Ces dix-huit derniers mois, les institutions financières ont traversé toutes les phases d’un changement de posture face à l’innovation : le déni, la peur, la remise en question, l’acceptation, jusqu’à se demander comment travailler avec elle, voire même comment en tirer profit. Pour quelles raisons en sont-elles arrivées là si rapidement ?
Si pendant des décennies les institutions financières ont employé les mêmes business models, plutôt stables et rentables, elles se trouvent aujourd’hui confrontées à des innovateurs qui cherchent à créer des « ruptures » dans ces modèles traditionnels. Crowdfunding, prêts P2P, assurances P2P, paiements sur mobile, bitcoin, robo-conseillers… il semble ne pas y avoir de limite à la diversité et aux valorisations exorbitantes de ces innovateurs de la finance que sont les FinTech.
Certes, ce genre de remise en question n’est pas inédit. Dans les années 1990 déjà, les banques directes avaient capté l’attention des médias et des investisseurs d'une manière assez similaire, mais elles n’avaient eu au final que peu d'impact sur le marché des services financiers. À ce jour, le secteur est resté remarquablement imperméable aux attaques des précédents innovateurs, en raison notamment de solides barrières à l’entrée : taille, confiance et contraintes réglementaires.
Cependant, gardons à l’esprit un principe clé en matière d’investissements : « les performances passées ne préjugent pas des performances futures » ; ainsi, les FinTech pourraient apporter l’innovation de rupture dans les services financiers, notamment grâce aux caractéristiques présentées ci-après.
Offrir des produits et services très ciblés
Les précédentes générations d’innovateurs ont essayé de reproduire le modèle d’une banque dans son ensemble, impliquant un modèle économique étiré entre prix bas et investissements technologiques élevés. Aujourd’hui, les FinTech procèdent de manière plus ciblée, en se positionnant à l’intersection entre les zones de forte frustration pour les clients et de rentabilité élevée pour les opérateurs. Ainsi, elles réalisent une forme d’« écrémage » dans les produits et services les plus précieux des opérateurs historiques. Un excellent exemple est celui du transfert de fonds : les banques ont traditionnellement imposé des frais élevés pour les virements transfrontaliers et ont offert une expérience client plutôt pauvre, avec des transferts prenant jusqu'à trois jours pour arriver à leur destination. La société anglaise Transferwise réinvente ce processus en utilisant un réseau innovant de comptes bancaires et une interface web simple pour réaliser des transferts internationaux plus rapides, plus faciles et beaucoup moins chers. La société gère désormais plus de 500 millions £ de transferts chaque mois et étend ses activités en Europe et aux États-Unis.
Automatiser et transformer en « commodités » des processus à forte marge
Les FinTech s’appuient sur des expertises technologiques élevées pour automatiser des processus actuellement manuels et fortement consommateurs en ressources chez les opérateurs historiques. Cela leur permet de démocratiser auprès de nouveaux ensembles de clients des services autrefois réservés à une élite. Les « robo-conseillers » comme Wealthfront, FutureAdvisor ou Nutmeg ont automatisé et proposé via un portail web un ensemble de services de gestion patrimoniale, incluant l'allocation d'actifs, des conseils en investissement et des stratégies d’optimisation fiscale, même complexes. Bien que les clients doivent renoncer à l'attention d'un conseiller humain, ils reçoivent de nombreux services à un tarif bien moindre, sans avoir à disposer des 100 000 € d’actifs généralement requis pour une gestion patrimoniale. En conséquence, une nouvelle classe de jeunes individus, moins riche, peut accéder à du conseil financier et il est difficile de prédire si ces jeunes se tourneront un jour vers un conseiller financier traditionnel, même en disposant des actifs requis pour être éligibles à ce modèle de gestion.
Construire des plates-formes géantes en taille et légères en capital
Des entreprises comme Uber et Airbnb ont montré que les plates-formes de mise en relations, reliant les acheteurs aux vendeurs, sont capables en quelques mois de croître de façon exponentielle tout en conservant des coûts plus ou moins « plats ». Ce modèle de plate-forme a été répliqué par des FinTech dans le secteur des services financiers. Lending Club et Prosper, les deux principales plates-formes de prêt en P2P du marché américain, ont vu leur montant total de crédits à la consommation aux États-Unis croître de 871 millions $ en 2012 à près de 6 milliards $ en 2014. Lending Club seul a émis 3,5 milliards $ en prêts sur le premier semestre 2015. Bien que ce soit seulement une fraction de la dette totale des ménages américains, qui atteignait 3 300 milliards $ en 2014, la croissance fulgurante de ces plates-formes est saisissante. De nombreux analystes prédisent que le marché P2P dépassera en 2025 les 1 000 milliards $ de crédit à la consommation à l'échelle mondiale et sera concentré sur une douzaine de plates-formes. Encore plus impressionnant, ces plates-formes réalisent cette performance sans mettre à risque leurs fonds propres. Au lieu de cela, elles fournissent un lieu où les emprunteurs peuvent rencontrer des prêteurs désireux d'investir leur argent (à la fois des individus et des institutions telles que les hedge funds).
Les plates-formes de crowdfunding ont réalisé quelque chose de similaire, devenant une source importante de financement pour de nombreuses entreprises en phase d'amorçage. Ces plates-formes mettent en relation les individus qui cherchent à faire de petits investissements dans des start-up avec un large éventail de cibles, et permettent à « l’intelligence de la foule » de décider quelles entreprises seront ou ne seront pas financées (tout en prenant part au capital).
Collaborer avec les institutions traditionnelles
Certains s’inquiètent d’une possible « uberisation » de l’industrie des services financiers, où de nouveaux protagonistes viendraient remplacer les acteurs traditionnels. Cette vision est trop simpliste. En réalité, les FinTech emploient des stratégies à deux vitesses : d’une part, rivaliser avec les opérateurs historiques dans certains domaines de choix ; d’autre part, s’appuyer sur leurs infrastructures et certaines de leurs capacités transactionnelles là où ils sont incapables de les concurrencer. De leur côté, les opérateurs historiques ont pris conscience que la collaboration avec les nouveaux entrants peut apporter une nouvelle perspective à leur industrie, aider à mieux comprendre leurs avantages stratégiques, et même permettre une externalisation de certains domaines de leur R & D. En conséquence, nous voyons un nombre croissant de collaborations entre les innovateurs et les opérateurs historiques. Une des innovations financières la plus commentée cette année, ApplePay, ne cherche pas à perturber les réseaux historiques de paiement comme Visa et MasterCard mais collabore avec eux. Dans le même temps, plusieurs banques à l’instar d’Union Bank en Californie ont formé des partenariats stratégiques avec les prêteurs P2P pour proposer des alternatives aux clients à qui ils ne souhaitent pas prêter en raison d’un profil de risque en inadéquation avec les exigences de sélection de la banque. Cette collaboration leur permet de répondre aux besoins de leurs clients tout en évitant le risque de les voir partir pour une autre institution financière qui serait prête à prendre leur dossier.
Exploiter massivement les données clients
Les données des clients ont toujours été au cœur des processus de décision des institutions financières – pour calculer un score de crédit ou une prime d’assurance. Mais l’hyperconnectivité des individus et de leurs objets fait apparaître de nouvelles sources de données, plus riches et en temps réel, que les FinTech cherchent à exploiter pour la prise de décision financière. FriendlyScore, par exemple, effectue une analyse en profondeur des réseaux sociaux des individus pour fournir à des prêteurs une couche supplémentaire de données afin d’évaluer la solvabilité d'un emprunteur. Par exemple : est-ce que votre petite entreprise obtient beaucoup de « likes » des clients et répond rapidement aux réclamations ? Si oui, vous pourriez être un bon risque. Est-ce que vous et vos connexions sociales réalisez régulièrement un check-in dans le même bar ? Dans ce cas, vous pourriez être un mauvais risque (en raison de votre propension à boire) et cela pourrait jouer contre votre potentiel d’emprunt.
Dans la même mouvance, en assurance, des innovateurs « Insurtechs » identifient les moyens de générer des flux de données pour améliorer les décisions de souscription, de tarification et surtout engager les assurés dans des actions de maîtrise des risques. Oscar, un assureur santé aux États-Unis, fournit gratuitement à ses clients un bracelet connecté. Ce dispositif permet à l’assureur d’identifier quels assurés préfèrent le canapé à la salle de sport et de décider d’éventuelles incitations (notamment financières, comme des remises de prime) pour motiver les clients à décoller du canapé. Avec la sophistication des modèles analytiques et des objets connectés, nous allons probablement voir de plus en plus de sociétés de services jouer un rôle actif dans la gestion des risques : elles accompagneront leurs clients au quotidien vers de meilleurs comportements.
Stratégies des banques
Malgré tous leurs atouts, l’arrivée des FinTech ne signifie pas nécessairement que les grandes marques bancaires que nous connaissons vont disparaître de sitôt… en particulier celles qui apprennent à jouer habilement avec ces innovateurs. Nombreuses sont les banques qui exploitent et combinent progressivement les multiples scenarios d’intégration de l’innovation :
- les partenariats : Metro Bank au Royaume-Uni finance directement des prêts à travers la plate-forme P2P de Zopa l’un des pionniers mondiaux de la finance participative ;
- l’incubation : Barclays, Visa et Standard Bank ont ouvert des incubateurs pour accompagner le démarrage de start-up en leur offrant un accès à des moyens logistiques, un réseau de partenaires, des données, du coaching… En juin, Barclays a signé un accord de Proof of Concepts
avec une FinTech de son programme d’accélération : Safello. La start-up suédoise, spécialiste de l’échange de bitcoins, permet aux associations de recevoir les dons en bitcoin via des transferts plus rapides et moins coûteux. La banque compte aujourd’hui 45 projets à l’étude dans ses deux « labs » dédiés au bitcoin et sa technologie blockchain ;[1] - les investissements : Crédit Mutuel Arkéa a investi en juin dernier dans Yomoni, FinTech spécialisée dans la gestion privée ; HSBC, Citi, Santander et Sberbank ont créé des fonds à plus de 100 millions $ pour investir dans des FinTech ;
- les acquisitions : BBVA a acquis en 2014 la FinTech américaine Simple pour 117 millions $ ;
- les développements internes : AXA Banque a créé son offre 100 % mobile Soon en mode
lean start-up avec une équipe dédiée à temps plein.[2]