Gestion alternative

Évolution et régulation financière des hedge funds

Créé le

01.10.2015

-

Mis à jour le

15.10.2015

La croissance de l'industrie des hedge funds et des capitaux drainés par ces fonds est due essentiellement à la progression de la demande des institutionnels sur les marchés européens et asiatiques. Mais ces fonds pourraient être générateurs de risque systémique, car ils ont recours à des leviers considérables, qui peuvent contribuer à l'aggravation d'une crise. Pour éviter un tel phénomène, une réglementation indirecte de l'activité de courtage, la discipline de marché et l'amélioration des pratiques de gestion des risques pourraient mieux encadrer l’activité des hedge funds.

Dans les années 1980, une diversification efficace de portefeuille permettait de réduire significativement le risque des investisseurs aussi bien au niveau national qu'au niveau international (entre divers actifs et marchés internationaux). Or depuis les années 1990, la corrélation entre les marchés financiers a fortement augmenté, surtout en période de crise du fait de l'intégration continuelle des différentes places financières. Les investisseurs institutionnels cherchent ainsi de nouveaux relais de diversification. Ils investissent alors massivement dans les hedge funds qui parviennent à générer des rentabilités décorrélées de celles des marchés.

I. Définition et bref historique

Issus de la gestion alternative, les hedge funds ont des caractéristiques très particulières en termes de diversification et de performance et font référence à des pratiques de gestion très variées optimisant le couple rendement-risque, dans le but de réaliser des performances toujours positives. Les hedge funds sont réputés pour leur complexité d'une part, mais également pour leur dynamique sur les marchés financiers d'autre part. Véhicules d'investissement particuliers, ils sont caractérisés par le manque de transparence étant donné l'absence d'obligation légale vis-à-vis des autorités de régulation financière. Selon Capocci [1] , un hedge fund est « […] une association privée d’investissements utilisant un éventail d'instruments financiers comme la vente à découvert d'actions, les produits dérivés, le levier ou l'arbitrage, et ceci sur différents marchés. Généralement, les gérants de ces fonds y investissent une partie de leur richesse et sont rémunérés suivant leur performance. Ces fonds exigent souvent des investissements minimums élevés et leur accès est limité. Ils s'adressent particulièrement à une clientèle fortunée, qu'elle soit privée ou institutionnelle. »

Par ailleurs, les hedge funds ont été confrontés à un environnement financier difficile au cours des dernières années. Le ralentissement économique, la volatilité des marchés, les inquiétudes sur la situation de la dette souveraine en Europe et les modifications réglementaires ont contribué à des sorties nettes d'actif au cours des cinq dernières années. De plus, l'importance et la croissance des capitaux drainés par les hedge funds et leur recours intensif aux leviers nous pousse à s'interroger sur leur rôle dans la génération du risque systémique et leur contribution éventuelle dans l'aggravation d’une crise financière. En effet, l'effondrement d'un ou plusieurs fonds de couverture peut constituer un risque systémique de façon soit directe, en mettant en péril des institutions financières d'importance systémique, ou indirecte, en amplifiant la volatilité des marchés et en engendrant un choc de liquidité sur les marchés clés. Certes, depuis le G20 en 2009, les mesures mises en place étaient en faveur d'une discipline de marché mettant en œuvre un mécanisme de contrôle de l'endettement et la supervision en matière de gestion de risque. Cependant, les fonds spéculatifs échappent toujours aux régulateurs des marchés et le problème de transmission des risques systémiques reste toujours posé. En effet, selon Aglietta et al. (2010), la génération du risque systémique et la vulnérabilité aux crises financières sont une conséquence des leviers excessifs pris par les hedge funds et aussi de la dépendance des marchés à la liquidité.

Dans ce sens, et pour répondre à notre problématique, il est important de comprendre tout d'abord le fonctionnement des hedge funds, leurs caractéristiques, leurs origines, leurs techniques ainsi que les différents risques auxquels ils sont exposés. De plus, une vue d'ensemble de l'industrie mondiale des hedge funds s'avère importante pour cette analyse. De ce fait, le plan de cet article s'articule autour de 4 sections. Une première section présente ces fonds alternatifs, expose leurs caractéristiques techniques et décrit leurs diverses stratégies d'investissement permettant de réaliser des performances décorrélées de la tendance générale de marché. Dans une deuxième section, nous analysons l'évolution progressive de l'industrie des hedge funds en mettant l'accent sur leur domiciliation, lieux de management et rôle en Europe et en Asie. Dans cette section, nous nous attardons aussi sur la nature de la clientèle des hedge funds et la régulation de cette industrie. La troisième section présente à travers une revue de la littérature, le rôle des hedge funds dans la génération du risque systémique et de sa transmission sur les marchés financiers. Enfin, la quatrième section conclut cet article.

II. Développement de l'industrie des hedge funds

L'industrie des hedge funds a connu un véritable développement en raison des avantages et opportunités qu'elle procure aux investisseurs. Une globalisation progressive est en train de s'opérer aussi bien en Europe qu'en Asie. Les institutionnels adhèrent de plus en plus à ce mode de gestion, d'autant plus que l'évolution de la réglementation devrait permettre de mieux encadrer les activités des hedge funds.

1. L'évolution progressive de l'industrie des hedge funds

L'évolution de l'industrie des hedge funds est perçue généralement à travers l'évolution du nombre des hedge funds ainsi que des actifs sous gestion (Assets Under Management, AUM). La figure 1 présente l'évolution du nombre des hedge funds et des actifs sous gestion depuis 2002.

À la fin de 2012, les AUM ont atteint 2050 milliards de dollars. Ce volume est très proche du pic record de 2 150 milliards enregistré fin 2007. La croissance des actifs à fin 2007 était due aux rendements élevés et aux afflux nets des fonds. Les fonds sous gestion ont augmenté de 75 milliards de dollars au cours du premier trimestre de 2013 en raison des rendements positifs et des afflux nets de fonds. Le nombre des hedge funds était de l'ordre de 10 100 à la fin de l'année 2012 avec le lancement de nouveaux hedge funds dépassant pour la troisième fois successive le nombre de fonds liquidés depuis 2007.

2. Distribution géographique des hedge funds

Domiciliation des hedge funds

Environ la moitié des hedge funds existants sont enregistrés dans des localisations offshore et l'autre moitié onshore. Les Îles Caïman, regroupant 34 % des hedge funds globaux, étaient la localisation la plus populaire, suivies par l’État du Delaware (USA) pour 24 %, le Luxembourg (10 %), l’Irlande (7 %), les Iles Vierges Britanniques (6 %) et les Bermudes (3 %). En raison de l'obligation pour les hedge funds OPCVM européens d’avoir un domicile européen onshore, la plupart des nouveaux hedge funds lancés en Europe en 2011 et 2012 étaient domiciliés dans des localisations onshore, principalement au Luxembourg et en Irlande.

Lieux de management des hedge funds

La plupart des hedge funds sont gérés dans des localisations onshore. Les États-Unis détiennent 70 % du total des actifs à la fin de 2012. Néanmoins, cette proportion a avoisiné les 83 % au début de la décennie. Pour l'Europe, sa part a doublé (22 %) comparé au début de l'année 2000. Plus particulièrement, il faut noter que New York est le centre leader des managers des hedge funds suivi par Londres. En effet, l’organisme de promotion de la place britannique The City UK estime que 42 % des actifs des hedge funds sont gérés par New York en 2012 alors qu'ils étaient plus que 50 % pendant la dernière décennie. Par ailleurs, la proportion gérée par Londres, 18 %, a légèrement baissé par rapport à 2012 mais a presque doublé par rapport à la décennie précédente. Selon le rapport de The City UK (2013), la ventilation des fonds de fonds par manager montre qu'un quart des fonds sont gérés à partir du Royaume-Uni.

Le rôle des hedge funds en Europe

Durant la dernière décennie, les hedge funds se sont bien développés en Europe. En effet, le montant des capitaux investis en Europe par les hedge funds représente aujourd'hui environ 436 milliards de dollars (voir Figure 2) alors qu'il n'était que d'un milliard de dollars, il y a 17 ans. De plus, l' Europe abrite autour de 1 100 hedge funds européens en 2010 dont les deux tiers sont localisés à Londres. Cette dernière représente le centre de management des hedge funds le plus large en Europe. Fin de 2012, près de deux tiers des actifs européens gérés par les hedge funds sont domiciliés à Londres. Le siège des sept plus grands hedge funds en Europe se trouve à Londres. Les îles anglo-normandes, la Suède, la Suisse et la France représentent aussi des lieux importants pour les managers de hedge funds en Europe.

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La place importante que détient Londres revient aux avantages structurels attrayants octroyés aux managers des hedge funds. Citons l'expertise locale, la proximité des clients et des marchés et une industrie de management d'actifs très solide. Londres est aussi un centre leader pour les services des hedge funds tels que l'administration, le courtage, l'audit… En effet, près de la moitié de l'activité d’investissement bancaire européen est conduite à travers Londres. Il faut signaler toutefois le poids de certains pays importants pour les managers des hedge funds en Europe tels que la Suède, la Suisse, les Pays-Bas et la France (voir Ffigure 2). Notons par ailleurs que l'accès à la gestion alternative en Europe diffère d'un pays à un autre. En Allemagne, on s'intéresse plus aux fonds de hedge funds ; en France et en Belgique, les produits à capital garanti s'imposent alors qu'en Grande Bretagne, les fonds sont généralement fermés et cotés.

Dans les prochaines années, le rythme de croissance des hedge funds et d'actifs va se maintenir, pour plusieurs raisons :

  • premièrement, la part des capitaux européens investis dans les hedge funds reste encore faible par rapport aux perspectives de développement qu'offre l'Europe ;
  • deuxièmement, les opportunités d'arbitrages fournis par les marchés européens sont plus grandes que les marchés américains. En effet, bien que les marchés européens se rapprochent de plus en plus dans le cadre de l'Union économique et monétaire, les gérants de hedge funds exploitent des disparités encore présentes entre pays en matière de fiscalité ou de politique économique et monétaire qui leur offrent des possibilités de profits ;
  • troisièmement, le développement de la gamme de fonds alternatifs européens attire les investisseurs institutionnels qui recherchent la diversification tant sur le plan de stratégies que des lieux d’investissement et de domiciliation ;
  • enfin, l'existence d'une législation européenne moins restrictive qu’aux États-Unis concernant les caractéristiques des clients des hedge funds et surtout des fonds des hedge funds. Ainsi, les investisseurs les plus fortunés ne sont pas les seuls à accéder aux hedge funds.

Le rôle des hedge funds en Asie

L'Asie prend une place de plus en plus importante dans l'industrie mondiale des hedge funds, plus en matière de sources de fonds que de localisation de management. Plusieurs centres importants ont été développés dans le continent asiatique, localisés essentiellement en Chine, Australie, Hong Kong, Singapour Japon, Malaisie… Toutefois, la Grande Bretagne et les USA restent les leaders de management des actifs de hedge funds asiatiques détenant chacun un quart du total.

Plusieurs opportunités sont offertes aux managers des hedge funds afin d'investir en Asie, comme l’assouplissement de contraintes légales sur les techniques d'arbitrage favorisant l'accès aux produits dérivés et à la vente à découvert. Dans le passé, les performances dégagées par les fonds asiatiques n’étaient pas attrayantes puisque les stratégies d'investissement se limitaient aux positions longues et suivaient l'évolution de celles des indices de marché. Bien que ces fonds aient dégagé de bonnes rentabilités en période haussière pendant l'année 1999, ils ont risqué de lourdes pertes dès les premières fortes baisses du marché (certains fonds ont enregistré des pertes de plus de 30 % en 2000). Selon The City UK, les investissements des hedge funds en Asie représentent fin 2012, environ 6 % du total des portefeuilles d'actifs gérés par les hedge funds.

Bien que la part des hedge funds de la région Asie-Pacifique dans les capitaux du marché mondial des hedge funds reste encore faible, on s'attend à un accroissement de la valeur des actifs gérés et du nombre de fonds investissant en Asie.

3. La clientèle des hedge funds

Till (2004) souligne que les institutionnels sont de plus en plus préoccupés par les hedge funds et sont de plus en plus nombreux à y investir pour diversifier leurs portefeuilles. Pour Capocci (2004), l'amélioration de la transparence et de la réglementation ne fait que favoriser le développement de l’industrie des hedge funds et accroître la demande des investisseurs institutionnels. Lhabitant (2005)montre que la migration massive de ces derniers de la gestion traditionnelle à la gestion alternative est plutôt justifiée par l'attrait d'une rémunération à la performance et par une volonté d'adhérer à une approche de rendement absolue.

D'après les données Preqin (2013), les investisseurs institutionnels représentent la source la plus importante de capital pour les hedge funds et comptent 60 % des encours, alors que les investisseurs privés très fortunés en représentent 40 %. Plus particulièrement, le rapport de Preqin montre qu'en 2012, les fonds de fonds comptent un quart du total des actifs, suivis des fonds de pension publique (22 %) et des fonds de dotations (8 %). Les fonds de pension privés représentent 20 %. La répartition géographique des investisseurs institutionnels montre que plus que la moitié est originaire des USA, de la Grande-Bretagne (15 %) et la Suisse (5 %). D'après Preqin Survey, les fonds de pension publics ont augmenté leur exposition de 50 % pendant les 4 dernières années. Les managers des hedge funds prévoient la croissance du capital des investisseurs institutionnels dans les prochaines années. Il faut noter que dans certains pays, l'investissement indirect est la seule solution pour accéder à la gestion alternative. Pour cette raison, les fonds de fonds et les banques sont fortement représentés dans le capital des fonds offshore. Durant les prochaines années, l'institutionnalisation progressive des clients de hedge funds, devrait se poursuivre d'autant plus que l'évolution de la réglementation devrait permettre de mieux encadrer les activités des hedge funds.

III. Hedge funds, risque systémique et régulation financière

Selon Aglietta et al. (2010), « Les risques des hedge funds sont à la mesure des paris qu'ils prennent la poursuite de performances élevées. La combinaison des leviers de dette et de la dépendance à la liquidité des marchés les rend vulnérables aux crises financières. Leurs réactions propagent le risque systémique. »

1. Les hedge funds générateurs de risque systémique

L'expansion rapide du montant d'actifs sous gestion, accorde aux hedge funds un rôle de plus en plus croissant sur différents marchés financiers. En effet, ces fonds nourrissent les marchés de liquidité, permettent une dispersion de risque, l'efficience de marché et la découverte des prix. Cependant, la structure de commission des gérants des fonds indexée sur la performance les incite à prendre des risques de plus en plus élevés pour accroître leurs profits. De plus, leurs stratégies de court terme les poussent à chercher à réaliser des gains immédiats. Ainsi, ils investissent de plus en plus dans l'acquisition d’actifs illiquides moins chers, complexes et innovants à la recherche de plus de rentabilité possible et en conséquence leurs prises de risque augmentent. En outre, pour gonfler mécaniquement leurs performances, ils cherchent en permanence à investir des montants supérieurs à leurs fonds propres en utilisant un levier d'endettement élevé. Ce levier est accentué avec les investissements dans des instruments financiers qui sont eux aussi à effet de levier. Ainsi, les sources d'effet de levier des hedge funds se résument dans l'accès aux emprunts bancaires ou la négociation des lignes de crédits avec les grandes banques internationales, l'emprunt des titres, la vente à découvert des actions et d'obligations, et les prises de positions sur des produits dérivés avec des dépôts de marges minimes. De ce fait, la majorité des banques et institutions financières réglementées sont fortement impliquées dans les activités de crédit aux hedge funds, exposant ainsi une partie de leurs bilans à la destinée de ces véhicules.

En fait, les principales banques d'investissement exercent l'activité des prime brokers qui permettent le financement garanti des positions prises par les fonds et l'exécution des opérations de transactions sur dérivés. Cependant, conformément aux travaux de Cole et al. (2007) et Draghi (2007), les hedge funds peuvent exposer les institutions financières au risque de crédit de contrepartie lié aux activités de trading des produits dérivés de gré à gré et de transaction financière tels que les prêts de marge sur actions, les mises en pensions, les prêts/emprunts de titres et les prises de positions courtes. Les banques sont également exposées au risque de crédit lié à l'augmentation directe des crédits octroyés aux hedge funds. En fait, l'emploi quasi-systématique de l'effet de levier sous ses diverses formes ainsi que le recours à de nombreuses lignes de crédits et la multiplication des contreparties rendent les hedge funds fragiles et dépendants de bonnes conditions de marché. Une défaillance d'un ou plusieurs hedge funds pourrait engendrer un processus endogène d'insuffisance de liquidité, de chute des prix des actifs d'un marché à l'autre engendrant une crise contagieuse de solvabilité des banques, conséquence de l'interdépendance croissante des contreparties financières et qui est susceptible de créer un risque systémique.

Les canaux de transmission du risque systémique lié au niveau d'endettement des hedge funds passent ainsi principalement par l'exposition des grandes institutions financières aux risques de contrepartie vis-à-vis des hedge funds et par les effets négatifs de volatilité des prix du marché et le risque d’illiquidité qui en découle. Généralement, les prime brokers des grandes banques internationales, accordent des lignes des crédits et alimentent l'effet de levier des hedge funds. En contrepartie, afin de se protéger contre le risque de défaut d'un hedge fund, les prime brokers détiennent en garantie une marge initiale (exigée à partir d'un seuil de position ouverte) composée d'un pourcentage des titres de hedge fund dans un compte de marge. La valeur de titres détenus en garantie traduit l'exposition nette de prime broker au risque de contrepartie vis-à-vis de hedge fund, et représente aussi le montant de pertes qu'il peut subir en cas de faillite du fonds. En outre, le prime broker exige aussi du hedge fund la souscription quotidienne à une garantie supplémentaire auprès des institutions financières pour la couverture de la variation (essentiellement l'augmentation) de l'exposition nette actuelle résultant de la fluctuation des prix de marché [2] . Avec une gestion stricte du système quotidien d'appel de marge, les banques et les prime brokers peuvent compenser leurs pertes en cas de défaillance d'un hedge fund et se protéger contre le risque de crédit de contrepartie.

Toutefois, le risque systémique ne sera pas pour autant écarté en raison du levier financier utilisé par les hedge funds qui pourrait engendrer une transmission d'une dévalorisation d'une position de classe d’actifs initiale vers une autre classe avec la liquidation d'actifs plus liquide pour répondre aux appels de marge qui se succèdent. En effet, si un choc exogène négatif se produit (dégradation des notations, restructuration de la dette d'un emprunteur important ou une variation exogène inattendue de prix dans un mauvais sens), il affecte défavorablement les conditions de marché et il se produit alors une fuite vers la qualité et la liquidité (flight to quality and flight to liquidity). Les opérateurs des marchés vont privilégier les actifs les plus liquides et les moins risqués, et s'orientent vers le marché obligataire, essentiellement vers celui des bons du trésor américain. Ainsi, les spreads augmentent contrairement à toute anticipation de convergence, entraînant des pertes extrêmes pour les hedge funds. L'élargissement de spreads se traduit également, par une dévalorisation de leurs positions d'actifs acquises qui servent souvent de collatéral et de marge de garantie. Ainsi, les prime brokers auront tendance – conformément aux normes prudentielles – à réclamer des collatéraux supplémentaires et faire des appels de marge importants afin de réduire et couvrir leurs expositions actuelles et potentielles. Dans un tel cas, si les hedge funds ont fait un recours massif à l'effet de levier, les prime brokers pourraient obliger les hedge funds à liquider plusieurs positions à effet de levier. Par conséquent, les prime brokers seront amenés à vendre les positions longues à effet de levier, qu'ils détiennent comme garantie, sur un marché baissier pour satisfaire à l'exigence des appels de marge, ce qui amplifie la pression du marché à la baisse. D'un autre côté, ils sont amenés à couvrir les positions de ventes à découvert détenues en achetant les actifs dont le prix augmente, ce qui amplifie inversement la pression à la hausse de prix. Ces mouvements des prix s'amplifient de façon déstabilisante. De ce fait, conformément aux considérations du Counterparty Risk Management Group (2005) en particulier, dans une situation de crise, une vente forcée des positions d'actifs peut perturber les mouvements du marché et l'ampleur de ce processus peut accélérer la volatilité et la baisse des cours, et amplifier la crise initiale par une forte contraction de la liquidité de marché. Ce processus entraîne la propagation de risque de liquidité d'une d'institution financière à une autre par effet de contagion d'une classe d'actifs à une autre et entre les différents marchés financiers et génère une crise systémique par la déstabilisation du système financier.

Fung et al. (2000a) et Fung and Hsieh (2002a) montrent que ce mécanisme s'accélère avec l'existence de convergence entre les styles d'investissements des hedge funds, même si, comme l'affirme Hildebrand (2007), ce phénomène concerne plus les petits fonds. En effet, les hedge funds sont exposés en partie au risque systématique (du marché) malgré la diversification de leurs portefeuilles en détenant un nombre important de positions non corrélées avec la tendance des marchés des actifs traditionnels. En période de pertes extrêmes, l'utilisation des modèles et styles de négociations semblables engendre un risque de vente simultanée des positions par plusieurs fonds. Ces transactions à sens unique font augmenter la corrélation entre les différentes classes d'actifs et, par conséquent, le risque systématique bêta. Il importe de signaler que ce phénomène apparaît même avec des stratégies de couverture de risque de marché comme les « long/short equity » avec des positions « market neutral » portant sur la même classe d'actifs qui deviennent corrélés à d'autres classes d'actifs en période de stress des marchés. En ce sens, le mécanisme de propagation de chocs et des pertes de valeurs vers d'autres marchés financiers s'amplifie avec le mimétisme et le comportement moutonnier, pouvant atteindre l'assèchement de liquidité lorsque le marché devient en sens unique avec la seule présence des vendeurs, à l'instar de ce qui s'est passé lors de la crise des subprime.

2. Régulation de l'industrie des hedge funds

Les autorités monétaires de supervision et de régulation, le Financial Stability Forum (FSF), la Securities and Exchange Commission (SEC), le comité de Bâle pour la supervision bancaire, l'International Organization of Securities Commission (IOSCO) et les principales banques centrales s’accordent presque à dire qu'une réglementation directe est contre-productive et n'est pas adaptée à l’industrie des hedge funds. Néanmoins, elles recommandent une régulation indirecte via les contreparties réglementées (banques d'investissement et investisseurs institutionnels)et la discipline de marché sous l'angle de la divulgation d'information.

L'implantation offshore des hedge funds favorise considérablement leur opacité par rapport aux styles d'investissements, leurs positions à effet de levier et la non-publication de reporting. Ce manque de transparence génère des risques pour leurs investisseurs, créanciers et contreparties. Pour cette raison, et depuis la crise de LTCM, les régulateurs du système monétaire financier ont essayé de renforcer la discipline de marché avec l'amélioration de la transparence. En effet, la divulgation d'information à la fois aux investisseurs, aux prime brokers et aux superviseurs permet de réduire les biais de reporting, facilite le monitoring des hedge funds individuels, et permet ainsi une meilleure efficacité de gestion des risques pour les différentes parties prenantes et une meilleure protection des investisseurs.

Cependant, en dépit des efforts poursuivis par le dispositif de régulation dans la discipline du marché à l'initiative du Counterparty Risk Management Policy Group I depuis l'année 2000, les hedge funds n'acceptent pas aisément de fournir des informations privées comptables et financières, notamment sur leurs modèles de gestion de risque, le profil de risques, leurs stratégies, leurs positions, les structures de commission, et le niveau liquidité. Selon Prada (2007), la SEC a tenté d'appliquer en 2006 la règle d'enregistrement obligatoire des hedge funds ou/et de leurs conseillers opérants aux États-Unis mais cette décision a été annulée rapidement par une décision de justice.

Ce n'est qu'à l'occasion de la crise financière récente des subprime que l'industrie des hedge funds a fait face à des appels de réglementation plus stricts. En effet, les hedge funds ont été suspectés de contribuer à l'accroissement de la volatilité à travers les ventes d'actions et les opérations de vente à découvert à la suite de désendettement et des rachats. À cet égard, Aglietta et al. (2010) soulignent qu'une amélioration de la réglementation devrait passer tout d'abord par un contrôle de l'endettement de l'ensemble du système constitué par les hedge funds et les banques qui leur prêtent, principalement par la voie des marchés dérivés. Ces auteurs précisent qu'il faudrait aussi définir précisément les conditions d'une discipline de marché efficace par la mise en place de contre-pouvoirs effectifs que les investisseurs institutionnels devraient exercer grâce à la divulgation obligatoire par les hedge funds d'informations suffisamment précises et détaillées.

Par ailleurs, en avril 2009, les leaders des pays du G20 réunis à Londres, ont mis en place certaines mesures [3] réglementaires visant à mieux encadrer l'activité des hedge funds. Tout d'abord, les fonds spéculatifs ou leurs gestionnaires devront s'enregistrer auprès des régulateurs et leur communiquer de manière régulière, notamment en ce qui concerne leur effet de levier, les informations nécessaires pour évaluer les risques systémiques qu'ils font courir, à titre individuel ou collectif. De plus, ces fonds spéculatifs ou leurs gestionnaires feront l'objet d'une supervision afin de s'assurer qu'ils disposent de mécanismes appropriés de gestion des risques. En outre, les superviseurs devront exiger que les institutions qui ont pour contreparties des fonds spéculatifs disposent également de mécanismes efficaces de gestion des risques. Ces mécanismes devront notamment avoir pour but de surveiller l'effet de levier des fonds spéculatifs et de fixer des limites à l'exposition aux risques de contrepartie unique.

D'après Crockett (2007), l'enregistrement des gérants des hedge funds ou de leurs conseillers en placement auprès des régulateurs et des superviseurs nationaux est indispensable afin que les autorités de surveillance puissent évaluer les activités des hedge funds et exercer un contrôle approprié sur leurs gérants. Cet enregistrement permet également de protéger les investisseurs contre l'exposition potentielle directe et indirecte aux investissements engagés par les hedge funds et de diminuer ainsi les risques opérationnels liés au biais de représentation de leurs rendements et à la fraude des gestionnaires de fonds. En même temps, l'obligation de divulgation privée d'information des hedge funds aux investisseurs permet ces derniers de mener par leurs soins les « due diligences » [4] initiales et le suivi pour bien comprendre l'utilisation et la gestion effectuée par les hedge funds de leurs capitaux investis. Mais contrairement au cas de la SEC, l'enregistrement des hedge funds auprès des autorités de supervision ne substitue pas l'obligation de divulgation privée d'information. En contrepartie des opérations d'enregistrement et de divulgation d'informations, les gestionnaires des hedge funds ont bénéficié à partir de 2013 d'un passeport européen de la directive sur les gestionnaires de fonds alternatifs (AIFM) leur permettant d'exercer leurs activités dans tous les pays de l'Union européenne et d'y commercialiser, auprès d'investisseurs professionnels, tous les fonds alternatifs dont ils assurent la gestion.

À l'occasion de chaque crise, les responsables politiques adressent des appels à la régulation aux régulateurs et organismes internationaux afin de mieux contrôler le risque systémique et la stabilité financière. Dans ce sens, ils ont mis l'accent sur l'importance de la régulation indirecte pour contrôler les hedge funds. Les prime brokers, en tant que contrepartie, devraient disposer d'une capacité opérationnelle suffisante pour assurer une gestion et un suivi strict de risque de crédit et de risque de marché liés à leurs expositions vis-à-vis des hedge funds et afin de satisfaire les exigences prudentielles de fonds propres. Ainsi, les exigences des marges et de collatéraux sur les positions nettes ouvertes, notamment sur les dérivés de gré à gré, devraient être régulièrement révisées et réévalués avec des modèles bien appropriés, afin de pouvoir effectuer des simulations des appels de marges sur l'ensemble des expositions, et se protéger contre le risque de pertes extrêmes. De ce fait, les prime brokers doivent réaliser une évaluation continue de leurs expositions actuelles et potentielles associées aux fluctuations de marché. En effet, Aglietta and Rigot (2008) et Crockett (2007) soulignent l'importance de connaître les positions à effet de levier consolidées de chaque hedge fund vis-à-vis de l'ensemble de ses contreparties au-delà des marchés domestiques.

Par ailleurs, conformément aux rapports de Conseil d'Analyse Économique de 2008 sur la crise des subprime, les agences de rating devraient améliorer leur système de notation concernant les institutions financières à fort effet de levier comme les hedge funds. Par conséquent, elles devraient utiliser un modèle adapté à la notation des actifs selon leur complexité, le type d'institution émettrice, son degré de réglementation et son niveau de leverage utilisé. De plus, les agences devraient appliquer aux hedge funds des modèles qui tiennent compte particulièrement de leur opacité, de la nature de leurs activités mettant en jeux des actifs alternatifs comme les produits dérivés de crédits ou de produits structurés, et de la non-linéarité de leurs rendements. En outre, ces agences devraient intégrer dans leur analyse, les risques de liquidité et les risques opérationnels (notamment le risque de mauvaises valorisations des actifs illiquides et complexes ou des fraudes liés à une surévaluation de rendements motivée par l’augmentation de performance fees) au même titre que les risques de marché et de crédit. D'un autre côté, la notation devrait être motivée et justifiée et le modèle utilisé devrait être précisé. Bien évidemment, les autorités de contrôles prudentielles validant la notation sont tenues à préserver la confidentialité des modèles d'évaluation utilisés.

Enfin, Teïletche (2009) souligne que le mode de rémunération des agences de régulation, la mise en place de chambres de compensation organisées des dérivés de crédit ou l'imposition de politiques de rémunération dans les banques d'investissement plus axées sur la performance à long terme sont autant d'autres recommandations qui font l'objet d'études et de discussions parmi les régulateurs.

Conclusion

Tout au long de cet article nous avons essayé de mettre l'accent sur l'intérêt des hedge funds dans le paysage financier contemporain. Nous avons tout d'abord essayé de décrire le développement de l’industrie des hedge funds et nous avons montré que la croissance spectaculaire du nombre de fonds et d'actifs gérés au cours de ces dernières années, tiendrait en grande partie à la forte progression de la demande des institutionnels et de l'attention récente des gérants pour les opportunités offertes par les marchés européens et asiatiques. De surcroît, les institutionnels adhèrent de plus en plus à ce mode de gestion, d'autant plus que le contexte réglementaire est très favorable aux pratiques de gestion des hedge funds.

Ensuite, nous avons montré que les hedge funds pourraient être générateurs de risque systémique, dans la mesure où ils recherchent en permanence à réaliser des performances élevées à travers des prises de risque élevé. En effet, ces fonds recourent d'une façon intensive à l'endettement, aux ventes à découvert, à l'acquisition d'actifs illiquides et à l'utilisation des produits dérivés. Ainsi, la combinaison de ces formules peut engendrer des leviers considérables, qui peuvent contribuer à l'aggravation d'une crise et à la transmission du risque systémique surtout avec le mimétisme et le comportement moutonnier des investisseurs. Pour éviter un tel phénomène, une réglementation indirecte de l'activité de courtage, la discipline de marché et l'amélioration des pratiques de gestion des risques pourraient mieux encadrer l'activité des hedge funds.

 

1 Capocci (2004), p. 7.
2 Cette couverture de risque de volatilité de marché est assurée par une chambre de compensation, excepté pour lespositions sur les marchés non organisés de gré à gré.
3 Rapport de l'Autorité des marchés financiers, Quelles priorités pour les marchés financiers ?, mars 2011.
4 La due diligence est une opération poursuivie par les investisseurs dans le cadre de leurs sélection des fonds, et quiconsiste à mener des opérations de contrôle et de suivi des informations procurées par les hedge funds portant sur des aspects commerciaux, juridiques et opérationnels de la gestion de fonds.

À retrouver dans la revue
Banque et Stratégie Nº340
Notes :
1 Capocci (2004), p. 7.
2 Cette couverture de risque de volatilité de marché est assurée par une chambre de compensation, excepté pour lespositions sur les marchés non organisés de gré à gré.
3 Rapport de l'Autorité des marchés financiers, Quelles priorités pour les marchés financiers ?, mars 2011.
4 La due diligence est une opération poursuivie par les investisseurs dans le cadre de leurs sélection des fonds, et quiconsiste à mener des opérations de contrôle et de suivi des informations procurées par les hedge funds portant sur des aspects commerciaux, juridiques et opérationnels de la gestion de fonds.