces préférences leur donnent l’illusion de la sécurité, alors qu’elles peuvent les conduire à détenir des portefeuilles qui s’avéreront volatils ou inadaptés à leurs objectifs financiers.

Le comportement des investisseurs est souvent bien éloigné de celui prévu par la théorie financière moderne, qui préconise la détention de portefeuilles diversifiés et une attention portée aux coûts, qui conduit à minimiser le nombre de transactions.

Éduquer les investisseurs

En pratique, en raison notamment d’un excès de confiance, les investisseurs ont tendance à intervenir trop fréquemment, vendent leurs positions gagnantes et conservent leurs positions perdantes, construisent des portefeuilles trop peu diversifiés, et se laissent souvent influencer par les vicissitudes des marchés financiers.

Cela révèle combien il est important d’éduquer les investisseurs. Leur faire comprendre combien il est important d’être discipliné, de ne pas se laisser influencer par le bruit du marché, de faire attention aux coûts divers qui peuvent pénaliser la performance d’un titre ou d’un fonds, d’avoir une idée claire de la valorisation d’un actif et d’investir en ayant toujours une marge de sûreté sont les meilleurs moyens de préserver et de faire croître son capital sur le long terme.

 

1 Appelé plus exactement « Prix de la Banque de Suède en science économiques en la mémoire d’Alfred Nobel ».
2 Barber B.M. et Odean T. (2000), « Trading is Hasardous to Your Wealth: The Common Stock Investment Performance of Individual Investors », The Journal of Finance, vol. LV, n° 2.
3 Kinnel R. (2017), « Mind the Gap: Global Investor Return Show the Costs of Bad Timing Around the World », 30 mai.
4 « Les investisseurs ont mal utilisé les fonds au cours des dix dernières années », 17 mai 2017 : http://www.morningstar.fr/fr/news/158698/les-investisseurs-ont-mal-utilise-les-fonds-au-cours-des-dix-dernieres-annees.aspx.
5 Barber B.M. et Odean T. (2006), « All that Glitters: The Effect of Attention and News on the Buying Behavior of Individual and Institutional Investors », The Review of Financial Studies.
6 Frydman C., Camere C., Barberis N., Bossaerts P. et Rangel A. (2011), « Testing Theories of Investor Behavior: A Neural Approach », Working Paper, California Institute of Technology : http://www.haas.berkeley.edu/groups/finance/ru_july11.pdf.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº814
Notes :
1 Appelé plus exactement « Prix de la Banque de Suède en science économiques en la mémoire d’Alfred Nobel ».
2 Barber B.M. et Odean T. (2000), « Trading is Hasardous to Your Wealth: The Common Stock Investment Performance of Individual Investors », The Journal of Finance, vol. LV, n° 2.
3 Kinnel R. (2017), « Mind the Gap: Global Investor Return Show the Costs of Bad Timing Around the World », 30 mai.
4 « Les investisseurs ont mal utilisé les fonds au cours des dix dernières années », 17 mai 2017 : http://www.morningstar.fr/fr/news/158698/les-investisseurs-ont-mal-utilise-les-fonds-au-cours-des-dix-dernieres-annees.aspx.
5 Barber B.M. et Odean T. (2006), « All that Glitters: The Effect of Attention and News on the Buying Behavior of Individual and Institutional Investors », The Review of Financial Studies.
6 Frydman C., Camere C., Barberis N., Bossaerts P. et Rangel A. (2011), « Testing Theories of Investor Behavior: A Neural Approach », Working Paper, California Institute of Technology : http://www.haas.berkeley.edu/groups/finance/ru_july11.pdf.