Marché boursier

Face à la crise, les actionnaires individuels font preuve de sang-froid

Créé le

05.05.2020

L’affaire semblait entendue : il faut guérir l’épargnant de son addiction aux produits sans risques. Cette vieille antienne semblait enfin prendre corps, sous les coups de boutoir de la chute des rendements. Le Covid-19 y met-il une fin brutale ? Pas si sûr, d’autant que la crise met cruellement en relief la fragilité capitalistique de nos entreprises et le rôle crucial de l’actionnariat individuel. À condition qu’elle ne soit pas l’occasion de retomber dans les vieux travers…

Quand on évoque les actionnaires individuels, de quoi parle-t-on exactement ? Tout simplement d’un peu plus de 20 millions de personnes qui investissent en direct sur les marchés actions des 27 États membres de l’Union européenne et du regretté Royaume-Uni. Ce nombre peut sembler modeste, au regard de la population totale de ces pays, mais on aurait tort de s’y arrêter : ils ne représentaient pas moins de 1 350 milliards d’euros [1] de capitalisation boursière il y a encore quelques mois. Il convient d’y ajouter 8,2 millions d’actionnaires salariés qui détenaient quelque 350 milliards d’actions il y a un an [2] .

Les quelque 3 millions d’épargnants français à investir en actions en direct ont une part significative de ce gâteau. Selon la Banque de France, ils détenaient en effet 292,3 milliards d’actions cotées en direct au 30 septembre 2019 [3] . Soit environ 12 % de la capitalisation boursière une fois retirées les actions étrangères en portefeuille. Côté actionnaires salariés, ils sont 2,9 millions à posséder 4,8 % du capital des sociétés cotées [4] . Certes, la crise du Covid-19 a donné un sérieux coup de canif dans cette épargne, mais elle n’en a pas pour autant atténué son rôle stratégique. Bien au contraire.

Des propriétaires autant que des investisseurs

En effet, lors des périodes de grande volatilité des marchés, la présence d’actionnaires individuels au capital constitue des avantages très significatifs pour les entreprises. Ce sont par nature des actionnaires de long terme qui ne sont pas soumis aux mêmes contraintes que certains investisseurs institutionnels. Fidèles, ils ne sont pas avares de leur engagement quand les entreprises ont besoin de faire appel au marché pour se recapitaliser. Gageons qu’ils répondront présent quand, dans quelques semaines ou quelques mois, de nombreuses sociétés lanceront d’inévitables augmentations de capital. Les banques ne pourront pas les financer toutes ni l’État les nationaliser.

Attention, nous ne parlons pas ici de « spéculateurs » et autres « day traders » mais d’investisseurs de long terme. Il ne s’agit pas pour nous de stigmatiser les premiers dont le rôle est loin d’être inutile. D’autant que, de plus en plus souvent, les deux se mélangent. Il reste que, collectivement, les actionnaires individuels ont des qualités que les autres investisseurs n’ont pas. Ils pensent comme des propriétaires et ont la loyauté de propriétaires. Il suffit de les entendre lors des assemblées générales ou des réunions d’actionnaires pour se rendre compte de cette relation charnelle qui repose sur une connaissance profonde de l’entreprise. Sans conflit d’intérêts ou recherche d’avantages autres que la préservation, la croissance et le fruit de leur investissement. Les actionnaires individuels sont souvent décrits comme des moutons prêts à se jeter de la falaise car ils n’auraient pas le savoir et l’expérience des « zinzins ». Ce qui est faux. Ils investissent une partie de leur épargne et ils le font de manière sensée. Ils s’informent, interrogent et choisissent. Pourtant, leur rôle stabilisateur est indéniable à tel point que de nombreuses entreprises de toutes tailles consacrent des efforts importants à les attirer et à les fidéliser.

Il est évident que les actionnaires individuels recherchent avant tout un bénéfice personnel. Mais, consciemment ou non, ils apportent une contribution importante à l’entreprise. Leurs économies visent à fournir des capitaux indispensables à sa croissance, que ce soit directement au moment de l’émission de titres, ou sur le marché secondaire qui est lui-même un processus qui aboutit finalement à une augmentation de sa valeur et à une création de richesse.

Une série de chocs violents

Pour autant, on ne peut pas dire que l’actionnaire individuel ait été bien traité depuis vingt ans. Au moment où un nouveau choc le frappe, il sort à peine d’une crise profonde provoquée par une accélération de la récurrence des crises boursières et une très forte hausse de la volatilité des actions, un alourdissement sans précédent de la fiscalité du capital, le développement de l’intermédiation au détriment de l’investissement en direct et une stigmatisation de l’actionnaire qualifié de profiteur. La combinaison de ces facteurs a non seulement provoqué la diminution significative du nombre d’actionnaires en France mais a également contribué à accélérer son vieillissement au point que l’âge moyen de l’actionnaire individuel français approchait 60 ans [5] il y a peu encore.

Certes, la loi de Finance 2018 et la loi PACTE ont, fort heureusement, en partie changé la donne en simplifiant la fiscalité du patrimoine et les règles du PEA. De plus, l’effondrement des rendements des placements sans risques et de l’assurance vie a désorienté les épargnants qui commencent à mieux comprendre la relation étroite entre risque et rendement. D’où une reprise de l’actionnariat individuel constatée depuis deux ans. Elle est timide, certes, mais elle brise douze ans de baisse ininterrompue.

Une polémique déplorable

Cette reprise doit être encouragée et renforcée. S’il est une chose que la crise du Covid-19 a démontrée, c’est que les entreprises, tout comme l’économie, ont besoin d’un ancrage local beaucoup plus affirmé. La pandémie met cruellement à nu les fragilités de notre capitalisme ouvert aux quatre vents. Selon la Banque de France [6] , 42,2 % du capital des sociétés du CAC40 sont détenus par des intérêts étrangers. C’est certes moins que le sommet de 47,8 % de 2013 mais 10 des 36 premières sociétés françaises [7] sont détenues majoritairement par des investisseurs étrangers. Attention, nous ne sommes pas de ceux qui s’en plaignent. Cela prouve l’attractivité de nos entreprises, signe de leur dynamisme. D’ailleurs, beaucoup de ces « étrangers » sont des fonds français installés sous des cieux plus cléments. Il reste que le graphique 1 montre le degré de dépendance de nos fleurons aux investisseurs étrangers. D’autant qu’avec la sortie du Royaume-Uni de l’Union, plus de la moitié des « zinzins » étrangers ne sont pas ressortissants de l’UE.

Dans un tel contexte, la polémique autour du versement du dividende est d’une tristesse affligeante. Nous le disons avec d’autant plus de force que la F2iC a été la première à demander sa suspension quand la situation l’exigeait [8] . En revanche, dans un excès d’ignorance ou, pire, de démagogie, certains n’ont pas hésité à opposer salariés et actionnaires comme s’ils n’étaient pas embarqués dans le même bateau. C’est oublier un peu vite une vérité incontournable : il ne peut pas y avoir d’entreprise sans actionnaires ! Quant à ceux qui ont appelé à ne pas verser de dividendes aux « individus », ils ignorent tout simplement les règles les plus élémentaires du Droit. Nous invitons ceux qui doutent du sens de responsabilité des actionnaires individuels à se reporter aux assemblées générales de 2009 : quand la situation de l’entreprise l’imposait, ces derniers ont unanimement renoncé aux dividendes, sans barguigner.

Covid-19, changement de paradigme ?

Heureusement, les « individus » font preuve de plus de sens de responsabilité et de sang-froid. On aurait pu croire légitimement que le plongeon des marchés en mars aurait refroidi les ardeurs nouvelles de certains particuliers pour la Bourse. C’est le contraire qui semble se produire. Nous constations déjà depuis de nombreux mois un flux significatif de demandes d’informations de la part de particuliers néophytes ou non, dont près de la moitié de jeunes de moins de 35 ans. Mais depuis deux mois, c’est un raz-de-marée.

Une lame de fond semble-t-elle confirmée par tous les acteurs du marché, à commencer par les autorités de Place. Une étude de l’AMF sur le comportement des particuliers pendant la crise du Covid-19, publiée fin avril, révèle que « les achats d’actions françaises par des particuliers ont été multipliés par quatre au mois de mars 2020, dans un volume global multiplié par trois ». Entre le 24 février et le 4 avril, ils ont investi 3,5 milliards d’euros nets. Même constat étonné chez les professionnels. Une enquête publiée le 21 avril par Le Figaro révèle ainsi que, chez Boursorama, on parle d’un phénomène « hors norme », avec autant de PEA ouverts au premier trimestre que sur toute l’année 2019. Chez ING, on constate une multiplication par vingt des sommes déposées sur les PEA existants.

Les professionnels ont l’habitude de se moquer des particuliers qui « achètent au son du violon et vendent au son du canon ». Mais c’est exactement l’inverse qui se produit. Autant les actionnaires individuels ne se sont pas laissé séduire par les sirènes de la Bourse en 2019, rendus méfiants par « l’exubérance » des marchés, autant ils semblent être attirés par la « bonne affaire ». Ils ne sont pas les seuls. En témoignent les très nombreuses ouvertures de compte : 150 000 nouveaux actionnaires pour le seul mois de mars selon l’AMF ! Mieux, « ces nouveaux clients ont entre 10 et 15 ans de moins que les investisseurs habituels sur actions françaises ».

Prise de conscience

L’avenir dira s'il s'agit d'un feu de paille. Il reste que, conscients que leur épargne est trop concentrée sur des produits liquides [9] , les Français cherchent de la diversification et du rendement depuis un certain temps. Les livrets réglementés ne protègent plus leur pouvoir d’achat et les rendements de l’assurance vie couvrent à peine l’inflation. Pour combien de temps encore ? S’ils n’agissent pas, c’est par prudence excessive et sentiment d’ignorance. D’où la nécessité impérieuse d’une plus grande pédagogie sur l’économie et la finance destinée aux ménages. Il est donc indispensable que les distributeurs de ces produits – banques et assurances – se mobilisent pour apporter les bonnes informations à leurs clients.

Malgré une bonne année 2019, les Français restaient toujours rétifs, au début de l’année 2020, à placer leur épargne sur des produits financiers perçus comme risqués, en dépit de perspectives de rendement élevées sur longue période. « 7 Français sur 10 ne pensent pas que placer son épargne en Bourse offre de meilleures opportunités de rendement », notait Odoxa-LinXea dans une étude réalisée en février 2019 pour Les Échos. Mais la privatisation de la Française des Jeux – et sa bonne tenue dans la crise boursière – a réveillé les esprits. L’opération a attiré 500 000 épargnants qui ont absorbé 40 % des titres offerts aux investisseurs. Certes, elle était portée par une volonté politique forte, mais notons que les investisseurs individuels français bénéficient d’une législation très favorable. En effet, lors d’une introduction en Bourse, une tranche d’au moins 10 % des titres mis sur le marché doit leur être proposée. Ce qui n’est pas le cas ailleurs en Europe.

Les valeurs moyennes ont bien compris tout l’intérêt de cette réglementation et de s’adresser directement aux épargnants. D’après Euronext, leur rôle est crucial. Ils représentent 25 % de la demande lors des introductions en Bourse. Ce qui est loin d’être négligeable dans des marchés dominés par la gestion passive. Encore faut-il que les entreprises se saisissent de cette opportunité et communiquent franchement auprès des particuliers. Si les valeurs moyennent n’hésitent pas à le faire, comme en témoignent les succès récents d’Agripower ou de Mare Nostrum, les gros se font parfois tirer l’oreille et préfèrent le monde feutré des investisseurs institutionnels. Au point que certaines entreprises font peu cas de la démocratie actionnariale et assimilent souvent l’assemblée générale à une chambre d’enregistrement folklorique. Les huis clos du coronavirus n’arrangent rien. Sécurité, oui mais pas au prix de la démocratie.

Un actionnariat qui nécessite des efforts…

Malgré ses très nombreux atouts, gérer et développer un actionnariat individuel coûte cher. Les sociétés y consacrent des budgets sensiblement plus élevés que ceux dédiés aux investisseurs institutionnels. Prenons à titre d’illustration, le cas de L’Oréal. Fin 2019, les actionnaires individuels représentaient un peu moins de 11 % du capital flottant (hors famille Bettencourt-Meyers et Nestlé) du groupe contre 86 % pour les institutionnels étrangers (68 %) et français (18 %).

Or, hormis les rencontres en tête-à-tête, difficiles à mesurer, le dispositif de dialogue avec les institutionnels est relativement sobre comparé à celui destiné aux actionnaires individuels qui prévoit plusieurs réunions par an, un comité consultatif, des participations à des salons, une assemblée générale « grand public » (sauf cette année), une application mobile dédiée, une lettre aux actionnaires et un eMagazine sophistiqué.

Afin de développer le nominatif, certaines sociétés (dont L’Oréal, Air Liquide, Groupe Seb…) ont instauré le dividende majoré qui profite, en premier lieu, aux actionnaires individuels. Certaines vont même jusqu’à procéder à des distributions gratuites d’actions (Air Liquide, Eurazeo, Interparfums ou Vilmorin). Souvent contre l’avis de leurs grands investisseurs, car le jeu en vaut la chandelle. Air Liquide le sait bien qui a demandé à ses actionnaires de l’aider à racheter Airgas quand le marché le poussait à s’endetter davantage. Gageons que si, un jour, le groupe du Quai d’Orsay était la cible d’un prédateur, ses actionnaires individuels n’abandonneront pas facilement la proie pour l’ombre.

 

 

1 Eurostat, CEIC et EIU.
2 Fédération européenne de l’actionnariat salarié (FEAS), rapport 2019 : http://www.efesonline.org/Annual%20Economic%20Survey/Presentation.htm.
3 https://www.banque-france.fr/statistiques/epargne-et-comptes-nationaux-financiers/epargne-des-menages.
4 3,6 % hors cadres supérieurs, FEAS, ibid
5 Étude Havas Paris 2016.
6 Bulletin n° 225, article 7.
7 Quatre entreprises du CAC40 ne sont pas de droit français.
8 Communiqué du 20 mars 2020.
9 BlackRock Investor Pulse France 4e édition : alors que plus de la moitié de leur épargne est sous forme liquide, les Français estiment que les liquidités ne devraient pas dépasser 25 %.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº845bis
Notes :
1 Eurostat, CEIC et EIU.
2 Fédération européenne de l’actionnariat salarié (FEAS), rapport 2019 : http://www.efesonline.org/Annual%20Economic%20Survey/Presentation.htm.
3 https://www.banque-france.fr/statistiques/epargne-et-comptes-nationaux-financiers/epargne-des-menages.
4 3,6 % hors cadres supérieurs, FEAS, ibid
5 Étude Havas Paris 2016.
6 Bulletin n° 225, article 7.
7 Quatre entreprises du CAC40 ne sont pas de droit français.
8 Communiqué du 20 mars 2020.
9 BlackRock Investor Pulse France 4e édition : alors que plus de la moitié de leur épargne est sous forme liquide, les Français estiment que les liquidités ne devraient pas dépasser 25 %.