Gestion d’actifs : le mode de distribution des produits n’est pas neutre

Créé le

10.11.2011

-

Mis à jour le

30.11.2011

Le Royaume-Uni est le seul pays européen qui voit progresser ses encours long-terme : ce ne sont ni les produits, ni la demande des ​investisseurs institutionnels qui font la différence, mais plutôt le mode de distribution. Les courtiers indépendants prédominent en effet outre-Manche. Ils restent encore peu nombreux en France mais s’affichent en croissance.

La première grande crise de la titrisation commencée en 2007 se concentre depuis quelques mois sur la question de la qualité de la dette souveraine et voit donc à nouveau les banques dans l’œil du cyclone. À cela s’ajoutent des perspectives économiques peu encourageantes sur la zone euro, renforçant la méfiance des investisseurs qui se détournent des produits d’épargne risqués pour privilégier la liquidité et la sécurité, à travers l’investissement dans les produits garantis. Ce constat est-il vrai dans tous les pays européensà nouveau ?

Le Royaume-Uni en pointe…

À la lecture des publications de la société Lipper FMI (voir Schéma 1) sur les encours et les souscriptions en produits de gestion collective sur le premier semestre 2011, la situation n’est pas la même dans toute l’Europe. Globalement, il semblerait que les pays d’Europe du Nord, et tout particulièrement le Royaume-Uni, voient progresser leurs encours sur les produits long-terme (durée de placement recommandée au-delà de 3 ans).

Même si l’exercice de comparaison est difficile en raison des caractéristiques administratives, fiscales et réglementaires propres à chaque pays, on peut tenter de repérer des éléments pouvant expliquer les performances de chacun. Les comportements des investisseurs institutionnels sont plus homogènes sur la zone euro du fait d’une réglementation qui reflète les décisions communes aux différentes instances européennes. On est donc conduit à penser que les différences dans les résultats tiennent pour une grande part aux évolutions du marché des particuliers, dont les choix sont déterminés principalement par les conditions locales.

…mais pas de produits privilégiés

Du coté de l’offre de produits, on constate que plus de la moitié des fonds proposés sont de droit luxembourgeois. En répondant à la norme UCIT III, ils sont donc potentiellement distribuables dans l’ensemble de l’Europe. La performance comparée des gestions nationales sur ces véhicules ne montre pas d’avantage particulier dans tel ou tel pays. Au-delà des arbitrages possibles sur les devises qui peuvent avantager momentanément certaines gestions en dehors de la zone euro (livre ou franc suisse), on ne retrouve pas de position dominante comparable à celle que l’on observe dans le secteur de l’automobile entre les Allemands et les autres européens.

Frilosité des investisseurs européens du Sud

Du coté de la demande, l’analyse la plus couramment avancée par les observateurs est la frilosité des Européens du Sud vis-à-vis des investissements à risque. Serait-ce l'héritage d’une vision de l’État protecteur ? Un attachement excessif à une gestion collective plutôt qu’une responsabilité individuelle face aux risques de la vie et aux enjeux économiques ? Même si cet argument est fondé, se contenter de penser que le client final détiendrait la seule responsabilité de la moindre performance des gestions du Sud paraît un peu court. Et si tout simplement, on ne savait pas convaincre l’investisseur final ? Autrement dit, nous pouvons nous interroger sur la qualité et la performance des modes de distribution des produits de placements aux particuliers.

La faiblesse des outils d’observation.

Il n’existe pas de statistiques sur les encours détenus par type de public, et par mode de distribution. Un produit financier n’indique pas le public à qui il s’adresse. Même si la politique de tarification des frais de gestion donne une bonne indication de la cible visée, il faudrait retraiter les données chez le dépositaire pour mesurer avec précision quelle part de marché revient aux investisseurs en tant que personnes physiques, institutionnels, et du poids des différents modes de distribution.

Le rapport Delmas-Marsalet sur la commercialisation des produits financiers daté de 2005 montre que 82 % des flux d’OPCVM sont commercialisés par les réseaux bancaires intégrés, 9 % pour les sociétés d’assurances, ce qui laisse environ 9 à 10 % pour la part de la vente réalisée par des indépendants. À l’inverse, en Angleterre en 2010, plus de 90 % de la distribution des fonds d’investissement sont réalisés par les intermédiaires nommés IFA (Independant Financial Advisor, équivalent du statut CIF en France) et leurs plates-formes.

Deux modèles se font face :

  • le modèle français, fondé sur une forte assimilation entre la promotion et la distribution ;
  • le modèle anglais, avec une promotion et une distribution bien séparées.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : le marché anglais, si l’on considère uniquement les fonds «  [1] », représente pratiquement le double du volume du marché français. Depuis le début de l’année, la collecte nette dépasse les 14 milliards d’euros, alors que la France décollecte de 7 milliards d’euros. « [Le Royaume-Uni] est le seul marché où les investisseurs peuvent encore investir dans des conditions décentes » commente Ed Moisson, chef du département UK and cross-border research chez Lipper FMI, avant d'ajouter : «  L’existence des IFA au Royaume-Uni a été un facteur positif pour l’ industrie [2] . »

À l’instar des IFA, les CGPi montrent en France également une certaine habilité à proposer des investissements « long only ». Au sein des contrats en assurance vie, ils arrivent à faire monter la part des UC à 40 %, contre seulement 15 % pour les banquiers privés et 10 % chez les assureurs. À fin septembre 2011, la collecte nette en UC dans les contrats d’assurance vie est de fait positive pour les CGPi.

Forces et faiblesses des modes de distribution français

Dans une étude récente, le bureau d’études APREDIA évalue les forces et les faiblesses des modes de distribution en France (voir Schémas 2 à 5). Il en ressort que par rapport aux banquiers et aux assureurs, les conseillers indépendants offrent une palette plus large de fournisseurs, qu'ils sont plus présents auprès de leurs clients et que la relation est plus pérenne. En revanche, ils pâtissent d’une faible notoriété et subissent le poids des contraintes administratives et réglementaires lourdes.

En 2005, le rapport Delmas-Marsalet pointait les insuffisances d’information sur les produits et la nécessité de fournir des indicateurs « simples » pour informer l’investisseur des risques inhérents à l’investissement boursier. Depuis cette date, le prospectus simplifié est devenu le «  KID [3] » avec la création d’un indicateur synthétique de risque. La MIF encadre les pratiques et garantit la conformité de la prestation fournie dans le cadre de la vente d’un produit financier. Mais la réglementation ne garantit en revanche jamais la pertinence de la solution proposée. Elle peut même avoir des effets pervers en devenant un frein au développement des compétences et des performances des indépendants, de plus en plus mobilisés sur le respect des procédures. De plus, elle peut créer des biais dans la concurrence. N’oublions pas qu’aujourd’hui, un indépendant peut être contrôlé à la fois par sa propre association, par l’AMF et par l’ACP. Si l’on peut comprendre le souci du régulateur de contrôler des structures dont les méthodes ne répondent pas encore toujours pleinement à des procédures strictes, on comprend le handicap des CGPI français face aux conseillers salariés des banques, d’assurance ou de gestion qui ne sont pas soumis aux mêmes contraintes administratives, réglées en amont par les process de leurs entreprises.

Un modèle fondé sur le sens de la relation

La percée des indépendants n’en est que plus remarquable. En 15-20 ans, ils ont capté une part de marché et sont les seuls intervenants à afficher une croissance en pleine crise. Leur modèle, fondé sur le sens de la relation et la proximité, tend d’ailleurs à être imité par les banquiers et par les assureurs qui communiquent de plus en plus sur ces thèmes.

L’intérêt économique de réorienter les flux d’épargne liquide vers l’investissement est évident. Pour cela, il faudra miser sur l’accompagnement et le conseil qui sont les valeurs fortes des indépendants. Il serait peut-être temps de regarder la vérité en face. La situation florissante du marché anglais nous y incite.


1 dont l'horizon d'investissement se situe entre 2 et 5 ans 2 « [UK is] the one single-country market where investors have still been moving money into funds in a pretty decent way. […] The existence of IFAs in the UK has been a positive factor for the industry », Financial Times, 22 août 2011. 3 Key Information Document.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº742
Notes :
1 dont l'horizon d'investissement se situe entre 2 et 5 ans
2 « [UK is] the one single-country market where investors have still been moving money into funds in a pretty decent way. […] The existence of IFAs in the UK has been a positive factor for the industry », Financial Times, 22 août 2011.
3 Key Information Document.