La gestion d'actifs face au défi de la diversité

Créé le

15.06.2018

-

Mis à jour le

28.06.2018

Comme le montre une récente étude de Morningstar, les femmes sont encore sous-représentées dans la gestion active de fonds.

L’industrie de la gestion d’actifs a beaucoup à faire en matière de diversité, en particulier lorsqu’il s’agit de la représentation des femmes. Leur participation à la gestion active de fonds est en fort décalage par rapport à d’autres professions (médecine, droit, audit et conseil). Les derniers travaux conduits par Morningstar montrent que cela ne peut en aucun cas être imputé à un écart de performance dans la gestion des fonds actifs.

États-Unis : état des lieux

Dans une étude publiée début 2015, Morningstar dénombrait une femme en charge de la gestion active de fonds commercialisés aux États-Unis pour neuf hommes. Sur 7 700 individus recensés ayant le titre de gérant de portefeuille en mars 2015, que ce soit à titre individuel ou en équipe, seuls 9,4 % étaient des femmes. Ces dernières géraient de manière exclusive 184 fonds, soit environ 2 % de l’encours total des fonds ouverts gérés outre-Atlantique (v. Tableau 1).

La présence des femmes à des postes visibles dans les sociétés de gestion n’est pas liée à une question de taille, mais bien davantage à une question de culture d’entreprise. Ainsi, les plus grandes sociétés de gestion américaines ne se distinguent pas par la promotion des femmes. En pourcentage du nombre de gérants de fonds femmes, Dodge & Cox se distingue de ses concurrents avec 25 % de représentation féminine, devant Franklin Templeton (14,7 %), JPMorgan (13,6 %), Principal Funds, PIMCO ou Dimensional Fund Advisors. Vanguard, Invesco, Fidelity, MFS, T. Rowe Price sont en deçà de la moyenne.

Les femmes ont plus de chances de gérer des fonds dans le cadre d’équipes de gestion mixtes que seules ou dans des équipes composées uniquement de femmes. Les équipes mixtes gèrent 21 % des fonds ouverts aux États-Unis et plus du tiers des fonds d’allocation.

90 % des gérants recrutés sont des hommes

L’industrie de la gestion d’actifs a connu une dynamique de croissance soutenue depuis les années 1990. Dans une industrie qui gère aujourd’hui environ 10 000 milliards de dollars aux États-Unis (pour les seuls fonds ouverts gérés activement), le nombre de gérants a été multiplié par 5 depuis 1990, passant de 1 900 à 8 500.

85 à 90 % des postes ont été attribués à des hommes au cours de cette période. Les femmes ont vu leur nombre stagner, car il y a eu un nombre relativement proche d’entrées et de sorties des postes de gérant de portefeuille au cours de cette période, avec un solde légèrement négatif depuis la crise financière de 2007-2008, alors qu’il était légèrement positif avant 2006.

L’industrie de la gestion d’actifs aux États-Unis fait donc preuve d’un manque criant de diversité. Une femme est moins susceptible de travailler dans la gestion d’actifs comme gérante de portefeuille qu’elle n’a de chances d’être médecin (37 % de femmes), avocate (33 %) ou de travailler dans l’audit et le conseil (63 %).

De même, le taux de représentation à un poste de responsabilité (associé ou dirigeant) est bien plus faible comparé à des professions telles que juge, associé d’un cabinet d’avocat ou d’un cabinet d’audit.

La présence des femmes dans des cursus plus orientés vers les carrières de la finance (MBA par exemple) peut être une explication : en 2013, 37 % des candidats à un MBA étaient des femmes ; à l’inverse, la même année, 47 % des diplômes de droit et de médecine étaient obtenus par des femmes.

Le nombre de candidats à la certification du CFA (Chartered Financial Analyst) donne une autre indication possible de ce déséquilibre. Aux États-Unis, 17 % des candidats étaient des femmes, contre 18 % en Australie, 19 % au Royaume-Uni, 27 % à Hong Kong et 31 % à Singapour.

Cela n’explique pas tout puisqu’il y a malgré tout un écart significatif entre le nombre de femmes titulaires du CFA et le nombre de femmes gérantes de portefeuilles (environ 8 500 contre 699 selon les données de 2015). À Hong Kong, par exemple, la proportion de femmes gérantes de portefeuille est plus proche du pourcentage de femmes titulaires du CFA.

Le critère de la performance n’explique pas la sous-représentation des femmes

Si les femmes n’ont pas moins de compétences que les hommes en matière d’éducation, l’une des explications pourrait alors être celle de la performance.

Les derniers travaux de Morningstar sur le sujet montrent que la performance n’explique pas la faible représentation des femmes dans la gestion d’actifs. L’hypothèse que les hommes sont de meilleurs gérants que les femmes n’est pas confirmée par les données historiques. Il n’y a en fait aucune différence persistante liée au fait qu’un fonds soit géré par un homme, par une femme ou par une équipe mixte.

Aux États-Unis, depuis 2003, les fonds obligataires gérés uniquement par des femmes affichent un rendement cumulé qui est 4,23 % (ou 0,32 % annualisé) plus élevé que le rendement de la moyenne de catégorie. Le gros de cet écart s’est créé pendant la crise financière et au cours des trois dernières années (v. Tableau 2).

Les résultats des analyses de Morningstar montrent que la performance des fonds ne peut être le facteur explicatif de la sous-représentation des femmes dans la gestion d’actifs. Si les hommes et les femmes apportent la même performance, la diversité n’est donc pas un handicap pour les investisseurs.

La situation en France

L’ensemble des fonds domiciliés en France pour lesquels des données sur les gérants étaient disponibles à la date du 31 mai 2018 représentait à cette date un total de 3 426 fonds ouverts et 700 milliards d’euros d’actifs sous gestion.

Sur ce total, 451 sont gérés par une ou plusieurs femmes et 288 sont gérés par des équipes mixtes, soit une représentation estimée des femmes de 13,2 % et 8,4 % respectivement pour des équipes exclusivement féminines ou mixtes (l’analyse n’exclut pas les cas où les mêmes gérantes sont responsables de différentes stratégies, tout comme pour les hommes ou les équipes mixtes).

Si l’on tient compte des actifs sous gestion, la répartition de la gestion des fonds conduite uniquement par des hommes (ou des équipes masculines) et des femmes (ou des équipes féminines) s’améliore marginalement, avec 73,3 % des fonds gérés par des hommes, 14,9 % par des femmes et 11,8 % par des équipes mixtes.

Ces premiers éléments, qui mériteront d’être affinés et suivis dans le temps, montrent une situation marginalement plus favorable qu’aux États-Unis. Mais la domination masculine est sans équivoque pour les postes souvent les plus en vue dans l’industrie de la gestion d’actifs.

À l’heure où les problématiques de développement durable et de diversité prennent de plus en plus d’importance dans le débat public de nombreux pays développés et sont au cœur des interrogations des investisseurs, la France et les acteurs de la gestion d’actifs font preuve d’un certain retard en matière de la promotion du capital humain et de la diversité.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº822