Au cours des trente dernières années, le financement non coté (ou private equity) s’est fortement développé et institutionnalisé en France. Si certaines étapes de la vie des entreprises sont désormais largement couvertes (programme en faveur des « gazelles », LBO), d’autres souffrent d’une désaffection (capital-risque et capital-retournement).
Le maillon faible
Les premiers tours de financement sont un des maillons faibles de la chaîne du financement des PME. Leur manque d’attractivité est lié à un triple phénomène :
- les rendements nets du capital-risque en France et en Europe sont très médiocres : -0,9 % en France sur un horizon de 10 ans à fin 2012 (contre +3,6 % au Royaume-Uni, -1,7 % en
Allemagne ) d’après l’[1] AFIC . À titre de comparaison, l’ensemble du capital-investissement a généré respectivement des rendements de 8,6, 11,4 et 3,4 % sur la même période. Aux États-Unis, les rendements du capital-risque et du capital-investissement sont de 14,3 et 11,8 % ;[2] - le temps entre la création d’une entreprise et les événements de liquidité (cession industrielle ou introduction en Bourse) s’est fortement allongé après l’éclatement de la bulle des valeurs technologiques (passé de 5-7 ans en moyenne à
9,2 ans ) ;[3] - la raréfaction des investisseurs durant les premiers tours a eu un effet systémique : le principe du capital-risque étant celui de la syndication, il est plus difficile de structurer des tours de table si le nombre de participants diminue.
Le financement participatif : une réponse très partielle
Le financement participatif représentait 2,7 milliards de dollars investis dans le monde en
L’Europe a recueilli
Le crowdfunding peut-il compléter l’intervention des business angels et du capital-risque ? Très partiellement seulement, car le crowdfunding :
- a un fort tropisme en faveur des technologies incrémentales et orientées grande consommation (Business to Consumer). Ce secteur est déjà largement couvert (notamment par les business angels). L’intervention du financement participatif alimente une certaine inflation des valorisations, ce qui est préjudiciable à l’attractivité et la pérennité du financement des jeunes pousses à long terme ;
- ne délivre qu’une valeur ajoutée très modeste (achat de produit par anticipation, publicité par bouche-à-oreille). Il ne propose qu’une faible (voire aucune) capacité de mentoring et d’assistance de la part des actionnaires, qui n’ont que peu ou pas d’interactions avec l’encadrement. Par ailleurs, le financement participatif n’offre qu’une faible stabilité des ressources financières : les actionnaires investissent de petites sommes et sont peu enclins à réinvestir ;
- n’a pas d’effet d’attraction pour les investisseurs institutionnels. Par sa structure, il limite fortement la négociation actuelle et future des termes d’investissement et des pactes d’actionnaires. Il élimine de fait l’intervention d’autres investisseurs exigeant des conditions d’investissement spécifiques.
La syndication et la structuration en tours d’investissement sont cruciales pour faire entrer de nouvelles compétences au Conseil d’administration des sociétés. De fait, le crowdfunding prive les jeunes pousses de cet apport fondamental. Or, plus que l’argent, ce sont l’expertise, le réseau et les relations entre investisseurs et entrepreneurs qui permettent d’augmenter le taux de succès des jeunes pousses. L’equity crowdfunding ne permet pas cet apport.
Un effet de mode
Plusieurs tentatives de financement de jeunes pousses par les particuliers ont été tentées. Les résultats n’ont pas été à la hauteur des attentes : 70 % des FCPI ont perdu de l’argent. Or le crowdfunding s’est construit sur une désintermédiation d’un secteur qui a besoin d’une intermédiation renforcée pour pallier un manque d’informations structurel. Au lieu d’augmenter la protection de l’investisseur, le crowdfunding la supprime et donne le pouvoir à l’entrepreneur dans une relation où il a déjà l’
Faut-il avoir peur du crowdfunding ? Pas vraiment. Peu de plates-formes vont
L'émergence des super angels
Une autre tendance est l’émergence des supers angels, c’est-à-dire de business angels qui ont une capacité d’investissement similaire à celle des fonds. Leur rôle est équivalent à celui du capital-risque semi-institutionnel (certains ont même créé des fonds, comme le fondateur de Netscape Mark Andreessen).
La France a vu l’émergence de ce type d’investisseur. Si c’est un moyen d’alimenter les jeunes pousses en ressources (y compris avec l’émergence d’écoles financées par ces investisseurs), cela ne résout qu’une partie des difficultés.
Tout d’abord, l’approche d’investissement demeure fermée (club, voire investisseur unique), ce qui prive les jeunes pousses d’apports cruciaux à leurs débuts. Ensuite, les entrepreneurs à succès ont tendance à sous-estimer les limites de leur savoir/savoir-faire, ainsi que de la portabilité de leur expérience. Leur expertise est souvent liée à une technologie ou à un marché spécifiques, ce qui signifie que leur apport pourrait être sans objet, voire contre-productif ailleurs.
Vers un modèle de capital-risque européen ?
Si ces nouvelles formes de financement ne remplissent pas les besoins de l’économie de l’innovation, quels pourraient en être les moyens ? L’histoire du private
Le modèle de financement américain est un succès relativement bien documenté. Cependant, le reste du monde, et notamment l’Europe, n’a pour l’instant pas trouvé le moyen de transposer ce modèle. Peut-être est-ce parce qu’il n’est pas transposable en tant que
En tournant notre regard vers l’Asie innovante, c’est-à-dire le Japon et la Corée du Sud, un autre modèle apparaît : celui du capital-risque d’entreprise (congloméral ou décentralisé). LeCVC (Corporate Venture Capital) est à ce point institutionnalisé et intégré à l’exercice opérationnel des grands groupes et de leurs sous-traitants qu’il n’est pas identifié en tant que tel.
Le modèle européen est probablement situé entre ces deux extrêmes. La difficulté consiste à les faire cohabiter et coopérer. En effet, plusieurs grandes entreprises européennes se sont auparavant essayées au CVC, avec des succès variables. Par ailleurs, les jeunes pousses ont une vision ambivalente de l’intervention de leurs concurrents (potentiels ou actuels) comme investisseurs.
De fait, contrairement à une idée répandue, le cœur des enjeux du financement de l’innovation n’est pas l’accès au capital, mais au marché, c’est-à-dire la commercialisation et l’industrialisation des innovations. Les business angels couvrent de fait l’amorçage et le capital-risque les derniers tours. Le « désert » de financement est celui de l’accès au marché. Les efforts devraient se porter sur l’accès aux marchés publics et privés réservés aux PME, coopération entre grandes entreprises et PME et programmes d’équipements en innovations.