Innovation

FinTechs et plates-formes bancaires : faut-il copier la Chine ?

Créé le

18.01.2018

-

Mis à jour le

30.01.2018

La Chine s’impose de plus en plus comme un leader de la FinTech, soutenue par son large marché domestique, des investissements massifs en capitaux, un gouvernement ouvert à l’innovation et la demande des clients chinois, notamment les « millenials », très avides de nouvelles technologies. Les grands acteurs chinois, qui ont su développer sur leurs plates-formes une offre combinant services financiers et services d’usage quotidien, commencent à essaimer à l’étranger.

Combinaison des termes « finance » et « technologie », le terme FinTech désigne une start-up innovante qui utilise la technologie pour repenser les services financiers et bancaires. Le secteur couvre un éventail très large d’activités comme le crowdfunding, le Peer-to-Peer (P2P) lending, les cryptomonnaies ou encore le paiement mobile. Le secteur s’est largement développé ces dernières années en Chine, devenue leader mondial en nombre d’utilisateurs, en taille de marché et désormais en montant d’investissement.

La zone Asie surpasse l’Amérique du Nord en montant d’investissements

Selon Accenture Plc, en 2017, le montant des investissements dans le secteur des FinTechs en Chine devrait dépasser le record de 10 milliards de dollars établi en 2016 (v. Schéma 1). La Chine avait, à cette date, permis à la zone Asie Pacifique d’attirer 11,2 milliards de dollars d’investissement, dépassant pour la première fois l’Amérique du Nord qui avait, elle, attiré 9,2 milliards de dollars et l’Europe qui avait atteint 2,4 milliards de dollars.

Dans ce contexte, il n’est pas surprenant de constater que 8 des 27 licornes [1] du secteur des FinTechs, ces entreprises technologiques que les investisseurs valorisent à plus d’un milliard de dollars, sont chinoises (V. schéma 2).

Les facteurs clés de succès de la FinTech chinoise

Alors que Londres, New York et la Silicon Valley se livrent bataille pour devenir le hub mondial de la FinTech, la Chine est devenue le marché leader de la FinTech non seulement dans la zone Asie Pacifique mais aussi mondialement, grâce au développement de multiples hubs. Parmi eux, on peut citer Shanghai, un hub financier international et la proche région de Hangzhou, où est situé le siège d’Alibaba ; Pékin où sont situés plusieurs sièges chinois de multinationales étrangères de la Tech comme Microsoft, IBM, Cisco, JD.com et Baidu ; et pour terminer la province de Shenzhen près du centre financier de Hong Kong, où sont situés les géants Huawei, ZTE et Tencent (v. Carte).

Développer le secteur de la FinTech requiert bien entendu de la technologie mais aussi des compétences bien spécifiques ainsi qu’une capacité à travailler en méthode agile. Ces différentes sociétés du secteur de la Tech sont situées près d’universités de technologie de réputation internationale telle que l’université de Pékin et l’université Tsinghua, capables d’alimenter en permanence le secteur en nouveaux talents.

Si la technologie et la formation sont deux piliers clés dans l’écosystème chinois de la FinTech, ce ne sont toutefois pas les seuls facteurs qui expliquent sa croissance rapide.

On peut également citer la taille de la population chinoise qui compte plus de 1,3 milliard d’habitants. Il s’agit d’un avantage important pour les start-up qui se lancent : elles ont par défaut accès à un marché domestique gigantesque et à un volume de données potentielles très important. Alibaba compte ainsi plus de 420 millions de clients [2] , ce qui permet à l’entreprise d’accéder à de très nombreuses données et ce depuis des années. Citons également parmi ces avantages macroéconomiques, le PIB du pays, qui, avec plus de 20 000 milliards de dollars est désormais le premier au monde ; ou encore l’adoption massive des nouvelles technologies et notamment du smartphone. La Chine compte plus de 1,3 milliard [3] de téléphones, la plupart avec un accès 3 ou 4G. En parallèle, le gouvernement envisage d’investir d’ici 2020 plus de 320 milliards de dollars dans la couverture Internet, notamment dans les zones rurales encore mal desservies. Parmi les autres facteurs, il faut aussi compter avec la libéralisation du secteur financier et une régulation accommodante pour le secteur de la FinTech. Ainsi, à la différence des marchés plus matures où la réglementation est le plus souvent déjà existante avant l’invention de la nouvelle technologie, la réglementation chinoise est, elle, relativement nouvelle et évolue en parallèle pour accompagner l’émergence des FinTechs. Bien que la réglementation se soit durcie, le gouvernement chinois a, de loin, été plus souple que les autres marchés internationaux. Nous pouvons l’illustrer avec l’exemple de Yu'e Bao qui est un placement lancé par Alipay. Si celui-ci répondait à une demande réelle du marché, il n’était pas conforme aux contraintes réglementaires. Porter Erisman, précédent vice-président d’Alibaba, a alors déclaré : « notre vision a toujours été d’aller de l’avant, de prouver au gouvernement que ce placement allait être bénéfique à l’économie chinoise sur le long terme. Nous lui demanderons pardon dans un second temps. »

La combinaison de l’ensemble de ces facteurs a créé un réel catalyseur pour l’adoption des FinTechs et de nombreux acteurs de différentes industries ont pu émerger pour bousculer le secteur traditionnel de la finance chinoise : les géants BAT [4] , les entreprises de la FinTech et les banques traditionnelles.

Les BAT continuent à croître en élargissant leur offre à des secteurs comme la finance

La Chine a un paysage numérique unique dominé par quelques entreprises : les géants BAT. À la différence des États-Unis et de l’Europe, où les FinTechs sont majoritairement nées de start-up, les BAT chinois ont largement contribué à l’émergence des FinTechs. Ant Financial, qui gère la plate-forme de paiement Alipay, faisait ainsi partie d’Alibaba avant son introduction en Bourse.

Ce qui est aussi unique en ce qui concerne ces FinTechs est leur tendance à créer des plates-formes globales. Ant Financial cherche ainsi à intégrer son offre de services dans le quotidien de ses clients pour accroître la part d’utilisateurs ayant de multiples produits, favoriser la fidélisation et l’accès à leurs données en conséquence toujours plus volumineuses. Ant Financial a créé pour cela un écosystème qui va bien au-delà des services financiers (v. Schéma 3), intégrant une offre de transport, de soins médicaux, de restauration et bien plus encore.

Le succès de cette stratégie peut facilement se mesurer par le temps qu’il a fallu à l’entreprise pour atteindre les 100 millions de clients pour chaque nouvelle offre proposée. Celui-ci est en effet passé de 31 mois pour l’assurance à 20 mois pour le placement et finalement seulement 11 mois pour le crédit.

Tencent, propriétaire de Tenpay qui permet à ses utilisateurs d’effectuer des transferts d’argent entre eux à travers le réseau social WeChat, a développé ce service dans une logique similaire. En Chine, les porte-monnaie électroniques tel que celui de WeChat sont complètement intégrés dans la vie quotidienne de leurs utilisateurs (v. Schéma 4).

Les banques voient généralement la disruption potentielle de leur activité au travers du spectre de leurs produits. Le risque est donc, pour elles, de savoir comment les FinTechs vont pouvoir les disrupter en termes de crédits entre particuliers, de paiements etc. Mais, en réalité, la principale menace réside dans la manière dont les FinTechs changent la structure du marché globalement. En ce moment, la plupart des FinTechs s’attaquent aux différents composants existants du secteur financier, comme les crédits, les placements, les paiements ou les virements internationaux et ensuite s’y cantonnent. Or, ironiquement, ce que recherchent les clients particuliers et entreprises, c’est moins de fragmentation dans leurs services financiers, pas plus.

Ce qui est intéressant, lorsque l’on se focalise sur les acteurs émergents de la Tech en Chine et sur leur incursion dans le secteur des services financiers, Alibaba Group avec Alipay et Tencent avec WeChat, c’est qu’ils n’ont jamais démarré comme une FinTech pur player ou comme un disrupteur de banque. À l’inverse, après avoir recruté des millions d’utilisateurs à travers leurs plates-formes respectives, ils ont poursuivi leur croissance en élargissant leurs activités à d’autres marchés comme la banque, tout comme les GAFA dans les pays occidentaux avec les offres Apple Pay et Facebook Payments. WeChat par exemple délivre une véritable expérience financière sans couture dans la vie quotidienne de ses utilisateurs, en leur permettant d’effectuer des virements entre particuliers, des virements bancaires et de gérer leurs placements tout en leur permettant de commander de la nourriture, de réserver un taxi ou encore de jouer aux jeux vidéo. Et tout cela au sein d’une seule et même plate-forme. Il s’agit là de l’expérience client WeChat : la possibilité de partager une facture de restaurant entre plusieurs personnes, de payer son loyer au propriétaire de son logement, et tout cela avec le sourire virtuel d’un emoji ou d’un avatar en fin de transaction. WeChat pourrait à terme devenir une application écosystème capable de remplacer plusieurs applications concurrentes existantes et/ou d’en intégrer de nouvelles. Et avec ces nouvelles fonctionnalités innovantes ses utilisateurs auront de moins en moins d’occasions de quitter WeChat pour utiliser d’autres applications mobiles.

Ce que WeChat et Alipay ont réussi à travers leur porte-monnaie mobile est ce que PayPal a tenté de faire depuis des années : intégrer son offre dans la vie de tous les jours de ses utilisateurs. En Occident, le paiement par mobile est toujours peu développé, englué dans une problématique de manque d’adoption et de recherche de valeur ajoutée suffisante pour remplacer la carte bancaire. En Chine, la situation est différente, les chinois sont directement passés de l’utilisation de la carte bancaire et des espèces à l’adoption du paiement mobile.

Les start-up se développent également avec une proposition de valeur différente

Aux côtés des géants BAT, de plus petits acteurs ont émergé dans différents secteurs. La plate-forme de P2P lending Dianrong, le moteur de credit scoring Dumiao, le robo-advisor Pintec ou la plate-forme de distribution de fonds d’investissements Hongdian Fund font ainsi partie des plus grands succès de la FinTech en Chine.

Dianrong est la réponse chinoise à l’offre américaine Lending Club ; il s’agit d’une plate-forme de P2P lending offrant au marché une solution pour prêter et emprunter. Dianrong utilise les informations fournies par des prestataires spécialistes de la data pour évaluer le risque.

Dumiao de son côté utilise le big data pour donner des accords de crédits automatisés, en temps réel, sans faire appel à la traditionnelle et longue analyse de crédit réalisée offline par un humain. Dumiao permet ainsi au client chinois d’accéder à un crédit et à son accord immédiat directement au point de vente, lui ouvrant ainsi l’accès à de nouveaux produits et services, jusqu’ici inaccessibles.

Pintec est une plate-forme technologique de services financiers intelligents qui utilise le big data et les technologies digitales pour construire des solutions financières à moindre coût pour les particuliers et les petites entreprises. Elle propose notamment un robo-advisor qui fournit des recommandations d’investissement tout en laissant le choix d’investir ou non au client final.

Hongdian Fund est une plate-forme de distribution de fonds d’investissement qui donne accès à plus de 1 500 fonds, accessibles via des API, émis par plus de 50 partenaires.

Les banques traditionnelles développent leurs propres FinTechs ou en acquièrent

Bien que les BAT et start-up occupent les premiers rangs en matière de FinTech, les banques traditionnelles chinoises développent également leurs propres solutions ou sont particulièrement actives en termes d’acquisitions. Elles se retrouvent cependant clairement, par conservatisme et par strict respect de la réglementation, en position de suiveurs plutôt que de leaders. Toutefois des assureurs comme Ping An Insurance Group se sont particulièrement bien positionnés au travers de différentes filiales comme Pinganfang, Ping An Puhui et Lufax, une des plates-formes Internet de gestion de patrimoine les plus complètes. Les grandes banques comme China Construction Bank et Industrial and Commercial Bank of China sont également en train de bâtir leurs plates-formes de e-commerce, les autres suivront inévitablement.

L’écosystème FinTech chinois comprend donc trois types d’acteurs : BAT, start-up et banques et assureurs traditionnels. Leurs activités se répartissent en sept offres verticales :

  • 1. Paiements et porte-monnaie électronique. Un écosystème du paiement mobile qui se développe grâce aux poids lourds du e-commerce et des réseaux sociaux. Alipay de Ant Financial et Tenpay de Tencent dominent le marché. Les autres acteurs notables sont UnionPay, ICBC e-wallet, JD Pay/Wallet de JD.com et 99bill de Dalian Wanda Group.
  • 2. Supply chain et crédits. Les acteurs du e-commerce prêtent aux Chinois sous-bancarisés et non bancarisés et aux petites et moyennes entreprises. En contrepartie ils exploitent les données des clients utilisant la plate-forme. Les acteurs majeurs sont Ant Financial et MyBank (Alibaba), WeBank avec WeChat (Tencent), JD Finance (JD.com) et Gome Electronic Appliance.
  • 3. Plates-formes de Peer-to-peer lending (P2P lending). Les plates-formes de P2P lending sont des marketplaces pour particuliers qui permettent de prêter à d’autres particuliers ou à des petites et moyennes entreprises qui n’ont pas accès au crédit via réseaux traditionnels des banques. Les acteurs principaux sont Lufax (Ping An Insurance), Yirendai (CreditEase), Rendai, Zhai Cai Bao (Alibaba) et Dianrong.
  • 4. Fonds de placements en ligne. Des fonds de placements liés à des plates-formes de paiements qui permettent un retrait simple des liquidités et des taux de rémunération bien plus compétitifs que ceux très faibles des comptes courants proposés par les banques. Les acteurs principaux sont Yu’e Bao de Ant Financial, Li Cai Tong de Tencent et Baifa de Baidu.
  • 5. L’assurance en ligne. L’assurance est vendue à travers les sites de e-commerce et les plates-formes de gestion de patrimoine en ligne. Les plates-formes principales sont celles de People’s Insurance Company of China (PICC), Ping An et Zhong An.
  • 6. Gestion de finances personnelles. Développées récemment, ces solutions de gestion de finances personnelles donnent accès à des fonds de placement mais aussi à des actions. Les acteurs clés sont Ant Financial (Alibaba), Li Cai Tong (Tencent), Baifa (Baidu), Wacai, Tongbanjie, Zhiwanglicai (CreditEase) et JD Finance (JD.com).
  • 7. Courtage en ligne. Combinaison entre solutions d’investissement, réseaux sociaux et portails d’information pour investisseurs, les principaux acteurs sont des FinTechs comme Snowball Finance, Xianrenzhang et Yiqiniu.
L’offre est large et les opportunités sont donc nombreuses pour les clients chinois d’adopter les FinTechs. Et à la différence de nombreux pays développés, ceux-ci sont prêts à les utiliser. Il est en effet tout à fait naturel pour eux d’utiliser Alipay ou WeChat Pay, 40 % des Chinois se déclarent ainsi ouverts à utiliser les services offerts par les FinTechs pour leurs moyens de paiement comparé à seulement 4 % pour les Singapouriens (v. Schéma 4).

Les consommateurs chinois ont désormais des attentes plus fortes en termes d’expérience client. Ils n’hésiteront pas à quitter leur banque pour un autre acteur qui pourrait mieux répondre à leurs attentes, en proposant de taux de rémunération plus élevés pour leur épargne, des commissions plus faibles et une meilleure qualité de service.

Les marchés clés sont ainsi les populations chinoises sous-bancarisées, non bancarisées, la classe moyenne de plus en plus en demande d’offres de gestion de patrimoine ainsi que la génération « digitale natives », surreprésentée dans la population chinoise et très en demande de nouvelles technologies, de temps réel et d’offres orientées client. Le taux d’adoption du paiement mobile est ainsi de 66 % pour les Chinois nés après 1990 et 54 % d’entre eux gèrent leurs finances via leur mobile.

Le futur de la FinTech chinoise

Dans les années à venir, la Chine devrait continuer à dominer le marché mondial de la FinTech grâce notamment au développement de son marché domestique. Les investissements massifs en capitaux, le soutien du gouvernement à l’innovation ou encore la participation de plus en plus active des retailers dans l’écosystème FinTech vont, entre autres, y contribuer. La demande, quant à elle, devrait continuer à croître avec les petites et moyennes entreprises dont les besoins ne sont pas couverts par les banques traditionnelles et les « millenials » très avides de nouvelles technologies.

Les entreprises de la FinTech chinoise devraient également se développer à l’étranger en nouant notamment des partenariats technologiques. Le porte-monnaie WeChat Pay est ainsi déjà utilisable à l’international, principalement en Asie, et, depuis novembre 2017, il est également accepté en France aux Galeries Lafayette via un partenariat avec Vérifone et BNP Paribas. Ant a de son côté investi dans des FinTechs en Inde, en Corée du Sud et en Thaïlande.

Reste cependant à savoir si le principal impact de la FinTech chinoise ne pourrait pas être indirect. Tout simplement parce que ses géants ont montré que le futur de la finance pourrait évoluer vers un modèle de plate-forme. Pour les marchés émergents, cela démontre qu’avec la bonne technologie, il est possible d’évoluer vers de nouvelles formes de banques. Pour les pays développés, la Chine offre une vision de grande consolidation avec des « apps » capables de combiner paiements, crédits, investissements et usages quotidiens comme la réservation de taxis ou de restaurants, une vision qui pourrait convenir à nombre de ses consommateurs, à commencer par la génération « millenial ».

 

1 http://www.visualcapitalist.com/27-fintech-unicorns-where-born.
2 http://www.alibabagroup.com/en/ir/financial.
3 https://www.statista.com/statistics/278204/china-mobile-users-by-month/.
4 Baidu, Alibaba et Tencent.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº817
Notes :
1 http://www.visualcapitalist.com/27-fintech-unicorns-where-born.
2 http://www.alibabagroup.com/en/ir/financial.
3 https://www.statista.com/statistics/278204/china-mobile-users-by-month/.
4 Baidu, Alibaba et Tencent.