Stress-tests

La Fed évalue les banques américaines

Créé le

17.02.2012

-

Mis à jour le

03.02.2014

Dans le dernier stress-test appliqué aux banques américaines, le scénario d’un défaut souverain en Europe n’est pas mentionné explicitement. Cette éventualité est tout de même présente en filigrane. Interview d'Evan Sekeris qui s'exprime à titre personnel, sans engager la responsabilité de la Fed.

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Même s’il a été efficace pour rassurer les marchés, le premier stress-test appliqué, en 2009, par la Fed aux banques américaines a été l’objet de critiques : l’hypothèse de croissance de 0,5 % en 2010 n’était pas si stressante que cela ; idem pour le taux de chômage moyen de 8,9 % en 2009 et de 10,3 % en 2010… Que pensez-vous de ces arguments ?

Un stress-test ne consiste pas forcément à tester la situation la plus catastrophique possible. L’objectif est davantage de tester une situation difficile, mais plausible. C'est ce qu’a fait la Fed afin de vérifier que les banques américaines étaient capables de survivre.

Certes, des critiques se sont exprimées sur les paramètres. Quand certains des niveaux de stress du test ont été dépassés par la réalité (sur le chômage en 2009, par exemple), des journalistes ont estimé que c'était la preuve d’une insuffisante sévérité de l’exercice. Pourtant, les hypothèses de la Fed avaient de faibles probabilités de devenir réelles. Mais les scénarios ont été élaborés en février 2009, puis la situation économique s’est fortement détériorée pendant les mois qui ont suivi.

Malgré ces critiques, ce test de 2009 (baptisé SCAP) a été un succès, puisqu’il a mis fin à la polémique sur les banques américaines. Comment expliquez-vous cette réussite ?

À l’époque, les marchés étaient déboussolés : même dans la perspective de la réalisation d’un scénario moyen, ils étaient incapables d’évaluer l’impact sur les banques. Dans ce contexte, le fait que la Fed ait mené un exercice objectif comme le stress-test, a rendu confiance aux marchés. La Fed a agi comme un arbitre, en disant que les banques américaines sont solides à condition que tel et tel établissement se recapitalise de tant. Le marché a pu identifier les banques solides et les autres. Les renforcements de fonds propres ont été mis en œuvre et la confiance globale dans le système bancaire a été rétablie.

Un autre test a eu lieu entre septembre 2010 et mars 2011. Quelles en ont été les conclusions ?

Avec un stress-test, la Fed souhaite vérifier que chaque banque peut maintenir un certain niveau de capital sur 2 ans. Les résultats du test font partie de la palette d’outils dont dispose la Fed pour savoir si elle peut accorder aux banques l’autorisation de disposer de leur capital et de leurs résultats comme elles le souhaitent. Les résultats de ce test ont incité la Fed à limiter la liberté de manœuvre de certains établissements.

Même si les hypothèses de ce test étaient publiques, les résultats sont restés confidentiels, contrairement à ceux de 2009.

Des stress-tests totalement confidentiels sont-ils menés par la Fed ?

Je ne peux pas répondre à cette question.

Le stress-test dont vous êtes en train d’analyser les résultats (envoyés par les banques le 9 janvier) est-il plus sévère que celui de 2009 ?

Dans ce test baptisé CCAR [1] 2012, la méthodologie demeure la même : la Fed prédit les états possibles de l’économie dans le futur. Ses économistes utilisent des modèles macroéconomiques afin d’estimer les scénarios futurs possibles. Un scénario avec une faible probabilité de se matérialiser, mais qui demeure réaliste, est retenu. Par exemple, dans le scénario adverse du test de 2012, un taux de chômage de 13 % et une diminution de 8 % du PIB sur 2 ans sont envisagés.

Par ailleurs, dans le CCAR 2012 (qui s’applique aux 19 établissements les plus importants), les six banques les plus actives sur les marchés financiers [2] devront subir un test supplémentaire : il retient l’hypothèse d’une répétition des mouvements de cours et de taux qui se sont produits au second semestre 2008, période de dislocation des marchés, après la faillite de Lehman Brothers. De plus, le test comprendra des stress liés à une éventuelle évolution défavorable de la situation actuelle en Europe. C’est l’unique référence explicite à la crise européenne.

Cette évolution défavorable implique-t-elle un défaut sur la dette d’un ou plusieurs États européens ?

La Fed ne spécifie pas la nature exacte de ce stress. Le texte fait allusion à la situation courante en Europe sans donner de consignes supplémentaires.

Dans le scénario applicable à l’ensemble des 19 banques, y a-t-il une référence explicite à un défaut sur la dette d’un ou plusieurs États européens ?

Une des critiques formulées sur ce test consiste à reprocher l’absence de scénario catastrophe sur l’Europe. La Fed n’a pas retenu cette hypothèse, car aux États-Unis les banques ne détiennent pas beaucoup d’obligations souveraines européennes, qui ne constituent donc pas une courroie de transmission. En revanche, nos banques sont très exposées à la croissance américaine.

Même si le test n’évoque pas explicitement une catastrophe en Europe, il exprime implicitement une telle éventualité, le scénario américain étant très dur. Or, si l’économie américaine devait souffrir à l’avenir, comme il est envisagé dans le test, cela serait lié à une dégradation de la situation en Europe. En effet, le Vieux Continent est un partenaire commercial important pour les États-Unis, donc si elle venait à connaître des difficultés sérieuses (faillite de plusieurs états ou forte récession par exemple), cela aurait des conséquences macroéconomiques négatives pour les États-Unis, ce qui affecterait les banques.

Pourquoi ne testez-vous pas un éventuel défaut de l’État américain ?

La probabilité d’un tel défaut est perçue comme étant trop faible pour justifier l’inclusion d’un tel scénario.

Que pensez-vous des reverse stress-tests qu’utilise la FSA ?

La FSA demande aux banques d’identifier les scénarios qui les rendraient non viables. Cela permet davantage de déceler les problèmes de liquidité que les problèmes de capital. En effet, souvent, les scénarios qui agenouillent une banque révèlent des problèmes de liquidité et non pas de solvabilité.

Quand la Fed va-t-elle rendre public les résultats du CCAR 2012 ?

La Fed a besoin d’un certain délai. Les banques ont réalisé l’exercice de leur côté, mais le superviseur a également ses propres résultats car il a utilisé ses modèles sur les chiffres fournis par les banques. La Fed a une équipe qui analyse la méthodologie des banques et leurs résultats, et une autre qui développe ses propres modèles et résultats. Les banques recevront les conclusions de la Fed en avril.

Selon vous, en quoi les stress-tests réalisés de chaque côté de l’Atlantique par les autorités prudentielles divergent-ils ?

Le critère le plus différenciant est la transparence. En 2009, la Fed a donné beaucoup plus d’informations que le  CEBS [3] . Celui-ci est ensuite devenu l’ EBA [4] , qui a opté pour une communication plus importante que celle de la Fed. Celle-ci sélectionne dans les tests ce qui peut être rendu public ou pas.

Par ailleurs, il existait d’importantes différences nationales dans les premiers stress-tests européens. Chaque pays a appliqué des paramètres différents. Cela a décrédibilisé le résultat aux yeux des marchés, car les chiffres dans les différents pays n’étaient pas toujours comparables. Enfin, la sévérité du stress des premiers tests européens était insuffisante aux yeux du marché, lequel a considéré qu’il s’agissait de pertes attendues et non pas de tests avec des pertes inattendues et exceptionnelles. D’ailleurs, des établissements perçus comme étant faibles ont réussi les tests.

À l’inverse, aux États-Unis, en 2009, la Fed a tenu compte des scénarios de double dip [5] qui circulaient alors.

Ne trouvez-vous pas que les stress-tests européens ont évolué et sont devenus plus sévères entre 2009 et 2011 ? Et que pensez-vous du capital exercise (dont les résultats ont été publiés en décembre 2011) ?

C’est exact, les stress-tests de l’EBA sont devenus plus sévères. Ils sont aujourd’hui comparables à ce que fait la Fed. Dans mon appréciation, j’inclus le  capital exercise que je considère comme un stress-test. Malheureusement, les premiers stress-tests ont donné une mauvaise image au marché qui a tardé à accorder sa confiance à ces exercices.

Concernant la distinction entre stress-test et capital exercise, elle n’existe pas pour la Fed qui n’a qu’un exercice. Je l’appelle stress-test mais le nom est « Comprehensiv Capital Adequacy ». L’exercice cherche à voir si le capital est suffisant ou pas. C’est donc un capital exercise, mais dans un contexte de stress, avec des scénarios plus ou moins sévères. La Fed mixe les deux approches.

 

1 Comprehensiv Capital Analysis and Review. 2 Bank of America, Citigroup, Goldman Sachs, JPMorgan Chase, Morgan Stanley et Wells Fargo. 3 Committee of European Banking Supervisors. 4 European Banking Authority. 5 Récession suivie d’un rebond, puis d’une seconde récession.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº746
Notes :
1 Comprehensiv Capital Analysis and Review.
2 Bank of America, Citigroup, Goldman Sachs, JPMorgan Chase, Morgan Stanley et Wells Fargo.
3 Committee of European Banking Supervisors.
4 European Banking Authority.
5 Récession suivie d’un rebond, puis d’une seconde récession.