Peu médiatisés il y a un demi-siècle, les fonds souverains, à la fois héritage de l’histoire et projet pour les générations à venir, ont développé, au cours de la seconde moitié du XXe siècle, un « processus invasif » tout en enregistrant une forte progression de leurs encours. Cependant, la récente crise financière a poussé ces véhicules (voir Encadré 1) à infléchir parfois leurs stratégies d’investissement en jouant un rôle contracyclique, au niveau mondial, en prenant des participations dans des établissements bancaires en difficulté, et au niveau domestique, en aidant les entreprises en difficulté. Il est tentant de comparer leurs pratiques à celles des autres acteurs du monde de l’asset management, d’autant que ces interventions ont constitué un effet d’aubaine pour cette industrie convalescente.
Motivations et performances
Les objectifs stratégiques que l’on prête aux fonds souverains (transfert technologique, pouvoir de marché…) sont parfois assez éloignés des
Il est ardu de répondre à cette question, l’insuffisance de communication financière rendant difficile la construction d’un indice pertinent de mesure de performance. De nombreux fonds étatiques cherchent, dès lors, à se rapprocher, voire à battre les évolutions des indices de référence, généralement choisis par les gérants d’actifs traditionnels. Ceci suppose la recherche de niches, stratégie difficile à mettre en œuvre en raison d’un manque de compétences en interne.
L’étude des investissements réalisés montre, d’une part, que les pays stables au plan politique (Norvège, Nouvelle-Zélande notamment), tendent à privilégier un faible niveau de risques financiers bien que des particularités existent (par exemple, l’État de Singapour accepte que son fonds Temasek Holdings prenne des risques financiers élevés) et, d’autre part, que les émirats du Golfe persique et la Chine, présentant un risque politique médian voire élevé, acceptent un niveau de risque financier de même degré.
Par ailleurs, si le lien entre stabilité politique et niveau de prise de risques semble relativement robuste, il convient également de prendre en considération le régime politique du pays récipiendaire : si celui-ci se trouve dans une situation économique et financière favorable, il privilégiera toujours un fonds dont le pays d’origine est politiquement stable. Il ressort qu’au plan mondial, les fonds singapourien (Temasek) et, dans une moindre mesure, norvégien (GPF-G) affichent les meilleures performances sur 20 ans.
Une manne financière pour certains
L’arrivée des fonds souverains a constitué un événement providentiel pour l’industrie de la gestion d’actifs (Clark & Monk, 2009). Sur un échantillon de 14 fonds, près de 25 % des 3 000 milliards de dollars sous gestion étaient ainsi
Mais cette manne financière n’a pas bénéficié de manière uniforme à l’ensemble des acteurs du secteur : d’une part, seuls les fonds ayant enregistré les meilleures performances historiques (track record) en ont profité (Clark & Monk, 2009) et d’autre part, en raison des volumes de capitaux confiés, seules les sociétés de gestion ayant une large surface financière ont été les plus concernées par cet afflux. Dans cette compétition internationale de collecte de fonds, les firmes anglo-saxonnes sont les mieux aguerries, dans la mesure où elles se sont dotées de véritables stratégies avec des équipes d’experts dédiés aux fonds souverains tandis que les acteurs français, souvent trop tournés vers le marché domestique, devront engager un processus de métamorphose s’ils souhaitent capter une partie significative de ces capitaux.
Les classes d’actifs privilégiées
En raison d’une surface financière de plus en plus importante, les fonds souverains privilégient les classes d’actifs les plus liquides. Ainsi, selon une enquête d’opinions (voir Encadré 3) :
- 85 % des gérants interrogés déclarent détenir des actions en portefeuille. Si les grandes capitalisations occupent une place prépondérante dans les portefeuilles, les petites n’en sont pas absentes. Ce comportement peut s’expliquer par la liquidité et la profondeur des marchés « actions », qui offrent les meilleurs rendements sur le long terme, horizon temporel des fonds souverains ;
- 79 % des individus ayant participé au sondage affirment détenir des produits de dette, notamment obligations. Dans leur quête de pérennisation de « rente » pour les générations futures, ce type de produit apparaît attractif pour les fonds étatiques, dans la mesure où il privilégie les obligations souveraines ayant une bonne notation au détriment de produits corporate au risque de défaut plus élevé ;
- si plus d’une personne sur deux (59 %) dit avoir investi dans le
capital investissement , la réalité est plus complexe. De fortes disparités existent selon la taille du véhicule considéré. Si les plus petits sont peu investis dans le private equity, ceux ayant une large surface financière le sont pleinement. En effet, leur envergure leur permet une plus grande diversification et flexibilité dans leurs placements que leurs concurrents et une « poche » de private equity dégradera moins la « matrice de liquidité » (maturité moyenne pondérée des investissements).[4]
Vers une hausse du prix des actifs financiers
Dans un marché mondial de valeurs mobilières où l’offre et la demande de titres sont relativement stables, l’apparition de nouveaux acheteurs dotés d’importantes ressources financières est de nature à déplacer le carnet d’ordres et à élever le prix des actifs.
Un autre facteur à prendre en compte est l’importance de la dette publique des États (Zone euro, États-Unis, Japon…). Dans un contexte d’austérité, nous risquons d’assister à moindre offre de titres d’État, non entièrement compensée par une hausse du flux d’émissions d’actions à la suite de nouvelles privatisations. Une tentative de
- une hausse du prix des obligations de bonne qualité (safe bonds) de l’ordre de 30-40 points de base ;
- une baisse du rendement des actions d’environ 30-40 points de base ;
- une réduction de la prime de risque sur les marchés actions de l’ordre de 80-110 points de base ;
- une élévation du Price Earning Ratio de 5 à 10 %.
Effet d’aubaine ?
Alors que les fonds souverains géraient 4 trillions de dollars en ce début d’année, les capitaux sous gestion devraient dépasser 5 trillions de dollars dès 2012, selon les prévisions de CityUK. Malgré une professionnalisation croissante des fonds souverains, les difficultés à obtenir d’honorables performances risquent d’inciter ces véhicules à externaliser encore plus leurs actifs sous gestion. La conjugaison de ces deux phénomènes devrait constituer une tendance positive de long terme pour l’industrie de la gestion d’actifs et, dans une certaine mesure, un effet d’aubaine.
En définitive, les fonds souverains, entrés aujourd’hui dans une phase de maturité marquée par une convergence vers les meilleures pratiques, s’alignent de plus en plus sur les meilleurs standards de l’industrie de l’asset management. Leurs performances se sont rapprochées de celles réalisées par les fonds d’actifs traditionnels en raison du volume croissant des capitaux confiés à des managers externes. Ainsi, ces deux mondes, en se rapprochant, tireront pleinement parti l’un de l’autre.