Gestion d’actifs

Fonds ESG reconvertis : comment les sociétés de gestion verdissent leur offre

Créé le

27.07.2020

L’offre de fonds ESG est en forte croissance, qu’il s’agisse du lancement de nouveaux fonds mais aussi, de plus en plus, de la reconversion de fonds traditionnels. Faut-il y voir une pratique de greenwashing ou un mouvement plus structurel en faveur d’investissements verts ?

Ces trois dernières années ont vu une augmentation fulgurante du nombre de fonds ESG, ces fonds qui intègrent des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance dans leur sélection de titres et construction de portefeuille. De moins de 1 900 fonds ESG il y a trois ans, l’univers s’est agrandi pour en compter près de 2 700 aujourd’hui. Une grande partie de cette hausse s’explique par les centaines de fonds lancés par les sociétés de gestion désireuses de répondre à l’appétit croissant du marché pour l’investissement responsable et durable. Rien qu’au premier semestre, 214 nouveaux fonds ESG ont été lancés en Europe. C’est plus que l’an dernier sur la même période, et l’industrie est bien partie pour battre le record de 383 lancements sur toute l’année 2019.

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Mais lancer de nouveaux fonds n’est pas le seul moyen utilisé par les sociétés de gestion pour étoffer leur offre de fonds ESG. Depuis 2017, elles reconvertissent aussi des fonds traditionnels en fonds ESG et reflètent cette transformation en renommant les fonds. Il s’agit là d’une véritable tendance dont nous ne connaissions pas l’ampleur jusqu’à ce que nous commencions à tracker ces fonds et collecter les dates auxquelles les changements de mandat ont eu lieu.

Comme l’illustre le Graphique 2, le nombre de fonds ESG reconvertis s’est envolé depuis 2017 en Europe. Ils étaient au nombre de 170 l’an dernier, dont 120 ont été renommés. Depuis le début de l’année, nous en avons déjà identifié 92, dont 70 rebaptisés. Et il est probable que cette tendance se poursuive, largement soutenue par MIFID II. La nouvelle réglementation européenne pousse les sociétés de gestion à verdir leur offre et à proposer davantage de fonds d’investissement durable aux épargnants dont les préférences ESG devront bientôt être prises en compte.

Nous estimons que les fonds ESG reconvertis représentent à ce jour entre 16 % et 20 % des fonds ESG répertoriés par nos analystes en Europe. Et certaines sociétés de gestion connaissent des taux de reconversion bien plus élevés. Tel est le cas de l’allemand DWS qui, parmi ses 28 fonds d’investissement durables, compte 40 % de fonds reconvertis. Cette décision a été motivée par la volonté d’éviter la prolifération de produits et la cannibalisation de fonds existants.

Alors que reconvertir des fonds consiste pour certains gérants à désinvestir les valeurs en portefeuille les plus controversées, pour d’autres, la transformation est plus profonde. C’est le cas notamment du fonds Fidelity Sustainable Eurozone Equity Fund, auparavant distribué sous le nom Fidelity Funds European. Son changement de mandat en octobre 2019 s’est accompagné d’un changement de gérant et du désinvestissement de valeurs industrielles et pétrolières non conformes à la nouvelle stratégie, dont Airbus, BP et Royal Dutch Shell. Le fonds est désormais investi à plus de 70 % dans des entreprises ayant des notes ESG supérieures à la moyenne.

Autre exemple : le fonds Echiquier Agenor Mid Cap Europe, rebaptisé l’Echiquier Agenor SRI Mid Cap Europe en décembre 2019, suite à l’obtention du label français ISR reflétant le renforcement de son processus d’intégration des critères ESG. Ce dernier repose à présent sur une approche « best in universe » selon laquelle les valeurs sélectionnées doivent respecter une note ESG minimale.

Ce fonds de l’Echiquier n’est cependant pas le seul à mettre à profit le label « ISR » en l’ajoutant à son nom. La Banque Postale Asset Management, Tocqueville, Aviva, Neuflize, et d’autres ont fait de même, donnant ainsi à leurs fonds accrédités davantage de visibilité. Il est par ailleurs intéressant de constater que « ISR » et « SRI » font partie des terminologies les plus plébiscitées par les fonds ESG reconvertis. Parmi les autres mots adoptés, « sustainable » remporte largement la palme, alors que « ESG » et « responsible » arrivent en troisième et quatrième positions, respectivement.

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Les fonds ESG reconvertis contribuent-ils au greenwashing ?

Au regard de la prolifération de fonds reconvertis et renommés et en l’absence de standard, il est légitime de penser que cette pratique s’apparente à du « greenwashing », surtout dans le cas où les portefeuilles ont à peine été modifiés.

Pour savoir si c’était le cas, nous avons analysé les notes de durabilité Morningstar (Morningstar Sustainability rating), qui mesure le risque ESG dans les portefeuilles, prenant le soin de faire la distinction entre les fonds rebaptisés et ceux qui ne le sont pas.

Nous pouvons constater sur le Graphique 4 que la grande majorité des fonds reconvertis reçoivent nos notes les plus élevées. 73 % des fonds rebaptisés obtiennent un rating de 4 ou 5 globes, alors que seulement 32,5 % de l’ensemble des fonds dans la base de données Morningstar reçoivent ces notes. Les fonds non rebaptisés, eux aussi, sont très bien notés (71 % d’entre eux reçoivent 4 ou 5 globes). Ces chiffres sont rassurants et devraient apaiser les craintes de greenwashing, même s'il y a bien entendu toujours des exceptions.

Il est ainsi bon de rappeler qu’il incombe à l’investisseur de faire sa propre due diligence. Cela est d’autant plus important dans le monde de l’ESG où il est facile de s’auto-déclarer investissement durable. Avec la nouvelle réglementation et l’introduction d’une taxonomie verte, les pratiques de recyclage de fonds seront certainement examinées de plus près. Dès l’an prochain, les sociétés de gestion devront faire référence à la taxonomie pour publier la « part verte » de leurs fonds. Cela permettra d’apporter plus de lumière sur les efforts des sociétés de gestion à verdir leur offre.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº847