Vue internationale

Gérer le risque souverain à travers une longue récession

Créé le

09.06.2020

Avec la crise du Covid-19, les gouvernements ont accru leur endettement, augmentant l’exposition des banques aux risques souverains. Ce risque devrait s’aggraver, s’amplifier et continuer à enfler les bilans des banques centrales et des banques alors que la récession va accroître l’endettement des États. Le risque souverain, déjà présent avant cette crise, pourrait devenir explosif et provoquer une crise de la dette souveraine aux conséquences catastrophiques.

Dans le contexte de la crise économique la plus grave depuis 1929, comment les banques vont-elles gérer leur exposition au(x) risque(s) souverain(s) [1] et maintenir leur stabilité financière ?

Grâce à l’appui des gouvernements et des banques centrales, les banques ont obtenu une exemption du « capital adequacy ratio » de Bâle III pour la dette publique et un soutien massif du « liquidity » ratio pour inciter le secteur bancaire à détenir un maximum d’obligations souveraines. Le système bancaire avait milité pour cette brèche réglementaire.

Au cours des premiers mois de l’année 2020, la plupart des gouvernements ont massivement accru leur endettement pour financer un programme de stimulus économique de plus de 10 billions de dollars [2] . L’Europe et les États-Unis, à parts égales, représentent 70 % de ce montant. Le Japon a crevé tous les plafonds, avec plus de 200 % de dette par rapport au PIB (voir Tableau 1).

Une centaine de pays émergents ont demandé l’intervention de la facilité d’urgence du Fonds monétaire international (FMI). La menace d’une baisse de leur notation les fait hésiter à restructurer leurs finances publiques. Une crise humanitaire et financière menace des centaines de millions d’individus, y compris par le pire de tous les maux : la famine.

La dissociation entre l’approche réglementaire et l’ampleur croissante des risques souverains pose une question de fond : les établissements financiers peuvent-ils se contenter d’une attitude de conformité face à ce risque au lieu d’une gestion du risque basée sur des principes de crédit. Cette question est d’autant plus grave pour les pays dont la notation est « non investment grade ».

Cet article s’inscrit dans la perspective d’une récession de trois ans qui imposera des interventions supplémentaires des États pour soutenir leurs économies. En d’autres mots, le risque souverain va s’aggraver, s’amplifier et continuer à enfler les bilans des banques centrales et des banques. Les déficits budgétaires vont continuer à alimenter cet endettement.

Le cas des États-Unis est particulièrement intéressant, dans la mesure où les interventions de la Federal Reserve et du Gouvernement conduisent à un quadruplement du déficit budgétaire et représentent en un trimestre 25 % du PIB. L’endettement pourrait atteindre 130 % du PIB à la fin de 2020. Malgré cela, les agences de notation, qui n’ont aucun scrupule à diminuer la notation de l’Inde, n’osent pas toucher à celle des États-Unis. Fitch Rating (qui n’est pas détenue par des investisseurs américains) vient cependant de diminuer son appréciation de « neutre » à « négative » [3] .

Cette gestion du risque implique une analyse qui distingue le risque de défaut d’un pays important, du risque associé à la liquidité des actifs et du risque associé à son climat politique et social.

On notera avec intérêt que le rapport du FMI sur la stabilité mondiale exprime une inquiétude : une simulation portant sur un groupe de neuf pays avancés indique qu’une part importante de leurs secteurs bancaires (mesurée en actifs) pourrait ne pas être en mesure de dégager des bénéfices supérieurs au coût de leurs fonds propres en 2025 [4] .

En appelant, au vu de la crise actuelle, à la vigilance, le gouverneur de la Banque de France a signalé que les groupes bancaires français affichaient fin 2019 une rentabilité toujours faible, notamment au regard de celle affichée par leurs rivaux américains.

1. L’augmentation de la dette souveraine depuis le coronavirus

Les derniers chiffres du FMI font état d’une croissance de la dette souveraine de 10 billions de dollars en trois mois, atteignant 80 billions au total. C’est dans les pays industrialisés que la dette a explosé : nous vivons à crédit. Comme indiqué dans un article publié par Next Finance, la dynamique de la dette publique fait apparaître des niveaux de dettes non soutenables au Japon, aux États-Unis, et dans plusieurs pays européens dont la France, l’Espagne et l’Italie [5] (voir Graphique 2).

Certes, le coronavirus est passé par là et les interventions massives des derniers mois expliquent cette situation. Mais à la base, le triplement de la dette publique mondiale depuis la crise financière date d’avant le virus. Sur ce terrain de fragilité, le confinement de l’économie a eu un effet explosif.

2. Face à une sévère récession, les États et les banques centrales devront accroître leurs interventions

Au cours de la récession qui nous attend, des secteurs entiers de l’économie devront être mis sous perfusion. Les États devront donc intervenir pour éviter « le pire ». Mais cette récession touche l’entièreté de l’économie et de la planète. Si nous prenons simplement les injections massives à travers le monde dirigées vers les secteurs de l’aviation et de l’automobile, nous nous retrouvons exposés à des risques qui se chiffrent par dizaines de milliards par pays.

Il ne fait aucun doute qu’en quelques mois, le système bancaire aura absorbé au moins 2 billions de dollars d’emprunts d’État supplémentaires, alors que les banques centrales en ont déjà engrangé plus de 6 billions à la fin mai 2020.

Rien qu’aux États-Unis, les prévisions de déficit budgétaire amènent à une croissance importante de l’endettement fédéral : de 980 à 3 780 milliards de dollars en un an.

3. Conformité et régulation bancaire du risque souverain

Les ratios de Bâle III

En décembre 2017, la Banque des Règlements Internationaux (BRI) a échoué dans sa tentative d’imposer une forme quelconque de pondération du risque souverain en fonds propres. Son Comité avait cependant clairement exprimé l’importance de ce sujet.

Le Comité admet que ces expositions, qui jouent un grand rôle dans le système bancaire, aussi bien sur les marchés financiers qu’au sein de l’économie en général, présentent des risques à de multiples niveaux. À ce stade, le Comité n’est pas parvenu à un consensus pour apporter des modifications au traitement réglementaire des expositions au risque souverain, et a donc décidé de ne pas lancer de consultation sur les idées avancées dans le document [6] .

Le Comité de Bâle n’a donc pas réussi à faire prévaloir la stabilité financière contre les intérêts puissants. Ces derniers ont convergé pour s’assurer que le risque représenté par les obligations souveraines serait effacé des ardoises. Pour éviter de se voir plafonnées, les banques tentent d’éviter un « leverage ratio » pourtant bien modeste (3 %) alors que c’est la seule manière de limiter le risque total que prennent les banques.

Les intérêts en jeu

Les gouvernements, tout en affirmant leur volonté de stabiliser la planète financière, ont privilégié leur intérêt monétaire : sans ce régime de faveur, le coût de leurs emprunts serait augmenté de la marge qui s’imposerait pour leur risque spécifique. Pour certains États, cela rendrait difficile le financement des prochains déficits. Les banques privilégient ces obligations souveraines qui leur permettent d’accumuler des actifs sans pondération de fonds propres et de bénéficier d’une marge d’intérêt accrue, autrement dit une marge de profit (presque) gratuite.

Les banques centrales ont failli à leur tâche de régulateur. Pourtant, la Banque des Règlements Internationaux est leur institution. Pression politique ou calcul financier ?

La réglementation comptable leur permet de ne pas ajuster leurs portefeuilles aux prix du marché, sauf pour leur encours de trading.

Lorsque le Comité de Bâle a introduit un ratio de liquidité, il a été décrété que les obligations souveraines étaient les plus liquides, sans tenir compte du fait que la croissance de cet endettement rendra pratiquement illiquide la plupart de ces actifs en cas de crise.

La conformité est un minimum : suffit-elle ?

Face au risque souverain, les banques ont décidé que puisque les régulateurs considéraient que le risque souverain était nul, elles pouvaient se cacher derrière la réglementation et faire l’économie d’une analyse de risque. La faiblesse de cette attitude tient au fait que ce qui peut être accepté lorsque l’État a une notation AAA (l’Allemagne) ne l’est pas lorsque la notation est BBB- (l’Italie).

Compte tenu de leur intérêt financier, les banques ont continué à augmenter leurs avoirs en obligations souveraines et en emprunts d’État. Il n’est pas certain que si elles avaient l’audace de réduire leur encours, elles ne se feraient pas remettre à l’ordre par leurs Grands Argentiers.

Comme toutes les parties en cause sont d’accord, les banques ne risquent pas de remises à l’ordre de la part de leurs autorités de contrôle. Mais erreur ne fait pas compte.

4. La gestion du risque souverain par les banques

La question est devant nous depuis longtemps. Elle devient un cri avant de se muer en hurlement. Ni les banques ni les banques centrales n’ont de stratégie de sortie de cette bulle qui fera exploser la grenouille de Jean de la Fontaine. Dans un article que j’ai publié dans le Journal of International Banking Law and Regulation à Londres, j’ai plaidé pour une forme de défaisance de la partie excédentaire des actifs des banques centrales pour reconstituer des marges de manœuvre en cas de crise [7] .

En tant que régulateur, le fait que les banques centrales ne mettent pas les banques devant ce risque se comprend puisqu’elles-mêmes augmentent leurs bilans au pas de course : c’est cependant une démission face à leur fonction de régulateur et leur responsabilité de stabilité financière. Les stress-tests imposés par les régulateurs bancaires ne comprennent pas les risques associés à une hausse des taux d’intérêt ou à une baisse de la notation des obligations souveraines qu’elles détiennent.

Face à cette explosion des bilans des banques centrales et à la hausse de la dette publique, les directions des institutions financières peuvent-elles se limiter à la conformité sans prévision de risques souverains ? N’ont-elles pas une responsabilité fiduciaire, notamment vis-à-vis de leurs déposants, face à ce risque exorbitant ? Vont-elles continuer à nier l’évidence au risque de mettre en péril l’institution dont elles ont la charge ? Elles disposent des instruments de gestion des risques souverains pour tous les pays de la planète. Pourquoi leur analyse du risque n’inclut-elle pas cette démarche ?

5. Conclusion : réajuster les portefeuilles des banques quant au poids de la dette publique et privée

Depuis la crise financière, les aides des banques centrales n’ont pas assuré leur fonction de soutien à l’économie. Elles ont permis de diminuer les coûts de financement en pénalisant les acteurs financiers qui gèrent l’épargne : fonds de pension, investisseurs ou compagnies d’assurance.

C’est avec le regard critique et discipliné d’un gestionnaire de risques d’intermédiation et de crédit que, dans la situation actuelle, il devient impossible de ne pas poser la question de cette tendance séculaire qui fait des banques des détenteurs croissants de crédits publics.

C’est cet examen que les conseils d’administration doivent exiger de la direction de la banque. Tout comme ils ne devraient pas les autoriser à diminuer les fonds propres en rachetant leurs propres actions. Face à l’ampleur des risques, est-il sage de distribuer des dividendes en actions ? Ce n’est pas céder au populisme : c’est de la bonne gestion.

Le risque souverain s’est détérioré de manière spectaculaire en quelques mois. L’analyse du risque permettra de poser la question de l’équilibre des portefeuilles entre le risque public et privé, même et surtout dans les pays les plus riches. N’oublions pas que si une crise de la dette souveraine devait éclater, les conséquences sur le secteur bancaire seraient catastrophiques, ce qui doit nous rappeler la crise souveraine grecque qui a mis les banques helléniques en quasi-faillite.

L’idée que le risque souverain est le « risk-free rate » de référence ne tient la route que si les gouvernements gèrent leur dette publique de manière responsable. Aujourd’hui, se réfugier dans les obligations d’État n’est pas une alternative sans risque.

 

1 Le terme souverain est communément utilise pour l’endettement des États et du secteur public.
2 En langue anglaise, 1 billion égale 1 000 milliards.
3 https://www.fitchratings.com/research/us-public-finance/deficit-borrowing-in-crisis-recovery-neutral-to-negative-for-us-states-locals-03-06-2020.
4 https://www.imf.org/fr/Publications/GFSR/Issues/2020/04/14/global-financial-stability-report-april-2020.
5 https://www.next-finance.net/Les-risques-qui-pesent-sur-la.
6 https://www.bis.org/bcbs/publ/d425_fr.pdf.
7 « Preparing Central Banks for the Next Systemic Crisis », Journal of International Banking Law and Regulation, 2017 : https://www.academia.edu/38509855/Preparing_Central_Banks_for_the_Next_Systemic_Crisis.

À retrouver dans la revue
Banque et Stratégie Nº392
Notes :
1 Le terme souverain est communément utilise pour l’endettement des États et du secteur public.
2 En langue anglaise, 1 billion égale 1 000 milliards.
3 https://www.fitchratings.com/research/us-public-finance/deficit-borrowing-in-crisis-recovery-neutral-to-negative-for-us-states-locals-03-06-2020.
4 https://www.imf.org/fr/Publications/GFSR/Issues/2020/04/14/global-financial-stability-report-april-2020.
5 https://www.next-finance.net/Les-risques-qui-pesent-sur-la.
6 https://www.bis.org/bcbs/publ/d425_fr.pdf.
7 « Preparing Central Banks for the Next Systemic Crisis », Journal of International Banking Law and Regulation, 2017 : https://www.academia.edu/38509855/Preparing_Central_Banks_for_the_Next_Systemic_Crisis.