Gestion des risques

L’évolution des modèles économiques de la fonction paiement

Créé le

21.03.2012

-

Mis à jour le

28.03.2012

L’arrivée de nouveaux acteurs non bancaires dans l’industrie des paiements s’accompagne de l’émergence de nouveaux modèles économiques, au risque de marginaliser les opérateurs historiques.

Le 11 janvier 2012, la Commission européenne a publié un Livre Vert intitulé « Vers un marché européen intégré des paiements par carte, par Internet et par téléphone mobile ». Il rappelle que « des paiements électroniques sûrs, efficaces, compétitifs et novateurs sont essentiels si l’on veut que les consommateurs, les commerçants et les entreprises puissent profiter pleinement des avantages du marché unique, et ce, d’autant plus que le commerce est en train de basculer du monde réel vers le monde virtuel. »

L’acheteur est au centre du paysage

D’un côté, les banques françaises fonctionnent selon un modèle intégré producteur-distributeur. La tarification proposée, bien que plus faible que dans les économies européennes comparables, s’accompagne de distorsions :

  • marges sur crédits immobiliers excessivement faibles ;
  • usage des chèques et retraits d’espèces gratuits [1] ;
  • pertes de marges compensées par des marges accrues [2] relatives à la gestion du compte et des moyens de paiement.
De l’autre, l’avènement de l’Internet à haut débit a conduit au développement du e-commerce, fondé sur la prééminence de la relation client. En une dizaine d’années, l’acheteur a progressivement bénéficié de l’expérience d’achat de bout en bout offerte par de nouveaux acteurs tels Amazon, Apple, Facebook ou Google. C’est lui qui choisit son mode d’achat, selon des critères de facilité, d’image et de sécurité : le paiement en est la partie immergée. Il est en outre exposé à une interpénétration de plus en plus forte des mondes virtuel et réel :

  • livraison physique d’un bien acheté dans un univers virtuel ;
  • volonté de disposer de services analogues dans le monde réel, par le biais de son mobile ;
  • usage de sa carte bancaire, de monnaie électronique, voire de monnaie purement virtuelle.
Dans ce contexte, l’évolution de la réglementation européenne encourage l’arrivée d’acteurs non bancaires sur différents segments de la chaîne de valeur des paiements.

Recomposition de la chaîne de valeur

De fait, il ne s’agit pas de déterminer si la monnaie électronique va remplacer à terme la monnaie fiduciaire, ce que la carte bancaire n’a pas réussi à faire. Une telle initiative revient à compléter l’offre en renforçant la concurrence sur certains segments (services de paiement, monnaie électronique) afin de garantir l’efficience économique globale du dispositif. L’innovation proposée par la société Square, par exemple, permet d’améliorer un maillon existant, en réalisant un encaissement par carte bancaire sur un terminal non dédié. Une marge variable est prélevée et l’ingénierie des paiements est sous-traitée à une banque. Il s’agit d’adresser une nouvelle cible de clients et le risque d’éviction de la banque est faible.

Paypal propose une plate-forme multiservice aux vendeurs et aux acheteurs, tout en s’appuyant sur une carte bancaire validée par l’acheteur. À ce jour, Paypal agit comme une surcouche aux services bancaires proposés par les banques et contribue à renforcer l’efficience du système. Il vise à offrir progressivement d’autres services, en concurrence directe avec les banques, comme un délai de réflexion de 5 à 7 jours, la possibilité de dénicher les promotions et bonnes affaires ou de payer en plusieurs fois… Amazon propose une redéfinition complète de la chaîne de valeur, en y intégrant des phases amont et aval supportant l’expérience d’achat et couvrant tous les aspects logistiques, jusqu’à l'éventuel retour de l’article acheté. La banque est alors cantonnée à un rôle de prestataire de services, à l’instar du logisticien ou de l’opérateur télécoms. Facebook propose aussi une redéfinition complète de la chaîne de valeur fondée une monnaie virtuelle privée, les Facebook credits. Les banques sont exclues de ce modèle, ainsi que les autorités de tutelle censées contrôler le risque systémique. Précisons cependant que Facebook prélève 30 % sur chaque transaction.

Les modèles de rémunération

Les établissements de paiement adoptent naturellement un modèle de rémunération lié au volume de transactions. Il en est de même pour les acteurs qui bonifient un maillon existant. Les établissements de monnaie électronique, en revanche, couvrent des besoins de niche et à ce titre, ils ne peuvent adopter un modèle de rémunération lié aux sommes conservées. Ils recourent donc à un modèle mixte.

Paypal est passé d’un modèle de conservation à un modèle mixte, pour finalement adopter un modèle de transaction. Les banques quant à elles disposent de modèles plus compliqués, perçus comme insuffisamment transparents. De plus, certaines prestations facturées dans des packages ne semblent pas indispensables.

Les modèles économiques

Le modèle économique centré sur l’opérateur téléphonique a vu le jour dans les pays faiblement bancarisés (en Afrique, le taux de bancarisation est de 22 %, contre un taux de pénétration des mobiles de près de 55 %). L’e-portefeuille ainsi proposé s’appuie sur des circuits scripturaux tenus par les opérateurs téléphoniques. Une dizaine d'offres de la sorte dépassent le million de clients, avec l’accord des autorités de tutelle locales. La majorité des flux sont domestiques et des offres complémentaires couvrent des transferts internationaux spécifiques. Un tel modèle est appelé à se développer en Russie.

Dans les pays développés, le modèle prévalant est centré sur les banques, à l’instar de ce qui existe pour les cartes de crédit. Des modèles similaires se développent au Brésil et en Inde, avec un taux d’interbancarité élevé. L’ouverture à l’entrée des acteurs non bancaires peut conduire à l’émergence de deux types de modèles complémentaires.

Le premier modèle est fondé sur la coopération entre banques et opérateurs télécoms, avec promotion de services à valeur ajoutée de type m-banking. Si de tels accords sont difficiles à conclure, surtout en période de forte incertitude, ils permettent aux banques et aux opérateurs télécoms de se centrer sur leur cœur de métier. Les chaînes de valeur de ces deux acteurs sont similaires et ils sont tous deux habitués à gérer des signes électroniques, avec un haut niveau de sécurité, pour différents types de clients. Un tel modèle économique est en train d’émerger en Chine.

Les offres de types NFC (1-tap) [3] relèvent de ce modèle. Le mobile est transformé en supercarte de paiement avec un coût d’équipement des commerçants élevé, sachant que des services dont la valeur perçue est très proche peuvent être proposés via le mobile (1 click Amazon, 1 touch Itunes).

Le second modèle est à l’initiative des géants de l’Internet qui possèdent la relation au client : il exclut totalement les banques (recours à une monnaie virtuelle) ou leur délègue le traitement sécurisé des transactions, voire la tenue des comptes.

Ces offres, ainsi que le e-wallet [4] proposé par Google, sont fondées sur des modes d’accès de type « freemium » (services de base gratuits et services premium payants), avec des rémunérations tirées des affiliations et de la publicité. Le principal écueil perçu par le client concerne la sécurité des données personnelles.

La réaction des banques

Confrontées à ces évolutions, les banques peuvent se spécialiser et offrir des plates-formes de traitement optimisées aux géants de l’Internet. Mais pour conserver la relation client, elles peuvent aussi :

  • soit adopter un modèle de type capitaliste par acquisition d’acteurs innovants ;
  • soit développer des offres ciblées, seules ou en coopération avec les nouveaux entrants.
Dès lors, ne serait-il pas opportun d’améliorer la transparence des tarifs, d’offrir des packages plus adaptés, notamment dans un contexte de moindre concurrence sur les crédits ?

1 Le coût de traitement des espèces s’élève à 32 milliards d’euros par an dans la zone euro. 2 De l’ordre de 14 %. 3 Sous certaines conditions, l’opération de paiement peut se réaliser en un clic de souris. 4 Porte-monnaie électronique.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº747
Notes :
1 Le coût de traitement des espèces s’élève à 32 milliards d’euros par an dans la zone euro.
2 De l’ordre de 14 %.
3 Sous certaines conditions, l’opération de paiement peut se réaliser en un clic de souris.
4 Porte-monnaie électronique.