Vie des entreprises

« Le financier, l’investisseur ou le créancier doit prendre en compte le risque météo »

Créé le

14.10.2011

-

Mis à jour le

26.10.2011

La météo-sensibilité joue un rôle plus grand qu’on ne le croit dans l’explication des performances des entreprises. Jean-Louis Bertrand a modélisé ces corrélations pour en chiffrer les effets. Reste ensuite à couvrir le risque météo, en optimisant son activité ou en souscrivant des dérivés.*

Qui est concerné par le risque météo ?

Deux entreprises sur trois ! On a longtemps pensé que le risque météo était l’apanage du seul secteur de l’énergie, sans doute parce que le lien entre variations de température et consommation d’énergie est assez immédiat, mais aussi parce que les énergéticiens sont les plus nombreux à couvrir ces risques à l’aide de produits dérivés. En réalité, à y réfléchir d’un peu plus près, de nombreux secteurs sont concernés : la grande distribution, l’agroalimentaire, les boissons, les transports, le BTP, le textile, le tourisme, l’agriculture… La météo joue notamment un rôle important et complexe dans le processus décisionnel de l’acheteur. Elle conditionne ce qu’il achète, dans quelle quantité, où et quand. La météo est susceptible d’affecter ainsi à la fois le chiffre d’affaires et la rentabilité d’une entreprise.

Dans quelles proportions ?

Depuis la naissance des dérivés climatiques en 1997, certains chiffres circulent : pour le ministère du Commerce américain, 70 % des entreprises et 22 % du PIB américain sont concernés ; pour d’autres, entre 25 et 30 % du PIB des pays industrialisés est météo-sensible. En extrapolant une étude américaine, le risque météo en France est estimé à 422 milliards de dollars. Mais on peut aller plus loin et chiffrer l’impact de la météo, secteur par secteur, à partir des données mensuelles de chiffre d’affaires INSEE dont l’évolution est corrélée à un ensemble de variables couvrant les différentes dimensions climatiques : température minimum, maximum, cumulée, nombre de jours de gelée, cumul de précipitations, cumul du taux d’humidité relative, durée moyenne d’ensoleillement, vitesse moyenne et maximale du vent. Les résultats sont très significatifs et dans certains secteurs, le risque météo est tout sauf négligeable. Le même type d’analyse est appliqué à l’entreprise en testant dans un premier temps la météo-sensibilité du chiffre d’affaires. Ces travaux permettent pour la première fois de visualiser clairement sur un graphique l’impact de la météo sur ce dernier et de fournir une véritable cartographie du risque météo qui précise, par entreprise, sa nature et son intensité (voir Encadré 1). D’autres travaux sur la détermination du « bêta météo » peuvent alors être menés pour mettre en évidence l’impact économique et financier sur le rendement de certaines entreprises particulièrement météo-sensibles. Ces études montrent sans équivoque que le risque météo est un risque qui doit être pris en compte à la fois par le financier, l’investisseur ou le créancier.

Comment quantifier l'impact financier de ce risque ?

Quantifier un risque de change sur les ventes en devise d’une entreprise est assez facile. On dispose par exemple d’un contrat ou d’une facture libellée en devise, on fait varier le taux de change : la relation est linéaire et un simple tableur suffit. Le risque météo est différent dans le sens où il n’apparaît pas directement dans les comptes de l’entreprise. Il ne figure pas sur un bon de commande et pourtant, son impact financier est bien réel. Il faut donc le matérialiser. Évaluer le risque météo, c’est déterminer la part de la variation d’un indicateur de performance de l’entreprise (chiffre d’affaires, EBITDA, résultat opérationnel, etc.) qui est due aux variations des conditions météo. C’est ce qu’on appelle l’étude de météo-sensibilité. Cet exercice ne se limite pas à calculer une simple relation statistique entre la performance de l’entreprise et des données météo. Il s’agit au contraire de prendre en compte l’ensemble des variables susceptibles d’influencer la performance de l’entreprise (financières, économiques, calendaires, etc), pami lesquelles la météo, pour pouvoir isoler la part de la performance expliquée par elle. C’est un exercice extrêmement productif et fédérateur qui implique l’ensemble des départements de la chaîne de création de valeur de l’entreprise, des acheteurs aux vendeurs, orchestré par la finance qui possède les compétences nécessaires en matière de gestion de risque. Lorsque l’ensemble des facteurs d’influence sont identifiés, un modèle est construit qui permet de déterminer les paramètres météo-pertinents et de chiffrer précisément leur impact sur l’indicateur de performance étudié. On a ainsi matérialisé le risque météo et déterminé la relation entre variation des conditions météo et performance de l’entreprise. Il est alors possible de connaître la performance de l’entreprise hors effet météo. Les financiers ont l’habitude de retraiter la performance de l’entreprise d’une période à l’autre, et de communiquer la performance à taux de change constant, à surface de vente constante, etc. L’étude de météo-sensibilité permet tout simplement une lecture de la performance à climat constant. Quand on sait que les variations météo sont capables, dans certains secteurs, d’expliquer plus de la moitié de la performance, c’est une information extrêmement précieuse. Bien entendu, ce travail n’a pas vocation à être une mesure statique, mais il s’intègre dans une logique de tableau de bord longitudinal. Les écarts entre le réalisé et le prévisionnel sont dépollués des effets météo. Chaque semaine, chaque mois, l’entreprise dispose d’une information bien plus pertinente pour prendre les décisions qui s’imposent.

Comment couvrir le risque météo ?

La couverture du risque en entreprise n’appelle pas nécessairement et immédiatement l’utilisation de produits financiers. L’étude de météo-sensibilité permet de connaître par exemple sur une année complète la part de la performance due à la météo. Cette part est un solde, la somme de facteurs d’impact positifs et négatifs qui peuvent se compenser, ce qui ne veut pas dire que l’impact sur le compte de résultat est nul, bien au contraire. L’entreprise doit être capable de saisir les opportunités propres aux périodes météo-favorables… et préparée lorsque la météo est défavorable. La prise en compte continue de la météo dans le pilotage de l’activité permet un premier niveau de couverture opérationnel. Produire, acheminer, stocker, promouvoir les bons produits, dans les bonnes quantités, au bon endroit et au bon moment est une couverture très efficace. Si l’optimisation s’avère insuffisante, et que les pertes potentielles sont trop importantes, l’entreprise peut alors utiliser des produits dérivés ou des assurances climatiques pour transférer le risque. Un dérivé climatique fonctionne de la même manière qu’un instrument de couverture financière classique, à la différence près que l’indice sous-jacent est un indice météo, qui découle directement des variables météo mises en évidence dans l’étude de météo-sensibilité (températures, précipitations ou toute combinaison de plusieurs variables météorologiques). Le contrat génère un flux de trésorerie qui a vocation à compenser la perte de chiffre d’affaires ou de profit causée par l’événement météo défavorable. L’entreprise peut donc couvrir à terme, ou acheter une option pour garder la possibilité de participer si la météo est favorable. À l’échéance, le contrat est débouclé en cash, en comparant la valeur de l’indice observé et la valeur de l’indice du contrat, comme on le fait pour n’importe quel contrat future dont le débouclage n’est pas physique. On trouve de nombreux contrats à termes et options sur les marchés organisés (au Chicago Mercantile Exchange), mais l’essentiel du volume de couverture se fait de gré à gré. Le marché est encore assez confidentiel, mais les choses évoluent vite. Le climat est beaucoup présent qu’auparavant. La volatilité des aléas climatiques augmente et les conséquences financières sur les entreprises sont plus apparentes. Enfin, il existe désormais des partenaires, comme Metnext, vers lesquels les entreprises se tournent pour être accompagnées dans l’identification, la quantification et la gestion du risque météo.

Est-il judicieux de recommander des dérivés climatiques au moment où ces instruments sont vus comme responsables au moins en partie de la déréglementation incontrôlée de la finance ?

Oui, bien sûr. C’est précisément lorsque la conjoncture est compliquée, que la croissance fait défaut et que les ventes et les profits sont plus durs encore à concrétiser que tout ce qui peut contribuer à sécuriser les flux de trésorerie doit être mis en place. C’est à ce moment-là qu’on a besoin de certitude et de couvertures. Est-il responsable pour un dirigeant de ne pas couvrir un risque qui peut l’être ? Les actionnaires aussi sont de plus en plus exigeants. Ils accepteraient mal une baisse de rendement ou du dividende, due à des conditions climatiques défavorables, surtout quand il existe des moyens opérationnels et financiers de ne plus subir ces aléas. Les entreprises ne sont pas responsables de la financiarisation à outrance de l’économie. Lorsqu’elles utilisent des produits dérivés, c’est pour couvrir un risque économique et financier bien réel, c’est pour assurer la pérennité du business et protéger des emplois.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº741