Lancé en juillet 2020, l’exercice pilote climatique de l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR) constitue une étape importante en vue de la supervision du risque climatique. C’est en effet la première fois qu’un superviseur propose aux institutions financières sous sa responsabilité un exercice de stress-test climatique « bottom-up » aussi complet.
Un exercice inédit
Préparé dans le cadre de groupes de travail constitués avec l’industrie bancaire et les groupes d’assurance, immédiatement après la publication de deux rapports en avril 2019
– le premier est d’évaluer les risques et les vulnérabilités auxquels les banques et les assurances françaises pourraient être exposées sous différents scénarios de risques climatiques, partant du constat établi dans les rapports précités que ces risques étaient encore insuffisamment pris en compte par les institutions et les marchés financiers ;
– le second est d’ordre méthodologique : il vise à améliorer la capacité des établissements financiers à anticiper et gérer ces risques, dont la matérialisation peut dépasser leur horizon habituel de décision et d’exposition. Il s’agit ici de contribuer au développement des méthodes, modèles et mesures du risque climatique au sein des institutions financières et d’identifier les lacunes actuelles en termes de données et de moyens (effectifs mobilisés, besoins de formation, capacités analytiques etc.)
Par rapport à un exercice de stress-test classique, du type de ceux conduits par l’Agence bancaire européenne ou par l'Autorité européenne des assurances et des pensions professionnelles, l’exercice pilote de l’ACPR présente de nombreuses spécificités, qui le distinguent également d’exercices du même type, conduits récemment ou prévus par d’autres autorités.
L’horizon de cet exercice est tout d’abord singulièrement plus long que celui des exercices de stress tests traditionnels (habituellement de trois ans) et des exercices de stress-tests climatiques conduits jusqu’à présent (PRA, 2019
Du fait de la dimension internationale des groupes bancaires et d’assurance français, du caractère mondial du changement climatique et de ses effets très différenciés selon les régions, l’exercice de l’ACPR prend en compte les expositions de ces groupes sur quatre zones (la France, l’Europe hors France, les États-Unis, et le reste du monde) de façon à couvrir entre 80 et 85 % de leurs expositions géographiques.
En outre, il s’appuie sur une décomposition granulaire de l’activité économique en 55 secteurs, construite à partir de la base de données WIOD (World Input Output Database). Le cadre analytique développé spécialement à cet effet, en collaboration avec la Banque de France (cf. Allen et al., 2020), permet, en s’appuyant sur des matrices input-output au niveau mondial, de prendre en compte la chaine de valeur des différents secteurs considérés pour chaque zone géographique.
Il s’agit du premier exercice climatique de type « bottom-up » conduit par un superviseur, c’est-à-dire reposant sur les propres évaluations des banques et des assurances sur la base d’hypothèses macro-financières communes, définies par l’ACPR. Sont couverts pour les banques, les risques de crédit (ménages et entreprises), de marché, souverain et de contrepartie et pour les assureurs les risques de marché et souverain à l’actif, et, au passif, les risques liés à l’augmentation du coût et de la fréquence des événements climatiques extrêmes, en tenant compte du rééquilibrage nécessaire dans un tel contexte du régime de catastrophe naturelle entre 2020 et 2050.
L’exercice combine une hypothèse traditionnelle de bilan statique, jusqu’en 2025, sous laquelle les groupes bancaires et d’assurance ne peuvent ajuster leur bilan et absorbent sans réagir, les chocs liés au changement climatique, et l’hypothèse novatrice de bilan dynamique, entre 2025 et 2050. Plus réaliste, cette hypothèse vise à évaluer la stratégie et la réponse des établissements face à la matérialisation du risque climatique.
L’hypothèse de bilan dynamique a cependant plusieurs implications : elle impose tout d’abord à l’ACPR de vérifier la cohérence des réponses des établissements pour chaque scénario et zone géographique, de façon à s’assurer qu’in fine les financements et la politique d’assurance correspondent bien à la structure sous-jacente de l’économie. Elle permet aussi d’analyser les interactions entre les secteurs bancaire et d’assurance en tenant compte de certains effets de second tour, notamment l’impact de l’évolution des polices d’assurance sur les paramètres de risques bancaires. L’un des objectifs recherchés est de sensibiliser les établissements bancaires à leur exposition indirecte au risque physique, en cas de moindre couverture assurantielle, et, de façon identique, les assureurs à une évolution des contrats de réassurance.
L’exercice est conduit sur une base volontaire et n’a pas d’implications en termes de capital réglementaire. Il mobilise cependant les principaux groupes bancaires (10) et groupes d’assurance (13) français, couvrant ainsi un peu plus de 85 % de l’activité de chaque secteur.
Des scénarios complexes à analyser
Pour définir les scénarios utilisés dans son exercice pilote, l’ACPR s’est appuyée sur le cadre défini par le NGFS
Le scénario de référence choisi par l’ACPR, et issu du NGFS, reflète une transition ordonnée qui correspond au narratif de la Stratégie nationale bas carbone (SNBC), qui constitue la feuille de route de la France pour satisfaire à ses engagements de l'Accord de Paris.
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Le premier scénario adverse de transition désordonnée est celui d’une transition tardive. Il suppose que l'objectif de réduction des émissions de gaz à effet de serre n'est pas atteint en 2030, et exige donc la mise en place de mesures plus volontaristes. Il reproduit exactement les trajectoires d’émissions, de PIB et de prix carbone, au niveau agrégé, du scénario représentatif d’une transition « désordonnée » publié par le NGFS en juin 2020
Le second scénario adverse de transition désordonnée associe une forte hausse du prix du carbone, qui atteint 917 dollars par tonne de CO2 en 2050, et une évolution moins favorable de la productivité que celle retenue dans le scénario de référence à partir de 2025. Les technologies de production d'énergies renouvelables sont en outre moins performantes que prévu, ce qui implique des prix de l'énergie plus élevés et des besoins d’investissements supplémentaires.
Enfin l’exercice intègre un scénario de risque physique, qui se traduit par une augmentation de la fréquence et du coût des événements climatiques extrêmes (inondations, sécheresses, submersions marines et tempêtes cycloniques) sur la base de projections de Météo France et du NGFS. Il repose sur l’hypothèse que les efforts d’atténuation sont limités et que les États ne mettent pas en œuvre les mesures nécessaires pour assurer la transition énergétique. L’économie continue donc d’évoluer sur sa trajectoire actuelle (« business as usual »). Le risque physique est évalué sur la base du scénario « RCP 8.5 », soit le plus défavorable du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Il correspond à une hypothèse de hausse des températures comprise entre 1,4°C et 2,6°C à l’horizon 2050 par rapport au niveau préindustriel. L’hypothèse supplémentaire retenue dans cet exercice est que les mesures prises entre aujourd’hui et 2050 auront un impact très limité, voire nul, sur le risque physique, ce dernier dépendant des gaz à effets de serre accumulés dans l’atmosphère au cours des vingt dernières années.
Les principaux défis associés à cet exercice
La première difficulté pour conduire un tel exercice est de transformer des projections et des variables climatiques, généralement exprimées par des grandeurs physiques, en risques financiers pour les banques et les assurances. Les institutions financières sont généralement mal outillées pour procéder à cette transformation. Un important travail préparatoire a donc été conduit, d’une part au sein de groupes de travail du NGFS en lien avec des centres spécialisés dans l’étude du climat, et d’autre part par les équipes de la Banque de France et de l’ACPR, qui ont développé un cadre analytique à cet effet (cf. Allen et al., 2020). Les scénarios de changement climatique ont ainsi été transformés en variables macroéconomiques et financières correspondant à celles utilisées habituellement dans les exercices standards de stress test.
La modélisation et l’évaluation de l’impact du risque physique ont, quant à elles, été réalisées avec des partenaires externes : la Caisse centrale de réassurance (CCR) pour les risques physiques en France à un niveau très fin de granularité et le courtier en assurance et réassurance AON, pour le risque santé (risque de pandémies vectorielles et risque d’augmentation des maladies respiratoires liées au réchauffement climatique). Les risques physiques sont ici intégrés de façon chronique – on suppose qu’ils augmentent avec le temps, potentiellement de façon non linéaire – et non aigüe : ils ne sont pas à l’origine de ruptures majeures et durables dans le fonctionnement de l’économie.
L’une des difficultés pour les assureurs participant à l’exercice est d’intégrer, dans leurs évaluations, ces risques physiques chroniques alors qu’ils sont plutôt habitués à gérer des risques physiques aigus : les assureurs font en effet généralement évoluer leurs polices d’assurance chaque année en fonction des dommages constatés. Pour les banquiers, la difficulté est d’évaluer des risques qui se matérialisent potentiellement bien au-delà de la maturité de leurs portefeuilles de marché (généralement 1 an) ou de celle des prêts qu’ils octroient (3 à 5 ans pour les entreprises et de l’ordre de 10 ans en moyenne pour les ménages). C’est ce que l’ancien Gouverneur de la Banque d’Angleterre, Mark Carney, a qualifié de « tragédie des horizons ». Pour contourner cette difficulté, l’hypothèse de bilan dynamique permet aux institutions financières d’intégrer, dans leurs projections, des hypothèses de renouvellement de leurs portefeuilles, de refinancement des crédits ou d’évolution des polices d’assurance ainsi que les stratégies qu’ils comptent déployer vis-à-vis de leurs clients (engagement actionnarial, exclusion ou désinvestissement).
Un dernier défi est celui de la communication : dans les scénarios climatiques actuellement disponibles, l’année 2050, qui est l’horizon de l’exercice pilote, est également un point de bascule : c’est à partir de cette date que les scénarios de réchauffement climatique commencent à diverger. Or, il est actuellement difficile pour les superviseurs et les établissements financiers de quantifier les risques financiers à cet horizon et au-delà. Les politiques de transition qui seront mises en œuvre entre aujourd’hui et 2050 seront pratiquement sans effet sur le climat à cet horizon, mais déterminantes sur les décennies suivantes. Or l’exercice pilote ne permettra que d’en mesurer les coûts et non les bénéfices futurs anticipés. A contrario, une politique d’inaction sera potentiellement plus favorable en termes de performances économiques à l’horizon 2050, mais catastrophique sur le plan du réchauffement climatique. L’exercice pilote doit donc être vu comme une incitation à agir, dès que possible, contre le réchauffement climatique.
ACPR (2019) : « Les assureurs français face au risque de changement climatique », Analyses et Synthèses n°102, avril : https://acpr.banque-france.fr/sites/default/files/medias/documents/as_risque_climatique_note_de_presentation_fr.pdf.