Quelles sont les conséquences de l'entrée en vigueur de Sepa sur le modèle économique de la fonction paiement pour les banques ?
Le modèle économique de la fonction de paiement est à bout de souffle. Comme le montre une étude de la BCE datée de 2007 sur l'impact économique du Sepa sur le compte d'exploitation de la fonction « moyens de paiement » des banques européennes (établie sur la base d'une compilation d'études nationales), l'ensemble des hausses de coûts et des baisses de revenus issus de Sepa engendreraient une baisse pouvant atteindre 9,2 % du résultat d'exploitation de la fonction paiement (en moyenne 6,3 % et 3 % dans le meilleur des cas).
Par ailleurs un Impact Assessment de la Commission européenne établit que la fonction paiement des banques européennes représente en moyenne 24 % de leur revenu global. Le rapprochement de ces deux données montre que le Sepa provoquerait une dégradation du coefficient d'exploitation des groupes bancaires échelonnée entre 0,72 et 2,2 %. L'enjeu est donc important.
Comment expliquez-vous la diminution de la rentabilité de cette fonction ?
Les deux principales sources de revenus issues des paiements dans les banques françaises sont les cotisations et commissions sur les cartes d'une part, les tarifications sur incidents de paiement d'autre part, qui compensent la gratuité de nombreux services comme le chèque ou la plupart des virements. Or ces deux sources sont aujourd'hui menacées :
- les commissions d'interchange sur les cartes devraient baisser, compte tenu de la réglementation européenne qui y voit une entente commerciale entre banques ;
- les cotisations des porteurs de carte vont également se réduire sous l'effet de la concurrence, tant des autres banques européennes que des nouveaux établissements de paiement issus de la Directive des services de paiement.
Par ailleurs, les réductions de coûts liées à l'automatisation et l'industrialisation des traitements des paiements ont déjà été largement réalisées en France. Les opérations industrielles annoncées (par ex. Equens/Crédit Agricole) ou en cours (par ex. groupe BPCE entre Natixis Paiements et GCE Paiements, BNP Paribas avec les plates-formes belgo-italo-françaises) vont certainement permettre d'aller un peu plus loin, mais cette stratégie de course à la taille des usines de paiement atteint ses limites : les économies d'échelle s'amenuisent.
À cette rupture dans le modèle économique traditionnel des services de paiement s'ajoute l'impact de la translation de la fonction de paiements du monde réel vers le monde virtuel d'Internet. Le e-commerce représente aujourd'hui 10 % des ventes de détail mais pourrait, selon les experts, atteindre à terme 20 %. Certes les e-paiements par Internet ou sur téléphone mobile, qui se sont fortement développés au cours des deux dernières années, génèrent déjà des revenus complémentaires mais leur répartition entre les différentes parties prenantes est parfois problématique (voir Encadré).
Quels relais exploiter pour redynamiser la chaîne des paiements ?
Dans ces mondes nouveaux naissent des possibilités de services innovants propres à ces environnements ; certains acteurs l’ont déjà compris qui proposent, comme Cardsoff ou Fia-Net, de sécuriser la chaîne logistique du paiement en garantissant à l'acquéreur qu'il sera livré et au vendeur qu'il sera payé. Autre type de services dont l'intérêt se développe parmi les consommateurs, les achats de biens virtuels : jeux en ligne, personnages de jeux en réseaux de type World of Warcraft, Dofus, etc. Ces articles font l'objet de paiement de très petit montant, pour lesquels les cartes traditionnelles ne sont pas adaptées, car les coûts de transaction et de recouvrement sont trop élevés. Leurs producteurs se tournent donc plutôt vers des solutions de paiement qui ne sont pas issues du monde réel, mais directement installées sur Internet, comme Paypal. Des sociétés comme les américaines Boku et Zong mettent en œuvre des solutions consistant à facturer l'achat de biens virtuels directement sur la facture téléphonique, en utilisant le numéro de mobile de l'acheteur.
D'autres acteurs tirent, quant à eux, parti de modèles économiques propres à Internet. Ainsi Limonetik, qui permet de rendre utilisables sur Internet des cartes qui ne le sont pas a priori – telles que des cartes de fidélité, cartes cadeaux, etc. – s'appuie sur le mécanisme de l'affiliation. Les sites de e-commerce sur lesquels sont réalisés les achats reversent un pourcentage (de 4 à 15 % selon les enseignes) du montant des transactions à l'apporteur d'affaires, en l'occurrence l'émetteur du titre de paiement concerné, qui en rétrocède une part à Limonetik, le reste profitant à l'internaute acheteur sous forme de réduction, pour l'inciter à réitérer.
Sur ces nouvelles chaînes de valeur du paiement, les concurrents les plus dangereux pour les banques ne sont pourtant pas ces start-up innovantes, mais bien les nouveaux « géants », comme Paypal, Google, Apple ou les telcos. Ceux-ci sont en général beaucoup plus agiles et réactifs qu'elles, possèdent une force de frappe financière importante et, surtout, ils peuvent s'appuyer sur des fonds de commerce larges et qu'ils connaissent bien.
Cela veut-il dire que les banques sont hors jeu ?
Dans cette concurrence, les banques ont des atouts sérieux :·
- des volumes déjà très élevés de transactions leur permettant des coûts plus bas que les nouveaux entrants ;
- une parfaite maîtrise des circuits et des infrastructures de paiements ;
- un savoir faire éprouvé pour gérer ce métier complexe (gestion du risque, fraude, service après-vente).
En optimisant l'utilisation des riches données qu'elles possèdent sur leurs clients, les banques pourraient certainement mieux les fidéliser et mieux leur vendre, y compris en s'alliant à des « nichards » d'Internet et du mobile qui, n'ayant pas eux-mêmes de fonds de commerce, ne sont pas des concurrents. Ainsi, faire de la banque à domicile un point de passage pour les clients vers le e-commerce permettrait à la banque de renforcer ses liens avec ses clientèles de particuliers, de e-commerçants , tout en freinant la désintermédiation.
Propos recueillis par E. C.
Le monde des paiements connaît aujourd'hui un foisonnement d'innovations inédit. Les banques sauront-elles préserver leur leadership ? Elles ont en tout cas de très bonnes cartes à jouer.