Gestion d'actifs

Fonds à beta stratégique : toujours à la mode ?

Créé le

21.05.2019

-

Mis à jour le

28.05.2019

Arrivés au début des années 2000, les « fonds à beta stratégique », ou « smart beta », ont connu un succès grandissant. Depuis peu, la croissance ralentit et la concurrence entre fournisseurs de fonds s’intensifie. Quelles sont les dynamiques des grands marchés et quelles stratégies adoptent les principaux acteurs de l’industrie ?

 

Les « fonds à beta stratégique », encore appelés « smart beta », ont connu une croissance dynamique au cours des dernières années. Ces fonds font référence à des indices ou ETP (exchange-traded products) dont l’objectif est d’améliorer le rendement ou de réduire le risque par rapport à des indices boursiers traditionnels. Il peut s’agir de capter un facteur spécifique ou un ensemble de facteurs tels que le momentum, la taille, la volatilité, la qualité ou la valorisation. De façon simplifiée, il s’agit de produits passifs qui font des paris actifs par rapport à un indice de référence donné.

Fin 2018, Morningstar recensait 1 493 ETP à beta stratégique, représentant 797 milliards de dollars d’actifs sous gestion. La croissance globale de ce segment de l’industrie de la gestion d’actifs a cru de seulement 0,5 % l’an dernier, sur fond de marchés financiers très chahutés par les incertitudes sur la croissance économique mondiale et la politique des banques centrales des pays développés. Hors effet de marché, les ETP à beta stratégique ont reçu une collecte nette de 87 milliards de dollars, représentant une croissance organique de 11 % sur l’année. Au cours des dix dernières années, la croissance de l’industrie de la gestion passive a été soutenue, en particulier dans l’univers du smart beta.

Les grandes tendances du marché

Si l’on observe l’évolution des grandes zones géographiques, un certain nombre de thèmes communs sous-tendent la dynamique de croissance de l’industrie. Tout d’abord, les ETP dont l’objectif est de fournir un rendement du dividende sont globalement les plus populaires. Cela peut se comprendre, dans un environnement où les taux d’intérêt sont sous pression.

À travers le monde, les investisseurs ont cherché à s’exposer à des entreprises offrant une bonne visibilité sur leurs flux de trésorerie et ayant un bilan de qualité – deux critères nécessaires pour assurer une distribution de dividende ou des rachats d’actions pérennes et en croissance et auxquels les fournisseurs d’indices devraient chercher à s’exposer à travers des ETP.

Ensuite, les produits offrant une volatilité faible ont également été recherchés un peu partout à travers le monde tout au long de 2018, qui fut une année de remontée sensible de la volatilité sur les grands marchés financiers.

Les fonds ayant une approche plus centrée sur le risque ont collecté 12 milliards de dollars globalement l’an dernier, certains investisseurs ayant cherché à obtenir une exposition aux actions tout en maîtrisant leur risque.

En ce qui concerne les frais de gestion, les fonds passifs gérés de manière active affichent des frais très compétitifs par rapport aux gestions purement actives, mais restent très au-dessus des niveaux affichés par les fonds n’ayant aucun biais actif.

Nous pensons d’ailleurs que cette situation représente un défi pour les fournisseurs d’ETP gérés activement. Ces derniers n’échappent pas au mouvement de baisse des frais de gestion imposés par la concurrence entre produits, par la réglementation (qui impose une plus grande transparence sur les frais) et par l’incapacité de nombreux gérants actifs à battre leur indice de référence.

Enfin, une autre caractéristique commune à travers le monde est la complexité croissante des indices répliqués. C’est une évolution de fond du marché des ETP. L’imagination des fournisseurs d’indices et d’ETP est galopante, mais elle répond aussi aux demandes plus complexes des investisseurs eux-mêmes. La plus grande sensibilité au changement climatique, la réduction alarmante de la biodiversité, la divergence de rendement entre classes d’actifs et l’attrait pour les stratégies moins liquides (private equity, infrastructures, dette privée) se traduisent par une demande pour des produits dédiés et plus fins qui dépassent la gamme basique d’indices pondérés par la seule capitalisation boursière. Cette grande diversité des ETP gérés activement crée un besoin en matière d’outils de sélection et de recherche dédiée à cet univers. Depuis novembre 2016, Morningstar a par exemple noté 129 ETP à beta stratégique. Ces fonds représentent 570 milliards de dollars d’actifs sous gestion, soit 72 % du montant total investi à l’échelle mondiale.

Au-delà de ces caractéristiques communes, la dynamique propre à chaque région du monde est très liée au degré de maturité de l’industrie de la gestion passive.

États-Unis

Les États-Unis sont de loin le marché le plus mature et le plus profond dans l’adoption de ce type de gestion. Sans surprise, leur part de marché est écrasante avec 88 % des actifs sous gestion à travers le monde et une croissance organique qui est demeurée légèrement positive l’an dernier (+0,6 %).

La première génération d’ETP à beta stratégique est apparue en mai 2000 avec les fonds iShares Russell 1000 Growth et iShares Russell 1000 Value. Dix-huit ans plus tard, le marché américain compte 693 ETP à beta stratégique et 705 milliards de dollars d’actifs sous gestion.

La croissance du marché a été tirée par l’adoption d’un nombre plus varié d’investisseurs, qui vont des particuliers aux fonds de pension. 78 % de la croissance du marché est le fait de la collecte nette, 22 % de l’appréciation des actifs sous-jacents.

Si les premiers ETP étaient principalement basés sur un biais de style bien identifié (croissance/value), la période 2005-2007 a vu aux États-Unis l’émergence de stratégies plus complexes proposées par de nouveaux acteurs comme PowerShares (aujourd’hui au sein d’Invesco), les fonds RAFI, ceux de WisdomTree (dividende) ou de First Trust (gamme AlphaDex).

La crise financière a mis un coup d’arrêt à l’industrie, mais à partir de 2011, les fournisseurs d’ETP ont repris les lancements de fonds, qui se sont accélérés entre 2015 et 2017 : 262 nouveaux ETP à beta stratégique ont ainsi été lancés, soit 38 % des fonds disponibles fin 2018.

Aujourd’hui, le gros des actifs est concentré dans les stratégies « value » (53 ETP et 177 milliards de dollars d’actifs sous gestion), croissance (40 ETP et 169 milliards) et dividende (141 ETP et 167 milliards). Même si l’offre d’ETP multi-facteurs est la plus nombreuse, ces fonds ne représentaient que 43 milliards de dollars d’actifs sous gestion fin 2018.

Le marché américain est dominé par iShares et Vanguard avec des parts de marché de respectivement 40,7 % et 24,4 %. Il se fragmente entre Invesco, Schwab, WisdomTree, SPDR, First Trust, Flexshares Trust, Goldman Sachs ou ProShares.

Les frais de gestion moyens des ETP à beta stratégique pondérés par les actifs sous gestion sont de 24 points de base, avec des frais qui montent à 81 points de base pour les matières premières, 86 points de base pour les stratégies alternatives et respectivement 23 et 36 points de base pour les ETP actions et obligataires. En moyenne, les ETP (hors beta stratégique) affichent des frais de gestion pondérés par les actifs sous gestion de 20 points de base, dont 18 points de base pour les ETP actions et obligations.

Malgré le poids d’iShares et Vanguard, le marché américain est relativement concurrentiel et la faiblesse des frais de gestion le reflète plutôt bien.

Europe

Le marché européen des ETP à beta stratégique s’est contracté de 5 % l’an dernier, du fait de la baisse des marchés financiers, mais a collecté 5 milliards de dollars (croissance organique de 8 %). Fin 2018, il atteignait 57 milliards de dollars pour 409 ETP. L’année 2018 a été plutôt fertile avec 20 lancements de fonds, essentiellement des stratégies multi-factorielles.

Malgré la popularité de ces stratégies, le gros des actifs sous gestion est investi dans des stratégies centrées sur le dividende (39 % des actifs sous gestion fin 2018, soit 74 fonds et 22,4 milliards d’actifs gérés), tandis que les ETP centrés sur le risque comptent pour 15 % des actifs (29 fonds et 8,6 milliards). Sans surprise, cette préférence pour le rendement s’explique par l’environnement de faiblesse des taux d’intérêt en Europe.

Par rapport au marché américain, les ETP à beta stratégique sont plus chers sur une base ajustée des actifs gérés : 33 points de base en moyenne. En revanche, les ETP obligataires proposés en Europe sont moins chers qu’outre-Atlantique, suite à une chute rapide des frais de gestion sur les produits liés à cette classe d’actifs. Ceci s’explique par la volonté de nombreux acteurs de prendre des parts de marché.

Asie-Pacifique

Le marché des ETP à beta stratégique a crû de 12 % l’an dernier, à 23,7 milliards de dollars. On compte 190 ETP dans la région Asie-Pacifique.

Les actifs ont connu une croissance relativement robuste grâce à une collecte soutenue et aux lancements de nouveaux fonds, et ce malgré une performance décevante des marchés asiatiques (l’indice MSCI AC Asia Pacific a perdu 13,3 % l’an dernier en dollars).

Le Japon est le marché le plus important, avec 24 ETP et 16,3 milliards de dollars d’actifs gérés, aidé par la politique monétaire de la Banque du Japon. L’Australie et la Corée du Sud représentaient respectivement 3 milliards de dollars et 1,8 milliard de dollars fin 2018.

Avec à peine 1 milliard de dollars, la Chine demeure embryonnaire, même si 2018 a été une année de forte croissance pour le marché local (+56 %).

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº833