Matières premières

Le financement énergétique : de l’évidence politique à la complexité économique

Créé le

27.01.2020

La transition environnementale pourrait laisser à penser que le financement des énergies ne peut être appréhendé que dans l’optique du nécessaire remplacement des énergies non renouvelables dans le mix énergétique mondial. Cette question est bien plus large, car au-delà des ambitions politiques, elle doit intégrer des critères économiques et technologiques*.

Le réchauffement climatique est une réalité et nul ne saurait raisonnablement contester la pertinence d’engager nos économies sur le chemin d’une transition environnementale ambitieuse. Il y a, bien sûr, de profondes divergences nationales et internationales sur les moyens pour y parvenir ou sur l’urgence à le faire tandis que, dans la diversité des engagements politiques, les climatosceptiques les plus sourds font face aux partisans d’une décroissance dont on peine à comprendre quelle en serait l’issue. Le vaste chantier d’un monde « décarboné » avance pourtant. Les défis qu’il soulève n’en demeurent pas moins considérables et celui de l’énergie est, fort logiquement, le plus important d’entre eux. Du moteur immobile d’Aristote aux derniers travaux sur la maîtrise de la fusion nucléaire, la notion d’énergie est scientifiquement dense et sa circonscription au seul domaine de l’économie – qui lui préfère probablement le concept de « ressources énergétiques » – ne nous libère guère du flot de questions qu’elle soulève. Celles liées au financement de l’énergie sont assurément les plus importantes d’entre elles. La disponibilité des diverses sources énergétiques n’est-elle pas la conséquence directe des choix d’investissement passés ? En Europe, les débats sociétaux sur la transition environnementale pourraient nous laisser à penser que la thématique du financement des énergies ne peut – doit ? – qu’être appréhendée dans l’optique du nécessaire remplacement des énergies non renouvelables dans le mix énergétique mondial. Elle est, pourtant, bien plus large.

Une demande persistante pour toutes les formes d’énergies

Financement de l’énergie et financement de la transition énergétique ne peuvent, en premier lieu, être assimilés. Bien qu’il soit convenu d’opposer énergies renouvelables et non renouvelables, il faut en effet rappeler qu’elles ne se concurrencent véritablement que dans le domaine de la génération électrique, alors que le pétrole et le gaz servent bien d’autres usages, dans les transports routier, maritime et aérien ou dans l’industrie notamment. Il y a donc encore aujourd’hui, et en l’absence de substituts technologiquement et économiquement viables, une demande qui s’exprime pour toutes les formes d’énergies et, dès lors, un besoin de financement associé. Le monde a ainsi consommé 13,86 milliards de tonnes équivalent pétrole (Gtep) d’énergies primaires en 2018, dont 11,74 Gtep de pétrole, de gaz et de charbon et 1,5 Gtep d’énergies renouvelables [1] . La consommation mondiale d’énergie n’a jamais cessé de croître et, qu’on le veuille ou non, le financement de nouvelles unités de production permettant de la satisfaire est dès lors nécessaire.

Il serait, en second lieu, particulièrement hasardeux d’accorder une place démesurée à la « seule » question du financement des activités productives, fussent-elles liées à la génération électrique. Les énergies primaires doivent certes être captées/produites, mais également transformées, stockées, transportées et distribuées avant d’être consommées. Chacune de ces étapes est technologiquement et économiquement bien distincte d’une ressource à une autre, supporte des niveaux de risque différents et appelle, en conséquence, des volumes et des modalités de financement spécifiques. Dans le secteur du pétrole et du gaz offshore par exemple, la mobilisation des capitaux nécessaires aux activités d’exploration ne ressemble guère aux investissements dits « de développement », tandis que, dans le domaine du transport des énergies, le financement « de projet » des infrastructures électriques ou gazières s’avère bien différent du financement transactionnel propre au segment du commodity trade finance. On ne peut, par ailleurs, ignorer que les contraintes de financement ont souvent fortement évolué au cours de la dernière décennie, sous l’effet certes de choix politiques différenciés, mais également du progrès technologique. Au-delà de la thématique bien connue du gaz de schiste américain, rappelons ainsi que le gaz naturel a vu sa production et son transport maritime être récemment bouleversés par l’essor des Floating Liquid Natural Gas (FLNG) et des Regaseification and Storage Unit (FRSU) – des unités d’extraction/liquéfaction et de regazéification en mer bien moins onéreuses et plus flexibles que leurs homologues terrestres – au point de révolutionner le commerce international du gaz et, conséquemment, certains aspects de la géopolitique mondiale.

L’innovation dans le domaine des énergies nouvelles

Qu’on se le dise : les énergies renouvelables ne constituent pas non plus un ensemble homogène de projets économiques. Les investissements mondiaux en faveur des énergies renouvelables (génération électrique, réseaux et stockage) avoisinaient 602 milliards de dollars en 2018, contre 548 milliards en 2010, soit une progression d’environ 10 % sur la période, tandis que ceux consacrés à l’exploitation charbonnière et aux centrales thermiques reculaient de 41 % et 27 % respectivement [2] . Une dynamique vertueuse est donc engagée et les choix politiques réalisés dans ce domaine ne l’expliquent que partiellement : appelées à voir leur demande croître, les énergies renouvelables ont connu une forte réduction de leurs coûts de production, deux variables essentielles pour tout investisseur. Ce constat masque pourtant des réalités différentes. Certaines technologies sont désormais matures et bénéficient de financements abondants ; d’autres sont en revanche en phase de développement et apparaissent risquées aux yeux des investisseurs, ce qui interroge sur les mécanismes incitatifs dont les Pouvoirs Publics disposent pour drainer et y orienter les financements privés. Parce que la transition énergétique n’est pas suffisamment rapide pour satisfaire aux Objectifs de développement durable des Nations Unies et parce qu’au-delà des choix politiques, des frontières technologiques demeurent, la question essentielle n’est d’ailleurs peut-être pas tant celle du financement de l’énergie stricto sensu, que celle de la recherche scientifique et de l’innovation dans le domaine des énergies nouvelles.

Le développement économique des pays

Ce constat étant établi, une dernière interrogation subsiste : peut-on considérer d’un même regard la problématique du financement de l’énergie, indépendamment du degré de développement économique du pays dans lequel nous vivons et, plus encore, de la disponibilité nationale des différentes sources d’énergie ? Rien n’est moins sûr. Si les pays de l’Union européenne investissent désormais peu dans les énergies fossiles et dans les centrales thermiques, tel n’est pas le cas pour d’autres pays du monde et ceci ne peut foncièrement nous surprendre. À l’instar de la Russie dont plus de 80 % des investissements énergétiques sont liés aux énergies fossiles, leur croissance économique dépend des volumes de gaz et de pétrole qu’ils exportent et, nonobstant l’antienne de la « malédiction des matières premières », il existe bien une rationalité à investir dans ces segments, à court et moyen terme pour le moins.

Une autre raison, bien plus sensible, explique pourquoi la transition environnementale n’est pas qu’une affaire de choix politiques. Dans nos débats européens, peut-on en effet oublier que l’accès à l’énergie, indépendamment de sa source, compte parmi les droits humains les plus fondamentaux et que de nombreuses populations en sont partiellement ou totalement privées ? Sans énergie, comment produire les ressources alimentaires dont elles dépendent, accéder à des services de santé, favoriser l’accès à l’éducation et à la connaissance ? Selon les données de la Banque mondiale, seulement 44 % de la population africaine disposait d’un accès à l’électricité en 2017 et ce taux tombe à moins de 15 % pour des pays comme le Burundi, le Tchad ou le Malawi. L’Afrique ne consomme que 3 % de l’énergie mondiale, l’Europe 15 % et l’Amérique du Nord près de 20 %. Des ressources primaires renouvelables – solaires et hydrauliques notamment – y sont disponibles en abondance et l’on pourrait se prendre à espérer qu’elles suffiront à satisfaire tous les besoins du continent. Le nécessaire développement économique des pays africains et l’essor démographique qu’ils connaissent laissent néanmoins peu de doutes à ce sujet. C’est donc bien l’optimalité du mix énergétique africain et celle de l’organisation continentale des réseaux de distribution qui doivent interroger. Une chose certaine est que les financements pour l’Afrique sont, dans ce domaine, aujourd’hui insuffisants et cela est l’affaire de tous : seulement 21 milliards d’investissement y ont été consacrés en 2018, soit environ 17 dollars par habitant, contre plus de 110 dollars pour l’Union européenne et 200 dollars pour les États-Unis. Affirmons-le : il y a ici une urgence absolue et nul ne devrait l’ignorer.

 

1 Source : BP Statistical Review of World Energy, 2019.
2 Source : Agence internationale de l’énergie, World Energy Investment, 2019.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº841
Notes :
1 Source : BP Statistical Review of World Energy, 2019.
2 Source : Agence internationale de l’énergie, World Energy Investment, 2019.