Comment et depuis quand les banques prennent-elles en compte le risque écologique ?
La démarche qui consiste à prendre en compte le risque écologique et à financer la transition énergétique, a été initiée dès le début des années 1990 par le monde bancaire. Les banques de détail ont été les premières à développer une expérience dans ce domaine et ont de ce fait acquis une expertise dans l’évaluation des projets financés, appelé encore « green risk assessment ».
Dès 1990, l’idée principale dans la prise en compte des financements verts était d’anticiper le « peak oil », c’est-à-dire le plafonnement de la production des énergies fossiles dans un contexte de dépendance de l’Europe à ces dernières. Celle-ci était à l’époque le premier client du monde en matière d’énergies fossiles, gaz, pétrole et charbon. Ce n’est pas sans raison que l’Europe s’est créée sur la
C’est sur la base de cette anticipation que les banques européennes ont démarré les premiers crédits verts car le schéma d’assurance est très différent de celui du modèle juridique anglosaxon. En Europe, le droit européen continental a permis aux banques de financer les projets verts en couplant le crédit avec une assurance. C’est comme cela que nous avons développé dans les années 1990 les dispositifs de type Assurpol, fonds de garantie public pour l’assurance pollution des installations classées des entreprises, comme le fonds Barnier pour le climat. Cette vision de bancassurance a permis de faciliter le financement de l’environnement par les banques et donc le verdissement des entreprises. Aujourd’hui, les biens immobiliers financés à crédit en Europe sont couverts par des assurances qui incluent systématiquement une garantie en cas de catastrophe naturelle, mais ce n’est pas le cas dans tous les pays et notamment pas aux États-Unis. Ainsi, au milieu des années 1990, les deux tiers des banques les plus actives en matière d’environnement étaient européennes.
En outre, le risque vert a fait l’objet de nombreuses études en Europe. Depuis 1990 jusqu’aux années 2000, une quarantaine de rapports ont été publiés sur ce sujet et deux pays ont systématisé l’analyse du risque vert dans les crédits : la Suisse et les Pays-Bas. En Suisse notamment, une loi fédérale a été votée en 1993, un an après la Conférence de
Nous avions donc déjà bâti une très large expérience sur ce sujet et il faudrait que cette dernière soit davantage prise en compte dans les réflexions menées sur la transition énergétique par les institutions européennes : l’absence des banques de détail dans le groupe HLEG (High Level Expert Group on Sustainable Finance, groupe d'experts auprès de la Commission européenne ayant travaillé entre décembre 2016 et janvier 2018) a été une surprise pour moi, les banques commerciales constituant la base du financement de l’activité économique en Europe. L’Europe pourrait s’appuyer sur deux dimensions : celle des banques universelles et celle des acteurs de marché. Or elle privilégie pour l'instant un seul axe, celui de la finance de marché au moment où le marché des prêts verts va s’intensifier fortement. Un exemple : en 2040, 90 % des 2 milliards de véhicules dans le monde devront être électriques ! La baisse du pétrole conventionnel est actée ; jusqu’en 2022, elle sera compensée par le pétrole de schiste, mais à partir de 2025, nous ferons face à un peak oil généralisé, concernant le pétrole conventionnel et non conventionnel, et il faudra alors passer à l’énergie électrique avec le risque d’une raréfaction des minerais nécessaires à la fabrication des batteries. Les différentes études sur le sujet anticipent des problèmes de disponibilité du cuivre ou du lithium dans les années 2023 à 2025. C’est pour cela que nous travaillons déjà au sein de la FFA à l’étape suivante, avec la mise en place d’un groupe de travail sur le développement d’une offre d’assurance pour les véhicules à hydrogène, pour en faciliter la distribution et le financement.
Les banques sont pourtant présentes dans les groupes de travail constitués pour mener le plan d’action sur le climat de la Commission européenne ?
Dans les groupes de réflexion européens se retrouvent surtout des représentants des métiers de BFI. La dimension banque de détail (retail) est peu représentée au niveau européen. Or, aujourd’hui, en Europe, on parle de milliards d’investissement à réaliser dans des délais de plus en plus courts. Mais où sont les marchés ? L’essentiel est dans le retail, dans les territoires, porté par de petits projets. La majorité des demandes des clients sont dans le retail : il s’agit de 500 000 rénovations thermiques de logements par an pour la France, de voitures à acheter, d’agriculteurs à convertir au green et au bio, de méthaniseurs régionaux. Ce sont classiquement des démarches de banque de détail pour lesquelles la banque d’investissement vient en complément en termes de couvertures, avec toute l’expertise que l’on peut avoir en banque de marché. C’est l’utilisation des deux jambes qui permettent de répondre au mieux à ce besoin.
La question est ensuite de parvenir à anticiper les besoins de marché, avoir une réelle prospective de ce qui va arriver dans le marché du vert : c’est d’ores et déjà ce que font les banques en intégrant dans leurs prospectives les tensions sur le marché du pétrole, donc le recours massif à l’électricité qui va provoquer une pénurie de minerais, et finalement la conversion vers l’hydrogène pour les pays dépendants des minerais et du pétrole, comme l’Europe, la Chine, le Japon, ou l’Amérique. À partir de là, il faut tabler sur les bonnes réponses à la fois bancaires et assurantielles.
Dans cette perspective, comment prendre en compte le green factor ?
L’idée du green factor ou d’un allègement prudentiel est fondée sur un modèle bancaire de crédit porté par le bilan et donne à la banque une certaine responsabilité des fonds propres qu’elle engage face aux crédits qu’elle consent. La question qui se pose est alors de savoir si les crédits verts comportent un risque supplémentaire. Historiquement, nous n’avons pas arrêté de nous intéresser au green risk credit assessment et des organisations ont été mises en œuvre dans certains pays pour l’identifier et le mesurer, de façon standardisée et systématisée. Ces travaux et pratiques ont montré que, grâce au système d’assurances mis en œuvre, le risque vert est minoré, que les projets verts sont à terme plus viables et qu’il existe bien une relation entre moindre risque et crédit vert.
En revanche, les projets verts demandent plus d’investissement. Une maison écologique coûte plus cher qu’une maison normale ; une voiture verte coûte beaucoup plus cher aujourd’hui qu’une voiture classique. Cela constitue un investissement plus important et donc un apport supplémentaire de fonds propres à engager pour la banque qui finance. Le problème n’est pas lié au risque du client, mais à la nécessité de financements plus importants pour des projets verts qui sollicitent plus fortement le bilan des banques.
Or, face à la montée en charge des financements verts, les banques européennes risquent d’être limités par la taille de leurs bilans, alors même qu’elles doivent s’imposer dans un monde où leur modèle n’est pas dominant.
L’allègement de fonds propres souhaité au travers du green factor a deux effets :
- le premier est de refléter tout l’historique mentionné, qui montre que les projets verts ne sont pas plus dangereux pour les banques, mais plus consommateurs en fonds propres ;
- le second est que l'on est dans un contexte où le financement vert devient de plus en plus concurrentiel. Tout le monde n’a peut-être pas encore compris la force que va prendre le marché des financements verts. Mon point de vue est celui d’un praticien, fondé sur de nombreuses études qui ont été menées, depuis les années 1990, sur notre enthousiasme concernant un secteur innovant. Aujourd’hui, ce monde s’accélère et s’internationalise ; il devient rentable ; d’autres intervenants arrivent et nous allons bientôt être confrontés à une compétition économique de plus en plus forte. L’idée est de montrer comment en tirer profit pour notre modèle européen de banque universelle.