La récente ouverture du secteur bancaire algérien a permis de remodeler le paysage bancaire du pays : une douzaine de banques à capitaux étrangers se sont ainsi implantées et, avec elles, une gamme des produits et services financiers. Le marché algérien, jugé en retard par rapport à celui de ses voisins marocains ou tunisiens, a été rapidement considéré comme un marché d’avenir pour les établissements étrangers. Cependant, depuis quelques mois, la tendance à l’ouverture et à la déréglementation semble se retourner avec la perspective, pour ces banques étrangères, de voir la rentabilité de leurs investissements s’amoindrir. Une défiance entre les établissements financiers étrangers et les pouvoirs publics semble s’installer. S’agit-il de difficultés passagères, accentuées par la crise économique, ou est-ce la fin de l’Eldorado algérien pour les établissements financiers étrangers ?
Un marché prometteur, dominé par les banques publiques…
L’Algérie est un pays qui, grâce à ses ressources naturelles, dispose de réserves de change très importantes (plus de 140 milliards de dollars à fin 2009) et d’un endettement limité (la dette extérieure est passée de 15 milliards de dollars en 2006 à moins de 500 millions fin 2009).
Son marché bancaire demeure largement dominé par les banques publiques. Au nombre de six, elles détiennent 90 % du marché, tant en termes d’actifs que de crédits à l’économie. La plus importante, la Banque Extérieure d’Algérie (BEA) génère un PNB de l’ordre de 500 millions de dollars, essentiellement sur les activités corporate liées aux hydrocarbures. Ces banques publiques, bien qu’en voie d’amélioration quant à la transparence et à l’assainissement de leurs créances, n’atteignent pas encore des niveaux de rentabilité satisfaisants. La taille importante des effectifs par guichet (28 agents en Algérie contre 11 au Maroc, selon une étude réalisée en 2008 par l’Union des banques maghrébines – UBM), reste notamment un frein aux performances.
Par ailleurs, en dépit de liquidités surabondantes, l’octroi de crédits aux acteurs économiques reste peu élevé : la BEA, première des 20 plus grandes banques maghrébines par le total des dépôts (27 milliards de dollars) est en en queue de peloton du classement des encours de crédits distribués au regard des dépôts et des fonds propres. L’étude réalisée par l’UBM met en évidence que seules 53 % des demandes de crédits sont acceptées en Algérie, contre 68 % au Maroc et 96 % en Tunisie. Les liquidités restent de surcroît plus largement destinées aux projets publics qu’aux entreprises privées : près de 85 % des crédits bancaires sont absorbés par le financement des projets des grandes entreprises d’État, laissant non adressée la demande de tout un pan de l’économie. Cette étude conclut donc que le système bancaire algérien ne répond pas efficacement aux besoins de financement du pays.
Enfin, le service à la clientèle est souvent jugé archaïque, avec notamment un niveau d’informatisation insuffisamment développé, poussant les Algériens à avoir une confiance limitée dans le système et à avoir massivement recours aux paiements en liquide.
…convoité par les groupes étrangers
C’est afin de répondre à ces problématiques que les pouvoirs publics ont ouvert les portes du marché bancaire aux établissements étrangers, qui y ont rapidement vu un marché en devenir. Avec un taux de bancarisation de l’ordre de 25 %, les 35 millions de personnes qui forment la population algérienne représentent un fantastique relais de croissance pour ces groupes dont les marchés d’origine sont largement matures.
Avec la baisse du taux de chômage (de l’ordre de 30 % au début des années 2000, il a été ramené à 12 % en 2009) et un taux de croissance annuel de 4 % (hors année 2009), le pouvoir d’achat progresse. Les moins de 20 ans, qui représentent 45 % de la population, constituent un potentiel de croissance intéressant à moyen terme.
Par ailleurs, le maillage du territoire reste à développer : l’Algérie, avec près de 1 200 agences, compte un point bancaire pour 25 000 habitants, contre un pour 12 000 au Maroc et un pour 9 500 en Tunisie, selon l’étude de l’UBM. Ce ratio est d’un pour 2 200 habitants en moyenne dans les 27 pays de l’Union européenne.
Depuis leur arrivée, les établissements financiers étrangers, bien qu’ils ne représentent que 10 % du marché (partagés entre les banques françaises, Citigroup, HSBC et les banques islamiques), ont ainsi modifié la structure de l’offre en proposant des produits aux particuliers tels que les crédits à la consommation et les crédits immobiliers. Avec des taux d’intérêt en moyenne plus faibles que les banques publiques mais, contrairement à ces dernières, pouvant être variables, elles ont ainsi attiré les particuliers désireux d’acheter des biens d’équipement et notamment des véhicules.
La Société Générale et la BNP, qui disposent d’un réseau destiné aux particuliers, ont massivement investi, pour détenir respectivement 45 et 57 agences.
Un environnement qui se modernise
Cette arrivée de nouveaux acteurs a permis d’accélérer la modernisation du marché financier, impulsée par le gouvernement. Des investissements importants ont ainsi été entrepris pour faciliter les échanges de flux financiers et permettre aux banques d’industrialiser la gestion des transactions. Plusieurs projets de place ont ainsi été conduits :
- mise en place en 2006 d’un traitement sécurisé des échanges de flux interbancaires portant sur des sommes de plus de 1 million de dinars (environ 10 000 euros) ;
- instauration d’un système de dématérialisation des titres de créances et de compensation des créances réciproques, permettant de sécuriser et d’accroître la capacité de traitement des chèques ;
- développement de nouveaux supports monétiques avec la diffusion de terminaux de paiement électronique (TPE) et de distributeurs automatiques de banque (DAB) pour promouvoir le développement des cartes de retrait et de paiement Parallèlement à ces investissements dans les infrastructures, la Banque d’Algérie a choisi de renforcer les exigences en termes de solidité financière, de pilotage de la rentabilité et de transparence des opérations. Plusieurs mesures importantes ont été prises :
- la décision, fin 2008, de quadruplement du capital minimum à l’agrément des banques, l’exigence passant ainsi de 25 à 100 millions d’euros ;
- le développement d’instruments de surveillance permettant d’améliorer le suivi des fonds propres des institutions financières, ainsi que les caractéristiques des crédits attribués (en fonction de leur maturité, niveau de provisionnement, etc.) ;
- la modernisation de la centrale des risques.
Comptant aussi sur l’ouverture à la concurrence pour parvenir à relever le niveau de gestion des banques publiques, le gouvernement algérien prévoyait notamment de privatiser le Crédit Populaire d’Algérie (CPA), qui a réalisé 240 millions de dollars de PNB en 2008 et compte 4 300 salariés pour 128 agences.
Jusqu’à fin 2008, l’Algérie représentait un marché extrêmement porteur pour les groupes bancaires étrangers. Le retour sur investissement d’ouverture d’agence était évalué à une année en moyenne, soit un investissement 4 à 5 fois plus rentable que dans les autres pays du monde.
Un retournement de tendance brutal
C’est avec le début de la crise financière que plusieurs signes ont rendu perceptible le retournement d’attitude du gouvernement algérien vis-à-vis des groupes étrangers. Les freins à l’implantation de sociétés financières étrangères sur le sol algérien se sont accumulés : les Caisses d’Épargne ont notamment dû renoncer à un projet d’implantation bien avancé. Quant à AXA, l’assureur français attend depuis plus d’un an la réponse du ministère des Finances sur ses deux demandes d’agrément, l’une concernant la création d’une société d’assurance dommage et l’autre la constitution d’une société spécialisée dans l’assurance vie. Pendant ce temps, l’appel d’offres portant sur le rachat de 51 % du CPA qui avait permis de dégager fin 2007 une shortlist de six candidats (BNP Paribas, Crédit Agricole, Société Générale, Natixis, Banco Santander et Citibank) a été annulé.
Enfin, la multiplication des plaintes contre les groupes étrangers tend à confirmer ce retournement de situation. Alors que l’ancien ministre des Finances, Abdelkrim Harchaoui, affirmait le 13 octobre 2008 dans La Tribune d’Alger que « les banques étrangères qui ont ouvert en Algérie ne se sont pas intégrées pleinement dans l’économie », la Banque d’Algérie déposait plainte contre 13 banques pour avoir mal rempli leurs dossiers d’opérations de change, exigeant des amendes sévères – dont 100 millions d’euros pour la Société Générale et 50 millions d’euros pour BNP Paribas – en application d’une loi punissant les infractions aux opérations de transferts de capitaux.
Les raisons de ce changement
L’application zélée de ce texte de loi est symptomatique de l’agacement des pouvoirs publics jugeant que les groupes étrangers ne font pas suffisamment bénéficier l’économie algérienne de la rentabilité retirée de leurs activités.
Au-delà du secteur financier à proprement parler, l’exemple du bras de fer entre le gouvernement et le groupe de téléphonie égyptien Orascom est caractéristique, le premier accusant le second d’avoir transféré des centaines de millions de dollars de dividendes réalisés par sa filiale algérienne Djezzy (1er opérateur de téléphonie mobile du pays) à sa maison mère, tout en réduisant significativement les investissements dans le pays. Ce cas est représentatif du climat actuel entre groupes étrangers et pouvoirs publics.
Bien que relativement épargnée par la crise du fait de sa non-intégration aux marchés globaux, l’Algérie a néanmoins subi le contrecoup de la baisse des prix des hydrocarbures et donc des recettes d’exportation, ce qui oblige donc à freiner l’augmentation des importations : « Toute l’action du gouvernement tend à donner un avantage relatif à la production nationale. Aujourd’hui, nous sommes en train de faire opérer à l’économie une transformation pour l’orienter vers un nouveau régime de croissance où la production nationale devra graduellement se substituer à l’offre externe » déclarait Karim Djoudi, ministre des Finances, en août 2009.
Cette volonté se traduit par un encadrement resserré des activités bancaires au travers de la loi de finance complémentaire de 2009 (LFC 2009) qui introduit de fortes restrictions et notamment l’interdiction du crédit à la consommation, hors prêts immobiliers, en conséquence de deux préoccupations des pouvoirs publics :
- voir croître le risque de surendettement d’une population encore peu habituée à recourir au crédit ;
- constater que ces crédits étaient essentiellement utilisés pour financer l’achat de véhicules étrangers (passage des importations sur les véhicules de tourisme et utilitaires de 2,5 milliards de dollars à 3,5 entre 2007 et 2008), mettant ainsi en péril l’industrie nationale.
Quelles perspectives ?
Le gouvernement algérien aimerait voir les groupes financiers étrangers investir dans le développement du tissu industriel local, plutôt que dans les crédits à des particuliers dont la situation financière est souvent fragile ou dans des opérations de financement de commerce extérieur. Depuis que l’Algérie s’est ouverte aux capitaux privés étrangers, les attentes des pouvoirs publics et des établissements financiers semblent divergentes, et sont sources de tensions et d’incompréhension mutuelles.
Pour autant, même si le marché algérien met du temps à se moderniser et à amorcer les grandes transformations, il n’en reste pas moins attractif et, sur le long terme, susceptible de générer une croissance longue et rentable. Ceci, les grands groupes l’ont finalement bien compris et bien que la LFC 2009 ne soit pas à leur avantage et ait nécessité une révision de leur plan stratégique, ils continuent de développer leur présence en Algérie, à l’image de BNP Paribas El Djazaïr qui prévoit d’ouvrir 16 nouvelles agences en 2010.
Une fois les effets de la crise passés, il est à parier que les établissements financiers étrangers redécouvriront les atouts de ce pays, qui ambitionne toujours de mettre son système bancaire au niveau de ceux du Maroc et de la Tunisie.