Pour appréhender un risque futur, le financier, on le sait, estime une probabilité d’occurrence, un moment de réalisation et une amplitude de ce risque. Dans cette optique, il est utile de classer les risques d’origine climatique en fonction de leur nature. Je propose ici cinq catégories par ordre décroissant de probabilité d’occurrence :
1. Le risque sur les passifs des compagnies d’assurance et de réassurance : l’accroissement de la fréquence et de l’ampleur des catastrophes naturelles d’origine climatique crée une pression sur le bilan des assureurs et des réassureurs. Les dommages liés à des catastrophes ont représenté un coût moyen annuel de 64 milliards de dollars sur la période allant de 2003 à 2013 pour l’industrie de l’assurance (35 milliards en 2014). La probabilité est certaine.
2. Le risque d’évolution du contexte climatique modifiant radicalement la donne économique dans laquelle opèrent les entreprises et rendant un nombre croissant de risques inassurables. Les dommages liés à des catastrophes ont représenté un coût total moyen annuel de 200 milliards de dollars sur la période allant de 2003 à 2013 (110 milliards en 2014), dont 136 milliards n’étaient pas assurés (75 milliards en 2014). La probabilité est certaine.
3. Le risque sur la valeur de certains actifs dont l’exploitation intégrale est incompatible avec une limitation du réchauffement climatique à deux degrés. Il s’agit notamment du cas des actifs pétroliers (sujets des « actifs bloqués »/« stranded
4. Le risque lié à l’évolution du contexte réglementaire relatif à la question climatique, par exemple du fait des accords internationaux de type COP, qui impliqueront des contraintes sur certains acteurs économiques et une redistribution des cartes. La probabilité est élevée.
5. Le risque de responsabilité juridique future des gérants d’actifs au cas où leur inaction éventuelle en face des risques climatiques conduirait à l’avenir à des dépréciations d’actifs importantes (responsabilité fiduciaire). La probabilité est significative avec des variantes selon les environnements juridiques.
Quelle modélisation pour le risque climatique ?
Sans préjuger des conclusions du rapport que le Conseil de stabilité financière produira sur le sujet, ces différents risques économiques sont des ingrédients d’un possible risque financier systémique du fait des dépréciations considérables de valeurs d’actifs qu’ils peuvent induire dans un contexte d’interconnexion élevée des institutions financières. Quantifier le niveau de ce risque est complexe car cela nécessite non seulement de spécifier en termes appréhendables par les financiers, les risques d’origine climatique, mais également d’analyser la dynamique d’une propagation éventuelle de pertes économiques (en l’occurrence liées au réchauffement climatique) à l’ensemble du système.
La certitude est que l’ampleur du coût potentiel des risques catégorisés ci-dessus représente une part importante de l’ensemble des fonds propres des banques et des compagnies d’assurance de la planète, ce qui, dans un monde hypothétique où ces risques se produiraient tous demain et seraient portés uniquement par les banques et les compagnies d’assurance, constituerait une menace évidente sur l’ensemble du système. Deux points viennent néanmoins tempérer le pessimisme que cette remarque pourrait engendrer : d’une part, dans le monde réel ce risque ne sera pas uniquement porté par les bilans des banques et des assureurs car les investisseurs clients des sociétés de gestion d’actifs en portent une partie importante (ce qui n’est pas sans poser d’autres problèmes tout aussi considérables, notamment pour les épargnants et pour les fonds de pension) et, d’autre part, le moment de la réalisation du risque est inconnu.
Une autre dimension du défi posé tant aux financiers qu’aux régulateurs par le lien entre finance et climat est celui d’une modélisation des risques largement fondée sur des hypothèses de log-normalité, là où nous savons que les phénomènes devant être affrontés bientôt n’auront rien de gaussien : ce qui est aujourd’hui considéré d’un point de vue statistique comme un risque de « queue de distribution » (événement rare) deviendra demain la norme. Dans un tel contexte, la pertinence économique du niveau de fonds propres des institutions financières calculés selon les normes actuelles peut être questionnée. La question n’est pas triviale !
Interconnexion des institutions et risque systémique
Quant à l’effet propagation, il nous renvoie à la question de l’interconnexion du système financier mondial qui a, dans une bonne mesure, commencé à être traitée par la réglementation prudentielle et continue à l’être notamment à travers les travaux menés par le Conseil de stabilité financière. Pour autant, la réglementation prudentielle mise en place à ce jour n’aurait probablement pas la capacité de permettre au système d’absorber sereinement le défaut d’une, et a fortiori de plusieurs, institutions financières majeures. Cette problématique ne doit pas être oubliée dans l’analyse du risque potentiellement systémique des questions climatiques.
L’interrogation qui demeure est celle de l’horizon temporel de matérialisation du risque. Elle est particulièrement importante pour ce qui concerne la dévalorisation des actifs liés aux énergies fossiles et, ici, personne ne peut prétendre à la certitude, sinon à s’accorder sur le fait que lorsque la prise de conscience du caractère inexploitable d’une partie importante des réserves pétrolières se matérialisera il sera trop tard pour réagir « en douceur », ce qui pourrait nous plonger dans l’une de ces « courses vers la sortie » génératrices des crises financières majeures. L’attitude prévalant aujourd’hui sur cette question est de considérer ce moment comme encore suffisamment éloigné, d’où le fait de poursuivre le jeu du financement bancaire et de l’investissement en valeurs mobilières avec les paramètres habituels. Si cette attitude est compréhensible, la question se pose néanmoins du moment qui viendra inéluctablement où la musique s’arrêtera. Et, comme dans le jeu du mouchoir de notre enfance, nous savons qu’alors il n’y aura pas assez de chaises pour tout le monde.
Pour les banques de financement et d’investissement, la question climatique est avant tout source de redistribution des cartes. Les risques sont nombreux et, dans une large mesure, impossibles à couvrir. En effet, si la couverture de situations de risque local est au cœur du métier des BFI, il existe des limites évidentes à la possibilité de couvrir un risque global. Mais, bien sûr, la question climatique est aussi source d’opportunités nombreuses tant il est vrai que la transition est synonyme de nouveaux projets, de nouvelles infrastructures et de nouvelles entreprises à financer et à servir dans leur accès au marché.
Dans ce contexte, une action essentielle des pouvoirs publics réside dans le fait d’inciter le marché à s’adapter à la nouvelle donne. La dynamique de marché fonctionnant par intégration des informations disponibles, leur rôle consiste ici notamment à créer un environnement de transparence et de circulation de l’information sur ces questions. Ce point est essentiel. C’est ce que fait l’article 173 de la récente loi française relative à la transition énergétique dont on ne peut que se féliciter et plaider pour qu’il soit appliqué plus largement, à commencer par les autres pays de l’Union européenne.