Décryptage

La financiarisation des marchés des matières premières : du mythe à la réalité

Créé le

06.11.2014

-

Mis à jour le

24.11.2014

La volatilité intrinsèque des marchés de matières premières agricoles, qui s’est fortement accrue ces dernières années, a entraîné la financiarisation de ces marchés… et non l’inverse. Toutefois, les interventions des opérateurs financiers peuvent amplifier les variations de marché.

La financiarisation des marchés des matières premières lève souvent de nombreuses polémiques, d’autant plus quand il s’agit des matières premières agricoles. Nous avons tous en tête les émeutes de la faim en 2008. Pendant ces épisodes, la financiarisation des commodities et le rôle des financiers sur ces marchés sont souvent montrés du doigt. Cependant, il ne faudrait pas oublier l’intérêt que représentent les produits dérivés des matières premières pour les opérateurs, qu’ils soient de la filière ou pas. En prenant l’exemple des matières premières agricoles, nous tenterons d’expliquer l’origine de cette financiarisation et le rôle des financiers sur ces marchés.

Un phénomène ancien

Avant toute chose, précisons que la financiarisation des matières premières agricoles n’est pas nouvelle. Au début du XIXe siècle, le développement du commerce international des céréales et la volatilité des prix ont été le terreau de la financiarisation des matières premières agricoles avec la création des marchés à terme. En effet, le développement du commerce international et la volatilité des prix des grains sont l’essence du développement des produits dérivés des matières premières agricoles.

En 1883, le Liverpool Corn Trade Association autorisait les contrats à terme. Ces contrats permettaient aux négociants internationaux d’aller, par exemple, acheter du blé en Russie. En contrepartie, ces mêmes négociants vendaient une quantité similaire de blé à un prix fixé et pour une livraison différée sur la Bourse de Liverpool. Cet arbitrage réduisait de manière significative leur risque. Ainsi, c’est parce que les marchés des matières premières agricoles sont volatils qu’ils ont fait, au fil des années, l’objet d’une standardisation et d’une financiarisation.

Un équilibre fragile

Par nature, les prix des céréales sont volatils. Cette volatilité est le fruit d’un équilibre fragile entre, d’une part, l’offre qui est soumise aux aléas climatiques et, d’autre part, la demande qui est relativement incompressible et en forte croissance. Les produits dérivés des matières premières agricoles sont avant tout un outil de gestion de risque prix pour la filière.

Cette volatilité est exacerbée depuis le début des années 2000 du fait d’un déséquilibre croissant entre la demande et l’offre. D’un côté, les changements d’habitude de consommation en Asie du Sud-Est et plus particulièrement en Chine, avec l’augmentation de la consommation de viande, dope la consommation en céréales. De l’autre côté, la multiplication des incidents climatiques fragilise l’approvisionnement des marchés. C’est ce cocktail explosif qui est source de volatilité des prix des matières premières agricoles.

Le rôle et l’impact des financiers sur ces marchés

Des opérateurs externes ont été attirés sur les marchés de matières premières agricoles par cette volatilité et l’opportunité qu’elle représente : les fonds d’investissement. Aujourd’hui, n’importe qui peut venir investir sur les matières premières agricoles, ce qui peut conduire à considérer ces dernières comme un actif financier comme les autres. L’arrivée des fonds sur ces marchés est un véritable atout puisque ces derniers apportent de la liquidité. Prenons l’exemple du blé : chaque fois qu’un producteur veut vendre du blé, il doit trouver une contrepartie acheteuse. Cette contrepartie peut être un acheteur de la filière, comme un meunier, mais peut également être un financier qui fait le pari que les prix vont monter. Les financiers ont donc un rôle primordial sur les marchés à terme de matières premières puisqu’ils prennent le risque que les opérateurs de la filière viennent couvrir.

Néanmoins, le va-et-vient des opérateurs financiers peut avoir des impacts sur l’évolution des prix. En cas d’incident climatique, comme ce fut le cas durant l’été 2010 en Russie, l’afflux des investisseurs accélère le mouvement de hausse. Néanmoins, en cas de récolte record, comme cette année pour le maïs, les opérateurs financiers peuvent également amplifier le mouvement à la baisse. Toutefois, après un fort mouvement de hausse ou de baisse, certains opérateurs seront tentés de prendre leurs profits, ce qui limitera la progression des cours dans un sens ou dans l’autre.

Le bénéfice de la liquidité

On peut ainsi conclure que les fonds peuvent avoir un impact sur la volatilité des cours des matières premières. Cependant, leur présence représente un réel intérêt puisqu’ils apportent de la liquidité en permettant aux opérateurs de la filière de fixer des prix à tout moment et pour plusieurs années à l’avance.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº778bis