Commodity Trade Finance

Financement du négoce des matières premières : clap de fin pour les banques ?

Créé le

20.09.2021

Le retrait des grandes banques européennes dans le financement transactionnel des sociétés de négoce, observé depuis plus de dix ans, est-il en train de s’accélérer à la suite de défaillances de négociants à Dubaï et Singapour en 2020 ? Le point sur la réorganisation du secteur en cours.

 

Les banques et les négociants de matières premières ont des liens puissants, enracinés depuis le Moyen Âge, où banquiers et marchands ne faisaient qu’un ! De cette tradition historique, les banques contemporaines ont développé des activités spécialisées dans l’accompagnement financier transactionnel des sociétés de négoce. Ce métier, aussi appelé Commodity Trade Finance (voir encadré), consiste pour les banques à mettre à disposition des solutions de préfinancement et de financement de transactions, dont le sous-jacent est le négoce d’une matière première minérale (produits pétroliers, acier) ou agricole (céréales, coton, cacao).

Une marche arrière entamée à cause de la réglementation

Pour les banques actives dans ce type de financements, la décennie passée a été marquée par de profonds bouleversements, conséquences de la crise de 2007-2008 et de la crise de liquidité en dollars américains de 2011. Dès 2010, le Comité de Bâle [1] a ainsi fixé des règles de renforcement des fonds propres et de gestion de la liquidité. Cette réglementation sur le capital plus contraignante pour financer des transactions – dont les montants peuvent atteindre parfois plusieurs dizaines de millions de dollars –, a obligé les banques à faire des arbitrages avec d’autres activités, moins consommatrices de capitaux. Parallèlement, compte tenu des géographies impliquées dans le négoce des matières premières (pays à risques ou sous sanctions par exemple) et de la complexité des transactions, les dispositifs de lutte contre la fraude et contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme (LCB-FT) ont été durcis.

Les sociétés de négoce de taille intermédiaires pénalisées

Ces contraintes ont poussé les banques à s’adapter et réduire la voilure, voire cesser de financer certaines activités de leurs clients. Ce fut le cas des grandes banques françaises (BNP Paribas, CA-CIB, Natixis, Société Générale) qui se sont progressivement désengagées. Elles avaient pourtant connu, jusqu’au milieu des années 2000, une prépondérance dans ces activités de financement, malgré la concurrence des acteurs européens (Credit Suisse, HSBC, ING, Rabobank, Standard Chartered Bank, UBS). Ce sont principalement les sociétés de négoce de taille intermédiaire qui en ont pâti le plus. En effet, pour ces négociants, l’application stricte d’une approche par l’analyse financière classique n’est pas suffisante pour accorder des financements. Il n’est pas rare de voir la taille des crédits nécessaires représenter 10 à 20 fois leurs fonds propres.

Les gros opérateurs favorisés par leur accès aux marchés financiers

Il faut également prendre en compte des éléments comme la structure de l’opération (origine, destination, client final), le cycle transactionnel (trade cycle), les documents afférents – dont certains, comme le connaissement maritime, permettent à la banque d’avoir un contrôle sur la marchandise –, la réputation et l’expérience de ses dirigeants. Des banques de niches de taille intermédiaire et des filiales de groupes bancaires originaires du Moyen-Orient, d’Afrique subsaharienne ou d’Amérique Latine – déjà actives sur les places de Londres, Paris et Genève –, l’ont compris et compensent progressivement le retrait des acteurs bancaires traditionnels.

Quant aux grands opérateurs de matières premières énergétiques et métaux (Glencore, Trafigura) ou agricoles (LDC, Bunge, Cargill), ils ont bénéficié et bénéficient encore, d’importantes lignes de crédit de type RCF (Revolving Credit Facility), dont les montants peuvent s’élever à plusieurs milliards de USD [2] . Ces facilités structurées par un « pool » bancaire financent, entre autres, leurs besoins en fonds de roulement. Les conséquences ont été moins brutales. Les plus grandes d’entre elles ont accès aux marchés financiers (cotation en bourse, programmes obligataires, titrisation) et peuvent à leur tour, proposer des montages de préfinancement ou de prépaiement vers des géographies où certaines banques n’interviennent plus.

La pandémie de Covid-19 accroît les difficultés

Au cours du 1er trimestre 2020, la « mise sous cloche » des économies mondiales, conséquence de la crise sanitaire, a entraîné des baisses brutales des cours de certaines matières premières (pétrole et certains produits agricoles) ; généré des perturbations ainsi que des ruptures des chaînes d’approvisionnement des marchandises (supply chain), y compris dans la chaîne documentaire, matérialisant les transactions commerciales, que les entreprises et leurs banques – ainsi que les banques entre elles –, ont l’habitude de s’échanger. Ces documents jouent pourtant un rôle crucial dans la mise en place des financements et leur suivi, dans un métier encore loin d’être digitalisé. Des contrats commerciaux n’ont pas pu se réaliser, à la suite d’un défaut de l’acheteur par exemple, alors que leurs préfinancements avaient été débloqués. Tous ces facteurs ont été une source de difficultés financières pour certaines sociétés de négoce et les banques qui les finançaient.

Inquiétudes sur les fraudes

C’est dans ce contexte bien particulier qu’interviennent quelques fraudes retentissantes à Singapour (ZenRock, Hin Leong), Dubaï (Phoenix Commodities), pouvant se traduire par des pertes potentielles significatives pour le secteur bancaire.

Dans certains cas, la crise sanitaire a mis en lumière un système bien organisé de fraudes reposant sur de faux documents, de fausses expéditions (phantom shipping), dans d’autres, elle a aggravé des situations financières déjà critiques, conduisant à la faillite du négociant. Plus anecdotique, est cette fraude dont un négociant a été victime en Turquie durant l’été 2020 : malgré des documents d’inspection attestant de la qualité du cuivre embarqué dans les containers, ces derniers contenaient à l’arrivée, des blocs de béton peints en rouge [3]  !

Ces faillites ont été l’occasion pour plusieurs grandes banques européennes (BNP Paribas et Rabobank) de reconsidérer leur rôle dans le financement transactionnel du négoce et, de déclarer vouloir en sortir.

L’adaptation des banques dans un environnement en évolution

Les alternative financiers et les hedges funds, qui sont apparus il y a quelques années, certes plus souples, sont à la recherche de rentabilités importantes. Dans des périodes d’instabilité comme aujourd’hui, ne disposant pas toujours de back-offices pour piloter finement les financements et les documents, ils peuvent s’exposer à de mauvaises performances et des pertes financières.

Les banques continuent et continueront de financer le négoce. Elles s’adaptent déjà depuis plus de dix ans à un environnement plus contraint et prennent également en compte les considérations environnementales, sociétales et de développement durable (impact finance) dans leur approche crédit. La crise sanitaire voit une accélération dans les projets de digitalisation dans le secteur des matières premières, Komgo à Genève, TradeDoc à Singapour. Le but est de réunir l’ensemble des acteurs de l’écosystème des matières premières sur des plateformes uniques et sécurisées afin de partager et d’authentifier les informations transmises. Néanmoins, dans ce métier, le bon sens, le contact humain, la curiosité restent des qualités essentielles du banquier du Commodity Trade Finance ! Accompagner un de ses clients négociant de céréales à Rouen pour assister à un chargement d’un navire que l’on va financer permet notamment de mieux comprendre le rôle du manutentionnaire, de la société d’inspection, les interactions entre le « physique » et les documents, etc. Ce n’est pas toujours facile à faire mais c’est (souvent) indispensable !

 

1 Le Comité de Bâle ou Basel Committee on Banking Supervision (BCBS) est une instance chargée de concevoir les règles bancaires internationales afin de renforcer la fiabilité et la stabilité du système financier et d’établir des standards de contrôle prudentiel (https://www.bis.org/bcbs/).
2 Source : www.trafigura.com/press-releases/trafigura-closes-the-refinancing-and-extension-of-its-usd5-5bn-eu-syndicated-revolving-credit-facilities-its-first-sustainability-linked-loan-structure.
3 Marie-Pierre Olphand, « Arnaque rocambolesque au cuivre en Turquie », podcast RFI, Chronique des matières premières, 12 mars 2021.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº860
Notes :
1 Le Comité de Bâle ou Basel Committee on Banking Supervision (BCBS) est une instance chargée de concevoir les règles bancaires internationales afin de renforcer la fiabilité et la stabilité du système financier et d’établir des standards de contrôle prudentiel (https://www.bis.org/bcbs/).
2 Source : www.trafigura.com/press-releases/trafigura-closes-the-refinancing-and-extension-of-its-usd5-5bn-eu-syndicated-revolving-credit-facilities-its-first-sustainability-linked-loan-structure.
3 Marie-Pierre Olphand, « Arnaque rocambolesque au cuivre en Turquie », podcast RFI, Chronique des matières premières, 12 mars 2021.