Chiheb Mahjoub aurait pu faire une carrière de banquier. Il avait d’ailleurs bien commencé dans cette voie, jeune pionnier en France au service de l’industrie des produits dérivés.
Chiheb Mahjoub est originaire de Mahdia, petite ville de la côte est tunisienne. Fils d’universitaires et de haut fonctionnaire, avec la double nationalité franco-tunisienne, il fait ses études au Lycée Carnot de Tunis dont il sort major au baccalauréat. Puis il entre en prépa ingénieur au Lycée Louis-Le Grand, où il fait un choix d’orientation original à cette époque : les mathématiques financières, une discipline encore confidentielle au milieu des années 1980, alors que Nicole El Karoui lance son DEA dont la première promotion compte moins d’une dizaine d’étudiants. Il intègre l’Ensimag, puis l’École des ponts et chaussées qui sont parmi les premières écoles à assurer ces enseignements ; il en ressort ingénieur et titulaire d’un MBA finance et se lance dans l’industrie des produits dérivés. « Nous nous formions au cours de nos stages dans les salles de marché des banques d’investissement de BNP Paribas, Crédit Lyonnais ou Société Générale, se rappelle-t-il. Nous avons ainsi fait partie de la première génération qui a "pricé" des options et des swaps, et qui passait parfois des ordres d’une cabine téléphonique. Nous finissions par être plus aguerris que nos professeurs sur les chaînes de Markov ou les processus aléatoires. »
Plus entrepreneur que trader
Mais Chiheb Mahjoub ne poursuit pas dans cette voie : « Je ne me suis jamais senti suffisamment joueur ou nerveusement solide pour faire durablement du trading, explique-t-il. C’est un métier passionnant - y compris financièrement parlant –, mais qui exige une vie d’ascète ». En réalité, c’est un autre genre d’adrénaline qui fait avancer Chiheb Mahjoub, celle de l’entrepreneur, investi dans le développement d’activités, et de management : démarrer une activité, organiser son expansion… Or, dès 1990 s’offre à lui l’opportunité de participer à la création de Summit Systems, start-up franco-américaine développant et distribuant un outil de trading de dérivés de taux qui s’impose très vite comme le leader du marché. Fin 1994, lorsque Summit Systems est revendue à l’éditeur de software américain Misys, Chiheb Mahjoub se dirige vers le conseil. Il y acquiert une expérience supplémentaire indispensable à un manager : la gestion des équipes ou, selon ses termes, « une dimension de développement de l’homme ». Il y trouve aussi une approche intellectuelle des problématiques, elles-mêmes plus diversifiées, qui lui convient mieux. Mais s’il s’écarte de la voie bancaire, il en reste un observateur attentif, en se spécialisant sur les missions au sein des institutions financières.
Une spécialisation sur les marchés de capitaux…
Sa première tâche chez Deloitte consiste ainsi à créer une équipe de conseil très spécialisée sur les marchés de capitaux (bourses, salles des marchés) et à développer des missions de réorganisation ou de création de structures de gestion des risques chez des acteurs majeurs en Europe, aux États-Unis et en Asie ; puis en 2003, il fait partie de l’équipe réduite de 8 associés chargée de la conduite du projet de séparation, à l’échelle mondiale, des activités de conseil et d’audit de Deloitte. Cette séparation est une conséquence de la loi de sécurité financière adoptée en 2003 et applicable dès cet exercice, à laquelle sont confrontés tous les cabinets d’audit et de conseil de la place. Mais des évolutions internes défavorables, notamment sur le plan réglementaire aux États-Unis, contraignent à réduire la voilure : la séparation ne peut se faire globalement et s’effectue pays par pays.
...et un management collaboratif
Ineum, la société de conseil française, est lancée en octobre 2003, avec 349 salariés dont 35 associés. « Il a d’abord fallu beaucoup de sueur pour parvenir à convaincre les associés de nous suivre, négocier les conditions de séparation des actifs, la clause de non-concurrence… ; puis il s’agissait d’exister dans un marché encore complexe à l’époque, alors que nous n’avions pas de nom connu, ni aucune visibilité sur notre avenir, se souvient Chiheb Mahjoub, associé en charge du département banque-assurance. Nous nous sommes distingués par notre positionnement d’indépendant spécialisé sur le conseil stratégique opérationnel, en abandonnant l’intégration IT. Cette période était passionnante et notre cabinet a grandi en se développant sur plusieurs segments d’industrie et dans une dizaine de pays pour atteindre une taille de 1 300 consultants début 2008 ». Enfin, c’est encore Chiheb Mahjoub qui est aux manettes pour organiser, à partir du 2e semestre 2008, le rapprochement d’Ineum avec le groupe MCG et sa filiale récemment acquise le groupe Kurt Salmon Associates, conseil en stratégie centré sur le retail et l’industrie de la santé, présent aux USA, en Chine, au Japon ou encore en Allemagne. Objectif: renforcer la dimension internationale d’Ineum et diversifier ses secteurs économiques d’intervention.
Freiné par la crise, le rapprochement des deux sociétés s’achève aujourd’hui seulement. L’accession de Chiheb Mahjoub au poste de PDG d’Ineum, d’abord, et bientôt à celui de CEO de la structure cible Kurt Salmon créée par le rapprochement avec KSA, apparaît comme la suite logique de son action au sein du groupe.
Il y a forgé son propre mantra du management : collaboratif, global et s’appuyant sur des salariés « fiers de leur entreprise », avec un credo d’ « excellence » et de « respect du client ».
Des espaces où se ressourcer
En somme, une vision humaniste de la gestion. Et quand le monde des affaires devient trop prégnant, comme en 2008, lorsqu’il a fallu passer la crise en licenciant et en fermant certaines activités, Chiheb Mahjoub se ménage des espaces où il peut se ressourcer : auprès de sa famille bien sûr et de ses deux enfants de 12 et 9 ans, ou en Tunisie dans sa ville natale, mais aussi dans ses jardins secrets : la poésie et la plongée sous marine, deux mondes silencieux et sereins : Pablo Neruda, Chateaubriand, Baudelaire et Khalil Gibran dont il s’inspire pour écrire ses propres poèmes, ou les cénotes du Yucatan dans la jungle mexicaine, bassins souterrains où contempler les baobabs... par les racines.
Encadré
Les dates
- Formation initiale : Ensimag et École des ponts et chaussées
- 1988/89 : ingénieur financier, trading sur les marchés dérivés
- 1990 / 1995 : consultant et chargé de développement Summit Systems
- 1995 / 2002 : entre dans la practice banque d’investissement France de Deloitte Consulting, dont il devient lead partner pour l’Europe continentale,
- 2003 : co-fondateur et associé d’Ineum Consulting, lead partner en charge des institutions financières (banques et assurances)
- 2008 : managing partner en charge du développement à l’international
- 2009 : PDG
- fin 2010 : CEO de Kurt Salmon (nouvelle appellation du groupe réunissant Ineum Consulting et Kurt Salmon Associates)