En 6 mois, entre octobre 2010 et mars 2011, quatre projets de consolidations boursières mondiales ont été annoncés ! La première a concerné l’offre de rachat par la Bourse de Singapour de la Bourse australienne. Les trois autres annonces sont des projets de fusions transatlantiques réunissant, pour la première, la Bourse d’Allemagne avec le groupe Nyse Euronext. Cette proposition a été contrée environ un mois plus tard par une autre offre d’achat du NYSE Euronext par le groupe Nasdaq OMX et Intercontinental Exchange. Le troisième projet de fusion, quant à lui, a concerné la Bourse de Londres avec le groupe boursier canadien TMX, Londres ayant depuis retiré son offre. Ces phénomènes, guère envisageables il y a de cela une quinzaine d’années, commencent à devenir une des stratégies adoptées par ces Bourses afin de rester compétitives (cf. Tableau).
Ces projets de consolidation suscitent plusieurs interrogations et inquiétudes concernant l’avenir de l’industrie boursière et financière et leur impact sur l’économie de façon générale. Pourquoi les Bourses fusionnent-elles ? Quels en sont les barrières et les risques éventuels ? Risquerait-on un rapprochement global de ces entités à plus long terme ?
Les raisons des consolidations boursières
Afin de mieux comprendre les raisons qui poussent les Bourses à consolider leurs activités, il est intéressant de s’attarder un moment sur l’évolution organisationnelle qu'elles semblent vivre.
Pendant très longtemps, les Bourses ont joui d’un statut de monopole ou de quasi-monopole leur permettant de rester à l’abri de la concurrence. Cette image de la Bourse comme un monopole était encouragée par les autorités gouvernementales nationales qui considéraient ces Bourses comme faisant partie de l’identité d’un pays ; il fallait donc la protéger de toute concurrence étrangère. Cette situation a commencé progressivement à être remise en question avec les développements technologiques dans le domaine de l’information et des communications.
Ces développements, et en particulier Internet, ont facilité pour les acteurs boursiers l’accès à l’information et au marché, réduisant ainsi l’importance géographique de la Place boursière. Ils ont aussi encouragé les investisseurs en quête de profit à s’intéresser à d’autres marchés présentant des caractéristiques différentes en matière de rendement et de risque que celles de leurs marchés locaux. Notons que la globalisation et la suppression des barrières financières entreprises depuis les années 1990 ont joué un rôle catalyseur pour rendre cette possible évolution.
Les nouveaux comportements des acteurs boursiers liés à ces développements ont rendu la concurrence entre Places plus intense, les poussant petit à petit à réagir non plus comme des monopoles nationaux, mais comme des entreprises cherchant à garder leurs parts de marché et proposer des produits financiers innovants à des prix défiant la concurrence, pour rester compétitive et maximiser leurs profits.
En quête de part de marché
Cette quête de parts de marché, de compétitivité et de profits les pousse à opter pour de nouvelles stratégies. Les consolidations boursières paraissent dans ce cas l’une des meilleures d’entre elles, leur permettant, entre autres, de profiter des économies d’échelle et de coûts.
Par ailleurs, les partisans de ces stratégies ne cessent de souligner les externalités de réseaux positives dont pourraient profiter les entités consolidées. En effet, la consolidation va permettre l’accès d’un nombre plus important d’investisseurs au marché. Cela devrait contribuer à faire augmenter les ordres des deux côtés du marché (offre et demande), améliorer ainsi sa liquidité et donc à réduire la variance du prix anticipé. Cette situation attirerait progressivement plus de flux d’ordres et affecterait ainsi positivement la liquidité du marché et les utilités de tous les acteurs.
Plusieurs études empiriques basées sur le cas des marchés européens et américains confirment ce point. Les marchés boursiers qui ont opté pour une stratégie de réseaux (rapprochement, fusion, partenariats…) présentent les indicateurs les plus performants :
- une amélioration de leur liquidité ;
- une meilleure capitalisation de marché ;
- des coûts de transaction relativement faibles ;
- une croissance plus soutenue ;
- une meilleure intégration internationale.
Face à la concurrence des plates-formes d’échange
En plus de ces arguments, un nombre croissant de Bourses opte pour la fusion comme ultime solution, leur permettant de garder leurs parts de marchés et faire face à la concurrence de plus en plus menaçante des nouvelles plates-formes d’échange. Il s’agit pour la plupart de marchés alternatifs utilisant des systèmes d’échanges électroniques faciles d’accès et dont le principal intérêt est d’offrir des coûts d’échange fortement compétitifs. Parmi ces jeunes Bourses, on peut citer le cas de Chi-X qui est rapidement parvenue à concurrencer les « vieux » marchés boursiers traditionnels (Euronext, London Stock Exchange, Deutsche Börse…). Chi-X représenterait actuellement la troisième plus importante plate-forme boursière européenne.
Les risques éventuels et les principales barrières à la consolidation boursière
En dépit des avantages escomptés des stratégies de consolidation, plusieurs Bourses hésitent encore à franchir le cap et préfèrent continuer à croître individuellement, comme la Bourse d’Espagne ou le marché de Hong Kong. D’autres, malgré des propositions plus ou moins alléchantes, ont finalement décidé de refuser de fusionner. Cela est le cas notamment de la Bourse de Londres qui, malgré l’insistance de la Bourse d’Allemagne, a refusé ses deux propositions de fusions faites en 2000 et réitérées en 2004.
Il existe plusieurs facteurs susceptibles de décourager les Bourses à fusionner. Les obstacles à ce processus incluent le manque de coordination et d’harmonisation réglementaire et comptable régissant les différentes Bourses. En effet, la réglementation joue un rôle prédominant dans l’activité des marchés boursiers. Elle affecte non seulement la stabilité macroéconomique en agissant sur le système financier global et les marchés boursiers, mais aussi la stabilité microéconomique en affectant le niveau de transparence, de supervision et de protection des investisseurs.
Un marché paneuropéen en construction…
Le cadre juridique et réglementaire conditionne ainsi pour une grande part le développement et l’évolution des marchés boursiers et influence même leur position concurrentielle et leurs stratégies de développement. Plus la réglementation est stricte et rigide, plus il est difficile pour une Bourse d’opérer dans un contexte environnemental en pleine évolution, exigeant de plus en plus des partenariats et des échanges transfrontaliers avec d’autres marchés.
Notons que ce facteur a des effets limités en Europe, en raison des efforts entrepris par l’Union européenne afin de créer un marché paneuropéen mieux intégré. En effet, dès 1993, une Directive sur les services d’investissement a été introduite afin de renforcer l’harmonisation entre les différents États membres. Cette Directive a été modifiée (et renforcée) en 2004 par la Directive concernant les marchés d’instruments financiers (MIF). L’entrée en vigueur de la MIF a considérablement contribué à harmoniser la réglementation intra-européenne et facilité les rapprochements financiers, non seulement à l’échelle européenne mais aussi internationale.
…mais un manque de coordination persiste
Un deuxième facteur pouvant ralentir les consolidations boursières est lié à la coexistence d’une multitude de systèmes de négociation, de compensation et de règlement-livraison. Ce manque de coordination agit sur les coûts liés aux transactions transfrontalières et rend ainsi plus difficile les possibilités de rapprochement entre les marchés. Cela est notamment le cas en Europe où on dénombre environ une quinzaine de compagnies de règlement livraison, contre une seule, par exemple, aux États-Unis.
De plus, en ce qui concerne l’Europe, il existe un grand nombre de ces compagnies qui sont détenues par des marchés boursiers locaux ou ayant des liens forts avec les banques centrales nationales. Ces pratiques constitueraient un frein important à une consolidation boursière et empêcheraient les Bourses de tirer profit des gains d’efficience obtenus suite à ce genre de consolidation.
Par ailleurs, ces pratiques n’incitent pas les Bourses européennes à se séparer de ces activités très rentables et poussent les autorités concernées à adopter des procédures permettant de garder une seule compagnie de règlement-livraison par juridiction. Cela se fait soit en refusant toute tentative de privatisation de ces compagnies, soit en imposant une limitation concernant la détention des compagnies domestiques. D’autres marchés, comme le cas de la Suisse, imposent l’utilisation d’un système de règlement-livraison particulier. Cela réduit les possibilités d’établir des liens avec d’autres compagnies.
D’autres barrières encore
Un autre risque lié à ces consolidations est le fait qu’elles pourraient engendrer l’apparition de Bourses de tailles plus importantes. Ces « grandes » Bourses pourraient être amenées à imposer des normes internationales plus exigeantes, avec la possibilité que cela n’altère le recours au financement des petites et moyennes entreprises qui devraient se plier à ces nouvelles règles. C’est d’ailleurs un des principaux arguments soulignés par certaines banques canadiennes pour s’opposer à la fusion entre le groupe boursier canadien TMX avec la Bourse de Londres.
Mis à part ces facteurs, d’autres obstacles ont été soulignés et auraient un impact sur les décisions à opter ou non pour une consolidation boursière. Ces barrières sont principalement liées aux différences de langage et de culture, à la multitude des monnaies de conversion, au risque de perte de pouvoir, ainsi que, parfois, à des problèmes de gestion et de contrôle à distance des marchés.
Vers un rapprochement global des Bourses à plus long terme ?
Les exemples de fusions récents en Europe et dans le monde montrent que la tendance générale s’oriente vers une plus importante consolidation boursière. Les avantages qu’offrirait ce phénomène semblent l’emporter sur les risques éventuels. Ainsi, en dépit des réticences relativement importantes de certains acteurs financiers, y compris les banques, les Bourses continuent leur quête de profit et de parts de marchés, promettant aux plus réticents de leurs acteurs un avenir plus radieux à moyen et long terme. Ces Bourses fusionnées représentent actuellement les marchés les plus importants en termes de taille, de capitalisation boursière, etc. Face à cette situation, même des Bourses traditionnellement hostiles aux stratégies de regroupement commencent maintenant à envisager une consolidation. Les cas de la Bourse de Tokyo et de celle d’Osaka confirment ce fait. Face à la montée croissante de la concurrence et en réponse à la proposition de fusion annoncée par la Bourse d’Australie et celle de
Par ailleurs, l’observation des dernières évolutions du marché boursier nous enseigne que contrairement au passé (quoique relativement récent), les projets de consolidation ne concernent plus exclusivement les marchés de taille importante. Un nombre croissant de marchés émergents suivent aussi cette tendance. Cela est par exemple le cas de la Bourse colombienne qui projette de fusionner avec les bourses du Chili et du Pérou. Même son de cloche de l’autre côté de l’Atlantique où on entend depuis quelque temps des rumeurs concernant des éventuelles fusions entre des Bourses en Afrique du Nord ou encore entre deux ou trois places boursières au Proche-Orient. Affaire à suivre…