La popularité de la gestion passive ne se tarit pas. Depuis le début de l’année, les fonds indiciels cotés (ETF) et non cotés, toutes classes d’actifs confondues, hors monétaire, ont collecté 420 milliards de dollars dans le monde, contre seulement 10 milliards de dollars pour les fonds gérés activement. Le marché mondial des fonds indiciels s’élève désormais à plus de 6 000 milliards de dollars, soit environ 20 % des encours totaux sous gestion. Aux États-Unis, où cette proportion atteint près de 35 %, il s’agit d’un véritable raz de marée.
Les raisons de ce succès sont multiples. Tout d’abord, les investisseurs se sont lassés, à juste titre, des performances décevantes des gérants traditionnels. Ils réalisent qu’une minorité de gérants parviennent à battre leur indice de référence sur le moyen et long terme et que ces gérants sont difficiles à trouver.
Ces performantes décevantes, ajoutés à la faiblesse des taux, ont sensibilisé les investisseurs aux coûts. Jugeant les frais de nombreux gérants excessifs, de plus en plus d’investisseurs se tournent vers des solutions moins coûteuses, comme les fonds indiciels. Il est bon d’ailleurs de rappeler que les frais de gestion sont l’une des rares données connues ex-ante à avoir un pouvoir prédictif sur la performance future d’un fonds. Ainsi, plus un fonds a des frais bas, plus il a de chance de surperformer ses pairs ; un constat régulièrement établi par la recherche Morningstar.
Enfin, l’ascension de la gestion passive bénéficie également d’un contexte législatif favorable, avec des changements de réglementation comme la Retail Distribution Review au Royaume-Uni. Ce dispositif vise à éliminer les rétrocessions sur le marché de la distribution. Un dispositif similaire a été mis en place au Pays-Bas, tandis que d’autres sont attendus ailleurs en Europe dans le cadre de la directive MIF 2 qui verra le jour en 2018.
Le boom des ETF
Rien n’illustre mieux l’engouement des investisseurs pour la gestion passive que le boom des Exchange-traded Funds (ETF). La croissance de ce qu’on appelle couramment en France les « trackers » a explosé depuis la crise financière, comme en témoigne le graphique ci-dessous. Ce marché se monte aujourd’hui à 3 400 milliards de dollars dans le monde, dont 560 milliards en Europe.
Souvent décrits comme une force perturbatrice, les ETF se distinguent des fonds indiciels traditionnels par la flexibilité – du fait qu’ils cotent en Bourse – et le choix qu’ils offrent. Avec plus de 2 300 ETF en Europe donnant accès à quasiment toutes les classes d’actifs, zones géographiques et secteurs, l’étendue de l’offre est inégalée. Elle permet aux investisseurs, quel que soit leur profil, de construire des portefeuilles diversifiés et calibrer leur allocation d’actifs comme ils le souhaitent, de manière efficiente et à faible coût.
Considérés auparavant comme des outils purement tactiques et détenus sur de courtes périodes, les ETF ont vu leur utilisation évoluer ces dernières années. Ils sont désormais davantage utilisés de manière stratégique pour constituer les cœurs de portefeuilles.
Il est important de souligner cette évolution parce qu’elle correspond à une tendance grandissante : la substitution des fonds gérés activement par des ETF. Ce phénomène, très marqué aux États-Unis, est d’ailleurs en train de s’accélérer un peu partout dans le monde avec la prolifération des ETF smart beta, ces produits indiciels semi-actifs qui promettent des rendements ajustés du risque supérieurs à ceux des indices traditionnels, pour des coûts sensiblement inférieurs à ceux des fonds actifs classiques. Le smart beta regroupe différentes stratégies axées sur divers facteurs de risque tels que les value, low volatility, size et quality. Le marché des ETF smart beta, qui pèse aujourd’hui près de 600 milliards de dollars, selon la classification de Morningstar, pourrait atteindre les 1 000 milliards de dollars d’ici 2020, et plus de 2 000 milliards de dollars d’ici 2025, selon certaines estimations.
De nombreux gérants seront amenés à se réinventer
C’est ainsi que les ETF smart beta représentent une nouvelle menace pour les gérants de fonds traditionnels, surtout pour ceux qui pratiquent des frais trop élevés. Il faudrait ainsi espérer que cette menace, bien réelle, contribue à mettre la pression sur les gérants pour qu’ils réduisent leur frais. Ceux qui ne le feront pas et qui continueront à sous-performer seront amenés à disparaître, tandis que d’autres seront forcés de revoir leurs offres et redéfinir leurs stratégies d’investissement.
Certains gérants, dont JP Morgan, Fidelity, Goldman Sachs ou encore Rothschild ont déjà pris l’initiative d’offrir une alternative à leur gamme de fonds gérés activement en lançant des ETF, seuls ou en partenariat avec des fournisseurs d’ETF existants. Ils misent pour la plupart sur la croissance des solutions smart beta.
Actuellement, le problème de nombreux gérants est qu’ils adoptent une gestion trop benchmarkée. Ils visent à battre un indice de marché sans trop s’en écarter afin de générer une tracking error minimale. Cette approche a l’inconvénient de limiter leur potentiel de surperformance. Une façon de régler ce problème serait pour ces gérants de s’affranchir totalement des benchmarks et de se concentrer sur leurs meilleures idées d’investissement.
Autre problème : l’intérêt des gérants pour les entreprises dans lesquelles ils investissent se limite trop souvent aux moyens d’extraire de la performance à court ou moyen terme. Certains pourraient envisager de s’engager plus activement et à plus long terme auprès d’un nombre restreint d’entreprises. Leur rôle consisterait à veiller à la bonne gouvernance de ces entreprises et à s’assurer qu’elles soient bien gérées, tant sur le plan financier que sur le plan social et environnemental. Ainsi, dans un monde où l’actionnariat est de plus en plus passif et dispersé, peut-on imaginer un nombre plus important de gérants prenant le rôle d’actionnaire activiste ? Restera toutefois à convaincre les investisseurs qu’être davantage impliqué dans la gestion des entreprises et adopter une vision à plus long terme se traduira par de meilleures performances.