Gestion de portefeuilles

L’évolution des fonds souverains

Créé le

05.05.2017

-

Mis à jour le

30.05.2017

En raison de leur poids croissant, les fonds souverains se sont retrouvés en première ligne face à l’émergence de nouveaux défis dans l’univers de la gestion de portefeuille. Nombre d’entre eux continuent de rechercher des moyens de mieux comprendre et de gérer le risque, en investissant dans leurs effectifs et leurs systèmes, et en refondant leurs processus d’investissement.

Le paysage mondial de l’investissement s’est considérablement transformé au cours des dernières années. Les fonds souverains, notamment, font face à un choix de plus en plus vaste d’opportunités d’investissement, sur les marchés tant publics que privés. En réaction, nombre d’entre eux sont en train de revoir leurs méthodes de construction des portefeuilles, de mesure et de gestion du risque.

Un contexte inédit

Dans les années qui ont suivi la crise financière mondiale de 2008-2009, les banques centrales se sont aventurées en terre inconnue en termes de politiques monétaires. Récemment, la Réserve fédérale américaine (Fed) a augmenté son taux directeur pour la troisième fois en dix ans, le portant à 1 %. Selon certaines études, il semblerait que la Fed puisse procéder à deux relèvements de taux supplémentaires en 2017. Malgré cela, les taux d’intérêt dans le monde demeurent à leur plus bas niveau historique (quand ils ne sont pas négatifs). Les attentes de performance des actifs ont en outre diminué, la volatilité du marché a augmenté, et une multitude de nouveaux styles d’investissement ont vu le jour.

En parallèle, l’importance et l’influence des fonds souverains se sont progressivement renforcées. Ces derniers représentent aujourd’hui l’un des pools d’actifs les plus importants dans le monde. En raison de leur poids croissant, les fonds souverains se sont retrouvés en première ligne face à l’émergence de nouveaux défis dans l’univers de la gestion de portefeuille. Dans ce contexte, il est essentiel pour eux de respecter leurs convictions fondamentales dans l’élaboration de leurs stratégies d’investissement et d’employer les méthodes qui exploitent au mieux les informations disponibles, afin d’atteindre leurs objectifs spécifiques.

Le profil d’investissement d’un fonds souverain

Les fonds souverains ont généralement pour mission d’atteindre des objectifs précis à long terme : que ce soit en vue de construire un patrimoine pour les générations futures, ou encore de stabiliser sur plusieurs années les revenus nationaux d’exploitation de matières premières. Malgré cela, ils sont souvent évalués sur le court terme. Autrement dit, les fonds souverains doivent concilier leurs objectifs à long terme, tout en visant des opportunités à court terme.

Pour gérer cette tension entre les risques à court et à long terme, il est essentiel que les fonds souverains appréhendent les caractéristiques des classes d’actifs à différents horizons de placement. Malheureusement, les modèles de risque standard utilisés dans les milieux universitaires et professionnels peuvent sous-estimer le risque sur les horizons à plus long terme. Par conséquent, les fonds souverains doivent impérativement baser la construction de leurs portefeuilles sur des décisions éclairées et documentées. Il leur faut pour cela adopter des méthodes qui leur permettront de tirer le meilleur parti des données disponibles correspondant à leurs objectifs spécifiques.

Ajuster l’allocation d’actifs

Comment les fonds souverains ajustent-ils leur allocation d’actifs pour atteindre leurs objectifs dans l’environnement de marché actuel ?

L’année dernière, nous avons publié deux livres blancs [1] en collaboration avec le Forum international des fonds souverains (IFSWF). Nous y avons examiné les changements effectués par certains membres de l’IFSWF dans leur allocation d’actifs au cours des trois à cinq dernières années en vue de relever ces défis. Les principaux changements identifiés sont les suivants : une forte augmentation des allocations sur les marchés privés (private equity, immobilier et infrastructures) et sur les marchés émergents, ainsi qu’une réduction de leur exposition aux investissements sur les valeurs cotées et dans les pays développés.

Examinons de plus près ce qui incite les fonds souverains à s’engager sur les marchés privés en particulier. En raison de leurs engagements de long terme (par rapport à certains autres investisseurs institutionnels), beaucoup d’entre eux pensent pouvoir bénéficier de la prime d’illiquidité que présentent ces actifs. Ils estiment également que les marchés privés sont moins efficients, et présentent par conséquent davantage d’opportunités de rendement.

Parmi les autres raisons évoquées :

  • les marchés privés peuvent fournir des expositions spécifiques auxquelles il est impossible ou difficile d’accéder par les marchés publics. À titre d’exemple, le capital-risque peut apporter une exposition plus riche et plus profonde aux grandes innovations dans l’économie que ne peut le faire le marché public ;
  • les placements sur le marché privé sont aussi perçus comme capables d’introduire une mesure de diversification avantageuse au sein d’un portefeuille boursier traditionnel. Cependant, d’après une opinion largement répandue chez les fonds souverains, les avantages de la diversification seraient surestimés (et les risques sous-estimés) dans la mesure où les investissements sur les marchés privés ne sont pas valorisés au prix du marché ;
  • la performance des gérants d’actifs est jugée plus constante dans certains domaines du marché privé comme le private equity, ce qui facilite la sélection de gérants compétents.
Malgré ces arguments convaincants et leur succès sur les marchés privés, de nombreux fonds souverains s’engagent dans de longues périodes de délibération et d’analyse avant de mettre en œuvre leurs programmes consacrés aux marchés privés. Cela se double souvent de débats internes continus quant à l’adéquation de la prime de rendement aux risques supplémentaires que ces types de placement ajoutent aux portefeuilles. Ainsi, 50 % des fonds interrogés déclarent avoir modifié leur processus de gouvernance pour surmonter les défis liés à la rapidité de prise de décision sur le marché privé.

L’importance de la gouvernance

Comme évoqué précédemment, les fonds souverains peuvent expliquer leur réussite sur les marchés privés par un ensemble de facteurs variés, parmi lesquels figurent la promotion d’une culture d’investissement à long terme ainsi que le recrutement et la rétention d’un personnel qualifié.

L’importance du facteur humain est précisément l’un des principaux thèmes identifiés dans nos conversations avec les fonds souverains au sujet de la structure de gouvernance. Les fonds souverains sont convaincus que le développement d’une équipe compétente et talentueuse est essentiel pour réussir dans la gestion de ces classes d’actifs complexes.

Cependant, en raison de leur localisation hors des grands centres financiers, de nombreux fonds souverains doivent faire appel à des solutions créatives pour attirer et retenir les meilleurs talents. Certains, par exemple, s’associent à d’autres fonds souverains pour créer des équipes multidisciplinaires chargées de la due diligence et pour assurer une évolution progressive, afin de rester en phase avec le développement des capacités internes.

Gérer le risque et éviter les pièges du passé

Les fonds souverains s’adaptent, évoluent et modifient en conséquence la gestion du risque dans leurs portefeuilles. Une technologie efficace et des méthodologies de pointe en gestion du risque sont deux atouts essentiels pour atteindre leurs objectifs. Cela peut notamment concerner:

  • l’amélioration de leur compréhension de l’exposition au risque ;
  • la communication avec les parties prenantes ;
  • la détermination des facteurs de performance des investissements ;
  • l’enregistrement des transactions ;
  • ou la gestion efficace de leurs propres opérations.
Les fonds souverains ayant le plus progressé dans cette démarche adoptent des approches de plus en plus sophistiquées pour gérer le risque d’investissement – en investissant dans les données, la technologie et les ressources humaines, afin d’optimiser la gestion de leurs portefeuilles et des risques associés. Cet investissement est particulièrement important pour les placements concernant des classes d’actifs non traditionnelles, telles que le private equity, la dette ou le capital-risque. La plupart du temps, les fonds souverains choisissent de développer leur expertise de ces classes d’actifs en interne, acquérant ainsi les capacités d’analyse, le sens des affaires et les relations avec les conseillers/gérants nécessaires pour construire avec succès des portefeuilles de placements privés.

Les perspectives d’avenir pour les fonds souverains

Comme la plupart des investisseurs, dans la conjoncture économique actuelle, les fonds souverains tentent de concilier la théorie financière classique et les complexités que présentent les conditions réelles du monde d’aujourd’hui. La faiblesse des cours du pétrole ces dernières années, qui a pu avoir un impact négatif sur les nouvelles entrées de capitaux pour de nombreux fonds souverains gérant une fortune issue des matières premières, est sans doute temporaire. En revanche, d’autres changements dans la conjoncture actuelle sont d’ordre structurel et peu susceptibles d’évoluer à long terme. Reconnaissant cet état de fait, les fonds souverains tirent profit de leur capacité à investir sur le long terme, et recherchent de nouveaux placements offrant des perspectives intéressantes dans la durée – du point de vue de la performance, du profil de risque et de la diversification. Une opportunité qui semble séduisante sur la base de rendements mensuels peut, dès lors qu’on mesure l’horizon d’investissement sur plusieurs années, s’avérer beaucoup moins attrayante.

L’évolution de la conjoncture économique présente à la fois des risques et des opportunités pour les fonds souverains. Nombre d’entre eux continuent de rechercher des moyens de mieux comprendre et de gérer le risque, en investissant dans leurs effectifs et leurs systèmes, et en refondant leurs processus d’investissement. Les fonds souverains ont finalement intégré la nécessité de s’adapter à ces évolutions pour assurer leur succès à long terme. Ils le comprennent et mettent tout en œuvre pour relever le défi.

 

1 State Street Associates et enquête IFSWF, juillet 2016.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº809bis
Notes :
1 State Street Associates et enquête IFSWF, juillet 2016.