Le Crédit Coopératif possédait une banque en Pologne qu’il a revendue fin 2007. Que s’est-il passé ?
Karol Sachs. La création de la
Où est désormais implanté le Crédit Coopératif en Europe de l’Est ?
Yaël Zlotowski. Dans le prolongement de notre expérience polonaise, nous avons lancé en 2006 CoopEst, en partenariat avec de grands mouvements coopératifs italiens, français et belges. L’idée était de favoriser l’entraide entre l’économie sociale d’Europe de l’Ouest, très dynamique, et celle d’Europe de l’Est, en voie de disparition. Il fallait mettre en place des outils de financement communs pour ne pas laisser disparaître cette économie sociale. Nous avons donc créé CoopEst, société d’investissement basée en Belgique. Son objet est de renforcer les institutions financières prêtant à l’économie sociale, et plus généralement aux PME contribuant au développement économique local. Ces entreprises ont besoin de financements, d’investissements ou de fonds de roulement récurrents pour développer leur activité. CoopEst intervient pour renforcer les fonds propres des institutions financières qui octroient ce type de crédits (voir encadré).
K. S. CoopEst est un vrai succès commercial et un projet de finance utile. Mais il arrive dix ans trop tard, notamment vis-à-vis du système coopératif. La période comprise entre 1990 et 2004 était l’âge d’or de l’économie sociale dans l’Union européenne. C’était un secteur qui pesait jusqu’à 13 % du PIB et dont les forces politiques prenaient soin. Elle aurait dû aider l’économie sociale d’Europe de l’Est, avant l’adhésion de ces pays à l’UE, mais l’économie sociale est un secteur dont les préoccupations sont très locales, trop peu tournées vers l’international. Le discours a été entendu en 2002 et la conférence de Prague a lancé le projet CoopEst, qui a mis ensuite quelques années à trouver son business model.
Comment s’est portée l’activité de CoopEst pendant ces années de crise ?
Y. Z. La demande a été constante. Si l’action de CoopEst, de par sa petite taille, ne permet pas de pallier tous les problèmes, elle a eu une vraie utilité sur le secteur de l’économie sociale et de la microfinance, notamment en donnant de la crédibilité aux projets soutenus et en créant un effet de levier auprès d’autres financeurs.
K. S. Du fait de la crise, nous avons effectué un seul provisionnement, pour une institution roumaine. Pourtant, d’autres pays, comme la Lituanie, connaissaient des difficultés plus graves, mais nos interlocuteurs y sont restés solides. Cela dit, certaines institutions ont, elles aussi, subi la crise. Ainsi, si les banques coopératives se développent très bien, d’autres établissements, comme en Bulgarie, ont connu une stagnation de leur portefeuille face à la dégradation des conditions de crédit.
Le Crédit Coopératif a également racheté la TISE, une entité de la BISE. Pourquoi ce rachat ?
K. S. La Towarzystwa Inwestycji Społeczno-Ekonomicznych (TISE) a été créée en 1992 par la BISE, la
En cédant la BISE, il était convenu que nous rachèterions la TISE car l’acquéreur n’en avait pas d’utilité. Ce que nous avons fait 18 mois plus tard. Aujourd’hui, nous avons complètement rénové la TISE : elle cogère CoopEst et distribue des prêts aux ONG, ce que pratiquement aucune banque polonaise ne fait, ainsi qu’aux PME dans le cadre de programmes de soutien à la recherche et à l’innovation dans les petites entreprises. Nous finançons ainsi une trentaine de PME de l’informatique et environ 25 ONG. Nous allons continuer notre développement en Pologne via la TISE.
Quelles grandes évolutions a connu le secteur bancaire des pays de l’Est depuis la sortie du communisme ?
K. S. Les pays de l’Est avaient des banques d’État, généralement deux : l’une pour le commerce extérieur, l’autre pour l’épargne. Par ailleurs, en Pologne et, dans une moindre mesure, en Roumanie, les banques coopératives étaient très présentes. Ainsi, au début des années 1990, on comptait en Pologne 1500 banques coopératives. Elles constituaient un vaste réseau, mais ne servaient pas vraiment la population car elles dépendaient d’une caisse centrale très fragile car ponctionnée par l’État. Sur la période 1990-1993, la création de banques a été très vive sur la région. En Pologne, 128 licences ont été délivrées et 101 banques ont été créées. Cette période d’euphorie s’est poursuivie avec l’arrivée des grandes banques européennes : scandinaves, autrichiennes, belges italiennes, grecques… Elles ont pu racheter à prix réduit de grandes banques de dépôts et des caisses d’épargne locales. À l’époque, la nationalité de la banque importait peu à la population et aux autorités locales. En Pologne, 65 % du secteur est détenu par les groupes étrangers. Et c’était le cas de presque la totalité du marché hongrois. Les banques françaises ont à ce moment-là commis l’erreur de se détourner de la Pologne, jugée trop risquée, au profit de la République tchèque et de la Hongrie. Or, la locomotive de ces pays était la Pologne et les banques françaises ont ensuite payé le prix fort pour s’y réimplanter.
Quel impact la crise a-t-elle eu sur l’offre de services bancaires dans ces pays ?
K. S. Après un afflux de financement, nous avons assisté à un retrait massif dans ces pays. Comme une écrasante majorité des banques de l’Est sont détenues par des groupes étrangers, les robinets du crédit se sont fermés. La crise a été importée dans les pays de l’Est. La nationalité de la banque a alors retrouvé son importance : le credit crunch dans le pays d’origine de ces banques conduisait non seulement au retrait des capitaux, mais parfois aussi au refinancement des clients des maisons mères par les dépôts de ces filiales étrangères.
Parallèlement, il s’est révélé impossible pour les États de l’Est de construire des champions nationaux. En effet, les banques nationales rencontrent bien plus de difficultés à se refinancer sur les marchés internationaux que les groupes transfrontaliers. Et aucune stratégie européenne n’a été mise en place pour trouver une solution à ce problème.
Au niveau national, y a-t-il eu des ajustements ?
Y. Z. Les banques centrales des pays de l’Est ont depuis mis un coup de frein à l’accord des licences bancaires. Beaucoup de projets de transformation d’institutions en banques ont été arrêtés.
K. S. On assiste à l’arrivée de nouveaux types d’acteurs. Ils s’installent en libre prestation de services, pour un premier positionnement sur le pays, ou en succursale, ce qui leur permet dans les deux cas de dépendre de leur propre banque centrale. Aujourd’hui, racheter une banque n’est certainement plus aussi rentable qu’auparavant et il peut être plus intéressant d’ouvrir une succursale. Attention toutefois, car des accords pourraient être pris entre banques centrales pour faciliter la surveillance par le pays hôte. La Pologne et la Grèce ont récemment créé un précédent sur ce point, concernant Polbank.
Comment jugez-vous le financement de l’économie réelle par les banques sur toute cette période ?
K. S. L’offre était à peu près complète, voire un peu trop développée, comme dans les pays baltes. La croissance des crédits, notamment hypothécaires, y était débridée, poussée par l’offre des banques scandinaves. Les gens empruntaient pour tout : acheter une voiture, se marier et même partir en vacances… et cela en francs suisses ! On a assisté à une défaillance complète de tout système de surveillance. La crise y a donc été extrêmement sévère.
Y. Z. Dans les pays de l’Est en général, c’était le crédit aux petites entreprises qui posait le plus problème, en particulier dans les zones non urbaines. Le tissu local avait tendance à être délaissé au profit des grandes entreprises et des particuliers.
Quels sont les défis à venir ?
K. S. Il y a tout d’abord la hausse de la garantie des dépôts. En Pologne, la banque centrale a décidé de la fixer à 100 000 euros, contre 20 000 euros auparavant. Il s’agit également de limiter le recours aux prêts libellés en devises (euros, mais aussi francs suisses), qui transmettent le risque de change au client. Il est également essentiel d’établir une meilleure adéquation de durée entre les ressources et les crédits accordés, conformément à ce que préconise Bâle III. En Europe de l’Est – de manière comparable à l’Europe du Sud –, il est très difficile pour une banque d’émettre de la dette à 10 ou 15 ans. Cette exigence va donc certainement perturber un peu plus des pays dont le système financier est déjà fragile.