Quel est le poids économique de la viticulture dans le paysage agricole français ?
Il y a, me semble-t-il, deux façons de répondre à cette question. La première consiste à s’appuyer sur les données statistiques relatives à la viticulture et le constat est, de ce point de vue, immédiat. Selon l’INSEE, le vin représente, en effet, 19 % de la valeur de la production agricole française (hors subventions), soit près de 14,5 milliards d’euros et 250 000 emplois directs. Sur le seul département de la Gironde où se situe le cœur de l’activité du groupe Cazes, la viticulture pèse pour 88 % de l’emploi agricole. Les chiffres à l’export sont tout aussi parlants : la France est le troisième producteur mondial de vins, et le premier en valeur avec, en 2017, les États-Unis pour premier débouché. Selon la Fédération des Exportateurs de Vins & Spiritueux de France, ils sont le deuxième contributeur à la balance commerciale française, derrière l’aéronautique. Les enjeux économiques associés à la viticulture – et, par conséquent, ceux du financement – sont donc considérables.
La seconde façon de répondre à votre question complète cette approche statistique. Il ne faut en effet pas oublier qu’au-delà des chiffres que nous venons d’évoquer, le terroir viticole et les grands vins français sont des vecteurs d’image et d’excellence. Ils participent à l’attractivité de notre pays. Cet aspect est certes peu mesurable par des outils statistiques conventionnels mais il est, de toute évidence, très présent et ceci doit bien sûr être pris en compte pour analyser le poids mais également le rôle économique de la viticulture.
Existe-t-il des particularités économiques caractérisant la viticulture bordelaise ?
Oui, c’est un secteur qui se distingue d’abord par son atomisation : on compte près de 8 000 exploitations en Gironde, pour une surface agricole totale d’environ 120 000 hectares. La taille moyenne des exploitations tend à s’accroître par concentration sur les grandes structures. Les recensements successifs montrent par ailleurs que les exploitations familiales diminuent au profit d’exploitations professionnelles.
Le paysage est aussi segmenté par l’offre : les grands crus et assimilés, environ 250 marques, représentent 8 % du volume de production, pour un poids économique de 1,5 à 2 milliards d’euros selon les millésimes, soit un tiers de la valeur du secteur. La réalité du marché est d’ailleurs très différente selon les exploitations. La globalisation de la consommation et le développement des échanges ont favorisé une concurrence accrue sur les appellations génériques, alors que les crus se sont valorisés, sous l’effet d’une plus forte demande internationale.
Au niveau commercial, le système de « Place » – terme consacré pour désigner l’interaction entre producteurs, courtiers, et négociants – est unique à Bordeaux. Il permet aux grands crus d’être distribués à moindre coût dans le monde entier en limitant le risque de recouvrement. Le négoce forme en quelque sorte une force de vente mutualisée.
De l’achat des matériels agricoles au portage des stocks : où se situent les besoins de financement des entreprises viticoles ?
En premier lieu, le foncier : s'il a connu une inflation mesurée dans les appellations moins prestigieuses, force est de constater que, parmi celles qui sont les plus recherchées, il s’est envolé depuis une quinzaine d’années.
Les causes en sont la globalisation du marché des grands vins, avec notamment l’émergence du marché asiatique, mais aussi l’attrait que représente le secteur pour un nombre croissant d’investisseurs nationaux ou étrangers. Les motivations des entrants sont diverses : le foncier viticole est notamment vu comme un investissement patrimonial à long terme ou un outil de diversification bénéficiant d’un certain prestige, mais dont la rentabilité nette reste toutefois faible comparée à d’autres actifs (souvent inférieure à 2 %).
De grands groupes industriels, des family offices, mais aussi des investisseurs institutionnels comme les compagnies d’assurances sont à l’origine des transactions récentes spectaculaires, que ce soit en Bourgogne (Clos de Tart/Artemis, Clos des Lambrays/LVMH, Bonneau du Martray/Stanley Kroenke…) ou dans le Bordelais (Montrose/Famille Bouygues, Calon Ségur/Arkéa, Troplong Mondot/SCOR…). La rareté des biens proposés entraîne souvent une concurrence accrue sur les dossiers et, conséquemment, des prix parfois élevés.
Par ailleurs, dans l’industrie viticole, le cycle de production est particulièrement long. Pour les grands crus, il s’écoule deux ans entre la taille de la vigne et la mise en bouteille du vin après élevage. Le cycle de l’investissement l’est naturellement bien plus encore. Le cycle de commercialisation de chaque millésime dépend quant à lui de la stratégie de mise en marché : une mise en marché primeur permettra d’alléger la charge de portage, mais certains stocks sont parfois conservés plus de dix ans avant d’être disponibles à la vente.
En quoi consiste le système bordelais de la vente en primeur et comment impacte-il le besoin de financement en fonds de roulement des grands crus ?
La Place de Bordeaux est un marché relativement organisé, mais non réglementé, qui n’exclut pas les transactions de gré à gré de la propriété vers le négoce, ou de négoce à négoce.
Les courtiers interviennent pour enregistrer les transactions et établir la cote des vins « livrables », c’est-à-dire des millésimes physiquement disponibles échangés sur la Place bordelaise. Ils recueillent, à ce titre, des informations essentielles qui aideront le propriétaire dans la formulation d’un prix de sortie « primeur », soit celui d’un vin en cours d’élevage qui ne sera mis en bouteille et livré que plus d’un an après.
Chaque mise en marché « primeur » est un exercice difficile : il s’agit d’évaluer avec justesse le prix auquel on peut vendre tout ou partie de sa production, ce qui permettra non seulement de financer l’intégralité de son cycle d’exploitation, mais aussi d’assurer l’essentiel de sa marge. L’équation à résoudre est multi-facteurs : il faut prendre en compte le volume, les prix et les stocks des livrables, le niveau de la demande propre au millésime, ainsi que des facteurs macroéconomiques multiples aussi divers que les taux de change, le dynamisme des économies sur les principaux marchés, l’appétence des consommateurs, etc.
Au final, le mécanisme s’apparente assez à celui d’une « IPO ». Sous-estimez votre prix de sortie et le marché corrigera en vous privant d’une partie de la marge ; a contrario, vous ne vendrez pas le volume proposé avec les conséquences que cela implique : portage, effets négatifs sur les mises en marché suivantes et sur la notoriété du cru.
Les marchés d’exportation sont importants pour la viticulture française, bordelaise en particulier. Comment est-ce que les problématiques de taux de change sont alors appréhendées/gérées ? N’existe-t-il pas des différences, à cet égard, entre grands crus et les autres vins ?
Les grands crus vendent exclusivement au négoce bordelais pour qui la pratique courante est de facturer en euros, départ chai. Il n’y a peu ou pas de gestion de risque de change.
Quelques marchés spécifiques peuvent toutefois engendrer un besoin ponctuel de couverture, comme par exemple la vente à une compagnie aérienne. À Lynch Bages, l’un des vignobles des Domaines Cazes, nous avons pu amorcer une relation avec Cathay Pacific Airlines au milieu des années 1980 grâce au concours de notre négociant qui a accepté d’être payé en yen, et de se couvrir par des ventes à terme. Cette compagnie basée à Hong Kong ne souhaitait alors rapatrier du Japon le produit de sa destination la plus rentable et exigeait de payer ses fournisseurs depuis Tokyo !
Quels sont les autres risques financiers auxquels les entreprises viticoles peuvent être assujetties ?
Les entreprises viticoles sont soumises aux risques financiers classiques de toutes les entreprises, à commencer par le risque de taux sur les emprunts. Les swaps sont, dans ce domaine, les outils de couverture les plus couramment utilisés, en raison probablement de leur simplicité. Nous avons néanmoins eu recours une fois à un swaption pour sécuriser le montage financier d’une acquisition en cours.
La gestion du cash engendré par les ventes en primeur expose aussi au risque de marché sur les placements. Ce risque évolue en fonction du cycle de trésorerie de l’entreprise et du succès des campagnes primeur. Enfin, suite à la crise bancaire de 2008, nous nous sommes penchés pour la première fois sur le risque de contrepartie… Nous avons, à ce titre, décidé d’élargir notre pool bancaire afin de mieux diversifier nos placements !
Face à une forte concurrence nationale et internationale, la notion de « taille » est importante afin de réaliser des économies d’échelle et, notamment, de gagner en compétitivité-prix. Ce constat se vérifie-t-il dans le segment des grands crus ? Le cas échéant, comment ceci influence-t-il les stratégies de croissance interne et externe des entreprises viticoles bordelaises et leur besoin de financement de haut de bilan ?
Il est certain que la taille permet de mutualiser les charges d’exploitation, mais ce gain de productivité reste marginal. Les grands crus ne se situent pas dans une économie de rationalisation des coûts, mais de valorisation de l’offre. Mon grand-père André Cazes raisonnait déjà ainsi en expliquant qu’« à Lynch Bages, il est toujours plus aisé d’essayer d’augmenter le prix de vente de 1 franc, plutôt que d’essayer de baisser le coût de production d’un même montant… ».
Le premier levier de création de valeur pour bon nombre de grands crus est l’augmentation de la surface cultivable. Ceci est plus évident sur la rive gauche, où le classement de 1855 permet l’acquisition de parcelles et l’intégration dans le cru, dans la limite d’une même appellation. Le système est plus rigide à Saint-Émilion, où le parcellaire est classé au même titre que la marque. Il semble cependant que les choses évoluent sur ce point et il est possible que les règles de ce classement, révisé tous les dix ans, s’assouplissent dans les prochaines années… si ce classement perdure ! Car il est aujourd’hui contesté et des procédures sont en cours.
Dans les appellations prestigieuses, la volonté d’expansion des crus classés a fait considérablement augmenter le foncier, comme je l’évoquais précédemment. À Pauillac, les prix de l’hectare ont été multipliés par trois depuis 2006, voire plus… Compte tenu de la difficulté d’acquérir un domaine viticole de renom, cela reste un marché d’opportunité.
Nous avons eu la chance d’acquérir le château Haut-Batailley en 2017, cru classé voisin à Pauillac. Cette opération n’a pu se faire que grâce à la volonté de transmission d’une famille localement implantée vers une autre, et parce que le contexte financier s’avérait très favorable. Il est clair que sans fonds propres importants et sans des taux d’intérêt particulièrement bas, nous n’aurions jamais pu nous positionner sur une telle opportunité !
Les marchés de produits dérivés financiers sur matières premières sont en plein essor depuis des décennies. Alors que des réflexions ont, semble-t-il, été menées dans ce sens, pensez-vous que le marché du vin, celui du vrac pour le moins, puisse un jour se financiariser ?
La segmentation du marché et la difficulté de rendre les produits « standardisables » – en raison notamment de l’importance accordée à l’origine – rendent difficile toute tentative de financiariser ce secteur. Sur le « vrac », la taille relativement faible et la liquidité sont des freins réels et rendraient le marché manipulable, un facteur a priori rédhibitoire pour qu’un marché à terme « papier » puisse se développer.
Répondre pleinement à cette question implique cependant un bref rappel historique. Au début des années 2000, Euronext a tenté d’introduire un contrat à terme sur les grands Bordeaux rouges. Ce produit s’adossant à 140 marques visant à se couvrir contre l’évolution des cours a cependant été mal perçu par la filière qui s’y est opposée. Les châteaux n’appréciaient guère qu’il soit fait usage de leur nom, et les négociants y voyaient un risque de détournement de leur marché.
Au final, la période de financiarisation du secteur des grands crus bordelais aura duré une dizaine d’années. L’envolée du millésime 2000 qui marque le retour à une période inflationniste après le difficile 1997, vendu trop cher en primeur, est alors accompagnée par l’apparition de fonds d’investissement spécialisés. La création à Londres d’une Bourse d’échange (Liv-Ex) assurant des transactions anonymes et sécurisées amplifie le phénomène.
Les vins notés sur une échelle de 100 points sont vus, à cette période, comme des placements alternatifs crédibles, Robert Parker – le critique le plus influent au monde – décernant ses notes tel une agence de notation de crédit… Tout cela tend à accentuer la volatilité du marché et la spéculation sur les grands millésimes. Adoubées par Parker, certaines propriétés profitent de cet excès de liquidité pour pousser leurs mises en marché à des niveaux de prix artificiellement élevés. N’ayant pas de client traditionnel pour ces vins, le négoce est bien heureux de se « décharger » sur de nouveaux entrants rassurés par la notoriété du cru et la foi en la « note Parker ».
Au milieu des années 2000, cette tendance commence néanmoins à s’infléchir. Le phénomène des vins dits « de garage » – micro-cuvées de la rive droite apparues dans les années 1990 et adoubées par Parker – s’essouffle et les premiers échecs des fonds d’investissement sont notables. Les propriétaires attentifs se soucient à nouveau de la qualité « distributive » de leurs clients finaux sur fond de montée en puissance du marché asiatique. La crise financière violente de 2008 marque un arrêt brutal à cette dynamique.
La campagne du millésime 2008 se fait dans un climat logiquement tourmenté : demande atone pour un millésime peu considéré et contexte économique très défavorable. Les prix chutent tandis que le plus gros importateur américain doit revaloriser tous ses stocks et passer d’importantes provisions. Les pertes affichées par ce « mark to market » entraînent la liquidation de l’activité grands crus de cette société avec un retentissement dans toute la filière.
Le redémarrage ne tardera pas grâce à la succession de deux grands millésimes, 2009 et 2010, mais l’intérêt du monde financier pour les grands vins s’est tari… La flambée des prix qui accompagne ces millésimes est cette fois due à l’appétit du marché chinois.