Nous sommes aujourd’hui confrontés à des enjeux environnementaux réels : dérèglement climatique, perte de biodiversité, épuisement des ressources, pollutions, et les problèmes actuels nous montrent l’urgence de s’y intéresser. Ainsi, les acteurs de la finance communiquent largement sur leur prise de conscience de ces enjeux et la croissance de la finance durable s’est fortement accélérée. Aujourd’hui, 40 500 milliards de dollars sont investis pour intégrer des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG). Cela représente environ 40 % du total des encours mondiaux sous gestion et il est par conséquent important de comprendre ce qu’implique la transformation de ce secteur. Face à des défis complexes par leur nature, leur imbrication et leur horizon temps, qu’est-ce qu’exactement que la Finance durable et quels sont ses enjeux actuels ? Les contraintes imposées par le régulateur en ce sens se renforcent, mais est-ce suffisant ? Quels enjeux politiques se dessinent derrière la rédaction des normes ?
Après avoir défini la finance durable, nous détaillerons ses différentes approches et chercherons à savoir comment aller plus loin en envisageant un nouveau modèle international.
Finance durable, de quoi parle-t-on exactement ?
La Finance Durable désigne l’ensemble des mécanismes et instruments financiers permettant de soutenir dans une optique de long-terme, un développement économique et sociétal qui réponde aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs. Cette définition est cependant encore suffisamment générale pour recouvrir des notions assez hétérogènes telles que la Finance Responsable, la Finance à Impact, la Finance verte, les critères ESG, etc., ce qui crée beaucoup de confusion.
Des premières réflexions autour de l’investissement responsable aux Accords de Paris
L’investissement responsable est une pratique qui a évolué au fil du temps : d’une réflexion sur l’impact que pouvaient avoir certains investissements jugés non éthiques sur la société, à une participation active des investisseurs cherchant à générer un impact positif dans la société à travers leur portefeuille, la première initiative internationale « Who Cares Win » est lancée au sein des Nations Unis en 2004 en collaboration avec d’importants acteurs du monde de la Gestion d’Actifs. Cette initiative permet d’aboutir en 2006 à la définition des termes ESG (Environnementaux, Sociaux et Gouvernance) et pose les prémices de l’intégration de ces critères par les gestionnaires d’actifs, souligne Georg Kell. D’autres initiatives ont ensuite vu le jour, comme les Principes d’Investissement Responsable (PRI)2
La finance durable, une multiplicité d’approches et de critères
La multiplicité des critères et des approches représente un frein à la normalisation et à l’expansion de la Finance Durable notamment auprès des investisseurs particuliers, or, ce sont ces derniers qui expriment clairement un besoin de traçabilité et de compréhension et de donner du sens à leurs investissements.
L’intégration ESG consiste à évaluer la performance des entreprises selon des critères non plus seulement financiers, mais aussi Environnementaux, Sociaux et de Gouvernance (ESG). Comme le faisait remarquer Elree Winnett Seelig, « l’ESG peut représenter des choses assez différentes selon les cultures, les valeurs, le type d’organisation et le type de clients ». L’Investissement Socialement Responsable (ISR) intègre de façon systématique et traçable des critères ESG à la gestion financière via diverses stratégies : best-In-Class
La finance d’Impact – moins de 1 % des encours globaux mondiaux –, est quant à elle une approche d’investissement – principalement sur le marché non coté – qui cherche à générer un impact positif mesurable couplé à une performance financière. Il s’agit d’investir dans des business models innovants dont l’intention est de résoudre des problématiques environnementales et/ou sociétales. Ces projets ou entreprises sont financés par des fonds spécifiques motivés par le levier social et environnemental et n’auraient pu voir le jour avec des financeurs classiques, on parle alors d’additionnalité. Les Fonds d’Impact ont connu un essor important ces dernières années.
Un changement de paradigme : De la gestion des risques à l’Impact
En pratique, l’ESG a commencé à se développer (ESG.1.0) avec pour objectif une meilleure gestion des risques – risques physiques liés au changement climatique, risques de réputation –, et était surtout appliqué au marché des actions, majoritairement au travers de politiques d’exclusion. Nous assistons désormais à une évolution vers l’ESG 2.0 qui tend à offrir de la création de valeur non seulement pour l’actionnaire mais aussi pour un ensemble de parties prenantes comme nous l’explique Elree Winnett Seelig. Allant au-delà d’un ensemble de bonnes pratiques, l’ESG s’intéresse en effet de plus en plus à la stratégie des entreprises et à la manière dont elles transforment leur modèle économique pour créer de la valeur financière, mais aussi à l’échelle sociétale et environnementale. Dans ce cadre, Andrea Blackman souligne cependant qu’il faut faire attention aux politiques d’exclusion systématique des actifs « bruns », qui pourraient alors être financés par des canaux ne prenant que faiblement en compte les impacts environnementaux. Face à ce risque, cette démarche d’accompagnement des entreprises dans leurs transitions est d’autant plus nécessaire.
Ici, ce passage vers l’ESG 2.0 définit l’impact comme la nouvelle frontière. La mesure de cet impact est une immense évolution, et un challenge encore plus important dès lors que l’on se penche sur des entreprises cotées.
Comment aller plus loin : de la nécessité de données standardisables, de qualité
Jusqu’ici, peu d’entreprises avaient placé le sujet de la durabilité au cœur de leur stratégie. Pour autant, arriver à prendre en compte l’ensemble des risques pour définir, mesurer, publier et suivre la performance extra-financière est compliqué. Ainsi, les données nécessaires sont souvent disséminées dans différentes directions au sein de l’entreprise, ce qui rend difficile la mise en place de systèmes capables de les agréger et de les gérer. Par ailleurs, suivant la taille de l’entreprise se pose également une question de coût. Ici, l’évolution technologique et notamment l’intelligence artificielle vont certainement faciliter cette intégration dans les années à venir et améliorer la qualité des données. Plus les données disponibles seront précises et standardisables et plus l’offre de produits financiers pourra être transparente et intégrer des indicateurs de durabilité à tous les niveaux : investissement, financement, compensation carbone… Comme le souligne Andrea Blackman, « Il y a une opportunité dès lors que nous standardisons, mesurons et gérons ce que nous mesurons ».
Où en sommes-nous ? Et pouvons-nous être optimistes ?
Le secteur financier semble prendre conscience des problématiques non financières et s’engage à les intégrer dans le processus d’investissement. Toutefois, nous sommes encore loin des objectifs signés en 2015 : de nombreux engagements ont été édictés mais trop peu d’actions concrètes ont été mises en place.
Depuis la COP21
Cette évolution n’est donc toutefois pas encore une révolution, et nous ne sommes qu’aux prémices d’une évolution fondamentale du système financier qui pourrait se concrétiser prochainement, poussée par la demande et une réglementation plus contraignante
« Le momentum est là mais restons lucides ! » (Bertrand Badré)
Le secteur financier est un secteur très normé, et c’est en faisant évoluer ces normes de manière contraignante et systémique que nous pourrons envisager une réelle transformation du secteur financier intégrant d’une part les risques climatiques, et d’autre part, une approche plus durable du profit. Si nous voulons que la finance ait véritablement un impact, il faut donc restructurer le système existant dans son ensemble en repensant son mode opératoire : normes comptables, devoir fiduciaire, politique de rémunération, gouvernance comme le soulève Bertrand Badré, qui nous rappelle également que nous devons rester lucides quant au momentum ! L’intégration généralisée de l’ESG ou des initiatives telles que les PRI ne sont en effet que les fondations. Il est nécessaire de repenser les normes dans une optique plus long-terme, et non plus seulement dans la seule dimension financière d’« optimisation du profit ».
Aujourd’hui, beaucoup d’initiatives reposent encore sur des démarches volontaires et non contraignantes comme le dénonce Lucie Pinson. L’exemple fondamental est le prix du carbone : tant qu’il ne sera pas intégré de façon systématique et contraignante, il ne correspondra pas à un vrai prix de marché capable d’influencer la valorisation des actifs, comme le souligne Georg Kell. Si ce prix devenait une obligation normée, cela placerait les entreprises au même niveau, et chercher à devenir plus vertueux en diminuant ses émissions de CO2 ne serait plus un handicap financier. D’ailleurs, ce raisonnement pourrait également être appliqué au prix de la nature et de la biodiversité. Ces sujets, éminemment complexes et techniques, font l’objet de querelles de modélisation entre économistes depuis de nombreuses années, ce qui freine une véritable action.
De nombreux groupes de travail se penchent sur ces sujets de normes, le Sustainability Accounting Standards Board
Nous pouvons également noter d’autres initiatives telles que la Net Zero Asset Owner Alliance, lancée en septembre 2019 lors du Sommet Action Climat des Nations-Unies au sein duquel un groupe international d'investisseurs s’engage à assurer la transition de leurs portefeuilles d'investissements vers une neutralité carbone d'ici 2050. Elle représente désormais plus de 4 000 milliards de dollars d'actifs sous gestion.
Quand la lutte contre le changement climatique devient un enjeu géopolitique
Les coalitions et la collaboration internationale sont cruciales pour qu’une véritable transformation puisse voir le jour. Cependant, la rédaction des normes soulève déjà la question du leadership concernant la définition des standards internationaux.
L’Europe a pour l’instant pris une longueur d’avance, dans le cadre de son Green Deal qui vise à mettre en place une taxonomie et donc un langage communautaire et international pour catégoriser les activités économiques en fonction de leurs externalités environnementales. Si l’Europe reste soucieuse de préserver son leadership face aux États-Unis, saura-t-elle imposer son modèle ? L’arrivée du gouvernement de Joe Biden, qui rompt avec la politique climatique de Donald Trump en réintégrant les Accords de Paris par exemple, pourrait entraîner « une course vers le haut » comme l’indique Pascal Canfin, président de la commission environnement du Parlement Européen. L’Europe veut en effet garder son leadership et ne surtout pas donner l’impression d’attendre les prises de position des États-Unis pour affirmer son engagement climatique. Selon Bertrand Badré, l’idéal serait donc de trouver un terrain d’entente et de commun accord concernant les règles et régulations de ce nouveau système, même si la question reste bien évidemment un challenge politique.
Conclusion
Ainsi, le momentum est là et la finance pourrait bien être une des solutions pour répondre à l’urgence des problématiques auxquelles nous faisons face.
Elle pourrait même être, selon Georg Kell non plus seulement une solution mais un accélérateur de développement d’un nouveau modèle mondial qui intégrerait enjeux climatiques et recherche de profit d’une même intensité. Comment définir ce nouveau modèle reste le principal défi, et dépendra de la capacité des gouvernements, institutions financières, et entreprises à changer la narration autour de la notion de profit comme seule valeur de succès comme l’indique Andrea Blackman. Ici, les régulateurs auront un rôle primordial, car il s’agit pour la Finance de redéfinir ses attentes, ses objectifs et son mode opératoire et de faire tomber des barrières culturelles, opérationnelles, ou liées à des anomalies de marché, inhérentes au secteur. Arriver à connecter les notions de valeurs et de valorisations des enjeux climatiques est peut-être une des clés pour voir émerger ce nouveau modèle mondial.