Pilotage bancaire

L’externalisation des back-offices : la réglementation en plus

Créé le

17.10.2013

-

Mis à jour le

08.11.2013

L’externalisation n’est pas récente dans les établissements bancaires, mais elle touche des activités de plus en plus proches de leur cœur de métier, toujours guidée, comme dans l’industrie, par la recherche d’une meilleure productivité. En revanche, l’externalisation dans le secteur bancaire présente des spécificités réglementaires.

L’annonce en décembre 2012 par la Société Générale de l’externalisation prochaine de ses back-offices de la banque de financement et d’investissement (BFI) est venue mettre ce sujet sous les feux de l’actualité. Qu’est-ce que les économistes ont à dire sur le sujet ? Est-ce le début d’une nouvelle vague d’externalisation dans le secteur bancaire, en particulier dans le domaine des back-offices ?

L’externalisation dans le domaine bancaire n’est pas récente

L’externalisation recouvre traditionnellement de nombreuses formes : on peut externaliser vers une filiale, ou vers un prestataire extérieur, en France ou à l’étranger. Quoi qu’il en soit, le sujet de l’externalisation intéresse beaucoup les économistes.

En 2009, Oliver Williamson a reçu le prix Nobel d’économie pour ses travaux menés dès les années 1970 sur les « frontières de la firme ». Il a notamment contribué à l’analyse des processus d’externalisation et à l’émergence de l’économie des coûts de transaction. Il a montré que, dès lors qu’on externalise des activités, il est difficile d’avoir une information complète, ce qui entraîne des coûts de contrôle qui peuvent devenir dissuasifs. C’est bien la sous-estimation de ces coûts qui peut entraîner des processus de relocalisation/réinternalisation, comme on a pu l’observer dans l’industrie ces derniers mois. Williamson souligne également que plus les tâches sont fréquentes et spécifiques, plus elles se rapprochent du cœur de métier, plus l’externalisation devient compliquée et coûteuse.

Dans le domaine bancaire, l’externalisation n’est pas récente, mais elle a été beaucoup moins médiatisée que dans l’industrie. Comme le souligne Gisèle Reynaud, responsable du Master 2 Banque et entreprise de l’Université Lyon 2, l’externalisation a été beaucoup plus rapide dans les services financiers que dans l’industrie, mais elle est restée assez silencieuse. C’est ainsi que, dès 2004, la Deutsche Bank [1] évaluait à 16 % le volume des opérations IT externalisées dans le secteur bancaire, soit le même niveau que l’industrie manufacturière. Du point de vue macroéconomique, elle a été moins visible : une externalisation dans le secteur bancaire laisse pour l’essentiel les emplois dans les services, quand une externalisation dans l’industrie se traduit par des achats de prestations de services et un transfert de certains emplois de l’industrie vers les services.

Trois vagues d’externalisation

Le Comité de la supervision bancaire (Banking Supervision Committee – BSC) a mené en 2004 une enquête sur le sujet [2] auprès de 82 banques de 19 pays de l’Union européenne. Cette enquête a mis en lumière trois vagues d’externalisation :

– la première, dès les années 1970, s’est focalisée sur les activités administratives de support ou le stockage des données ;

– une deuxième vague s’est produite dans les années 1980-90, visant principalement les systèmes d’information

– une troisième vague, plus récente, s’est développée dans des domaines assez variés, avec un développement marqué vers l’international. Ont commencé à être externalisées des activités plus stratégiques, se rapprochant du cœur de métier [3] .

Des motifs assez similaires à ceux de l’industrie

Les motifs de l’externalisation qui se profile aujourd’hui dans le domaine bancaire ne semblent guère différents de ceux de l’industrie. Le tassement de la rentabilité dans la banque de détail et la baisse des volumes dans la BFI, consécutive à la crise et aux nouvelles réglementations, poussent les banques à rechercher des réductions de coûts. L’accès à de nouvelles technologies (SI et process de traitement des opérations) est un motif également évoqué, de même que le recentrage sur le cœur de métier.

L’ensemble des métiers de la banque seront concernés par les baisses de coûts ; en effet, comme le rappelle Fabrice Asvazadourian (Cabinet Roland Berger [4] ), « aucune banque française n’affiche un coefficient d’exploitation inférieur à la moyenne européenne ». Si jusqu’à présent, ce sont surtout les back-offices qui, en banque de détail, ont fait l’objet d’une rationalisation marquée, ce sont désormais les métiers du front-office, mais également ceux du back-office de la BFI qui sont touchés. Pour accompagner cette rationalisation, les banques pourraient externaliser de nouvelles fonctions, éventuellement en les mutualisant avec d’autres établissements. On peut citer l’accord HSBC-Crédit Agricole Cards and Paiements, ex-CEDICAM, conclu en juillet 2012 pour traiter la monétique d’HSBC, ou encore la filiale commune de Crédit Agricole et Natixis, Caceis, spécialisée dans l’asset services. Pour Fabrice Asvazadourian, « il y a des réflexions sur la Place pour créer l'équivalent d'un Valeo de l'industrie financière ».

L’apparition d’usines de traitement

L’externalisation est également pour les banques un moyen d’accéder à de nouvelles technologies de production. Les groupes bancaires développent depuis un certain nombre d’années leurs usines de traitement dans de nombreux domaines [5] . Cette industrialisation s’appuie en général sur une externalisation dans le groupe ou est menée avec un partenaire extérieur, mais elle s’accompagne nécessairement d’une réflexion sur les process. De telles usines doivent permettre de réaliser des économies d’échelle, mais elles contribuent surtout à l’émergence de nouveaux modes de traitement des opérations, porteurs d’une nouvelle organisation des back-offices en France et en Europe.

Mais l’externalisation, notamment celle des back-offices, ne peut faire l’économie d’une réflexion sur la redéfinition du cœur de métier et sur la chaîne de valeur. C’est ainsi que la construction d’usines de traitement porte sans doute, en germe, une standardisation croissante des process comme des produits. L’externalisation force ainsi les banques à une redéfinition en profondeur de leurs métiers et à un repositionnement concurrentiel.

Le poids déterminant du réglementaire

Quelles sont les spécificités de l’externalisation dans la banque ? Elles sont d’abord et avant tout réglementaires, nous indique Sylvie Monthorin- Racapé [6] . En 2007, le Règlement 97-02 du Comité de réglementation bancaire et financière est venu préciser le contrôle permanent et périodique devant s’appliquer aux « activités à caractère essentiel » qui font l’objet d’une externalisation. Une externalisation ne doit pas entraîner de transfert de responsabilités à un prestataire extérieur, ce qui implique que le processus de contrôle des risques doit être adapté en cas d’externalisation.

Il y a certes une marge d’interprétation laissée aux établissements dans la définition de ce qu’est une activité « essentielle ». Mais quoi qu’il en soit, les établissements doivent identifier les risques opérationnels liés à l’activité transférée et mettre en place des contrôles qui assurent « la protection des informations confidentielles, la mise en place d’un plan de continuité de services par le prestataire et la garantie de qualité pour un fonctionnement normal de service » [7] . Comme le souligne Charlotte Pasquier-Desvignes, coresponsable du Master 2 Management des opérations de marché de l’Université Lyon 2, on peut donc imaginer que les métiers du contrôle des risques vont connaître un nouveau développement.

Les enjeux de l’externalisation des back-offices

Du point de vue de la qualité de services, les enjeux sont également très importants. L’introduction d’un nouvel acteur va-t-elle allonger ou raccourcir les chaînes de traitement des opérations ? À n’en pas douter, cela imposera a minima l’établissement d’indicateurs de performance (Key Performance Indicators), de façon à suivre la qualité de service, car on peut penser que la qualité du traitement des opérations (back-office au sens large) est un critère de choix important pour les clients.

Quelle est la taille critique des usines pour bénéficier d’économies d’échelle ? Il faudra que les prestataires puissent redéployer leurs offres auprès d’autres établissements. Entre mutualisation et externalisation, il sera donc très difficile de se différencier de ses concurrents et c’est tout le modèle économique de la banque qui est à reconstruire. Où se fera la création de valeur ? Cela concerne aussi bien la banque de détail que la BFI. Au-delà enfin, se posent les questions classiques liées à toute externalisation : comment évaluer et éviter le risque de pertes de compétences ? et le risque d’irréversibilité qui en découle ?

 

1 « Outsourcing in Banks : Getting rid of IT », Deutsche Bank Research, avril 2004. 2 « L’externalisation des activités bancaires en Europe », Bulletin de la Commission bancaire (« Report on EU Banking Structure », European Central Bank), novembre 2004. 3 À ce sujet, lire l’article de Gautier Bourdeaux, « L’externalisation dans le secteur bancaire », Humanisme et Entreprise n° 289, 4-2008. 4 Cité dans l’article d’Isabelle Chaperon, « Des milliers d’emplois menacés dans les banques », Le Figaro, juillet 2012. 5 Voir à ce sujet la très intéressante étude d’Eurogroup Consulting, « Industrialisation des back-offices bancaires : les usines en marche », mars 2010. 6 Experte dans la direction de projets, Sylvie Monthorin-Racapé a 17 ans d’expérience dans la BFI, dont 15 à la Société Générale. 7 « Externalisation et contrôle interne en milieu bancaire », Cabinet Sia-Partners, Newsletter du 19 février 2008.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº765bis
Notes :
1 « Outsourcing in Banks : Getting rid of IT », Deutsche Bank Research, avril 2004.
2 « L’externalisation des activités bancaires en Europe », Bulletin de la Commission bancaire (« Report on EU Banking Structure », European Central Bank), novembre 2004.
3 À ce sujet, lire l’article de Gautier Bourdeaux, « L’externalisation dans le secteur bancaire », Humanisme et Entreprise n° 289, 4-2008.
4 Cité dans l’article d’Isabelle Chaperon, « Des milliers d’emplois menacés dans les banques », Le Figaro, juillet 2012.
5 Voir à ce sujet la très intéressante étude d’Eurogroup Consulting, « Industrialisation des back-offices bancaires : les usines en marche », mars 2010.
6 Experte dans la direction de projets, Sylvie Monthorin-Racapé a 17 ans d’expérience dans la BFI, dont 15 à la Société Générale.
7 « Externalisation et contrôle interne en milieu bancaire », Cabinet Sia-Partners, Newsletter du 19 février 2008.