Economie

L’Europe de la désintermédiation

Créé le

13.11.2012

-

Mis à jour le

27.11.2012

Les pays de l'Union européenne devant affronter la crise et se préparer aux principes de Bâle III, ils voient émerger le phénomène de la désintermédiation. Toutefois, il existe des différences, notamment dans le domaine des initiatives publiques destinées à stimuler le crédit bancaire.

La relance du crédit aux entreprises apparaît aux yeux des pouvoirs publics comme un enjeu majeur pour le retour de la croissance en Europe. Or, au cours des derniers trimestres, la distribution de crédit aux entreprises non financières a sensiblement ralenti en zone euro, pour finalement se replier. Au troisième trimestre 2012, d'après les chiffres de la BCE, l'encours de crédit affiche une baisse de 1 %.

Sans surprise, dans le détail, les chiffres permettent toutefois de discerner trois groupes de pays :

  • les pays en crise ou en difficulté, où le crédit aux entreprises non financières chute sensiblement : l'Irlande, la Grèce, l'Espagne, Portugal et l'Italie ;
  • les pays pour lesquels le crédit aux entreprises non financières a sensiblement ralenti et/ou légèrement baissé, essentiellement la France et la Belgique ;
  • enfin, les pays où la tendance du crédit aux entreprises non financières est restée croissante au cours des derniers mois ou ne présente qu'une inflexion modérée. C'est le cas en Allemagne, aux Pays-Bas, en Finlande et en Autriche.
Hors zone euro, l'évolution est également hétérogène :

  • d'un côté, en Suède, le crédit aux entreprises non financières continue de progresser à un rythme soutenu, en dépit d'une tendance au ralentissement ;
  • de l'autre côté, au Royaume-Uni, le crédit aux entreprises non financières recule de façon continue depuis mi-2009.
Ces trajectoires sont le reflet de situations différentes caractérisées par un ensemble d'éléments : l'ampleur du ralentissement économique, la capacité des banques à accéder à la liquidité interbancaire ou au financement de marché, les conditions d'octroi et le coût du crédit aux entreprises non financières, enfin la demande des entreprises et leur capacité à autofinancer leurs investissements. Elles sont également liées à la mise en œuvre de normes réglementaires (ratio de solvabilité, ratio de levier) dans le cadre de Bâle III. Dans ce contexte, le financement des entreprises par les banques pourrait sensiblement évoluer et la part du crédit bancaire être amenée à diminuer au profit de financements désintermédiés, dont les conditions sont aujourd'hui particulièrement favorables aux grandes entreprises.

Crédit bancaire incontournable

À cet égard, l'évolution de la situation au Royaume-Uni constitue aujourd'hui un cas extrême : alors que le crédit couvrait en moyenne 95 % du financement extérieur net des entreprises non financières entre 2003 et 2007, les flux nets de crédit sont désormais négatifs. Depuis 2008, les émissions nettes de titres se sont ainsi substituées au crédit bancaire. Cependant, cette substitution n'est que partielle, les entreprises non financières britanniques se désendettent de façon quasi continue depuis 2009.
Si le nouveau cadre réglementaire peut conduire à une diminution de la part du crédit bancaire dans le financement des entreprises, il n'en restera pas moins un élément essentiel, si ce n'est le principal, comme le suggère la multiplication des programmes mis en place au Royaume-Uni au cours des dernières années pour relancer le crédit bancaire aux entreprises. Le dernier en date, le Funding for Lending Scheme (FLS), est un programme commun de la Banque d'Angleterre et du Trésor britannique, ouvert du 1er août 2012 au 31 janvier 2014 ; il a pour objectif d'augmenter le crédit aux entreprises non financières et aux ménages, en incitant les banques et sociétés de crédit à accroître leur encours net de prêts en contrepartie de conditions de refinancement avantageuses. Afin de renforcer l'efficacité de ce programme, l'autorité britannique des services financiers a assoupli les règles de fonds propres et de liquidités des banques. Considérant que les ratios de capital peuvent contraindre la capacité et la volonté des banques à prêter, elle a annoncé que l'augmentation de l'encours de crédit, telle qu'elle est considérée dans le FLS, ne sera pas prise en compte dans le calcul des ratios de fonds propres et ce pour toutes les banques, y compris celles qui ne participent pas au FLS.

De façon implicite, le Funding for Lending repose sur l'existence d'une demande de crédit freinée par les coûts. Or, du côté des entreprises, la demande de crédit est aussi limitée par des perspectives de demande dégradées, ce qui contraint l'investissement et, de fait, le recours au crédit. La dernière enquête sur les conditions de crédit publiée par la Banque d'Angleterre montre par ailleurs que les premiers effets du programme Funding for Lending sur le crédit aux entreprises sont très limités. Quelle que soit la taille des entreprises considérées, l'offre de crédit aux entreprises ne montre pas de signe d'amélioration, tandis que la demande reste globalement atone et que les effets sur le coût de crédits ne semblent pas
significatifs. La faiblesse ou l'absence du crédit bancaire aux entreprises constitue aujourd'hui un problème majeur, au Royaume-Uni et dans une moindre mesure en France, surtout pour les entreprises qui n'ont pas accès aux modes de financement désintermédiés, c'est-à-dire les PME qui ne font pas partie d'un groupe. Afin de contrer la déficience actuelle du secteur bancaire, les pouvoirs publics ont pris des mesures permettant de fournir en particulier aux PME un financement alternatif au crédit bancaire.

Ces initiatives apparaissent utiles, sinon nécessaires, pour au moins deux raisons. D'une part, dans un contexte particulièrement difficile avec une croissance économique extrêmement faible, voire une récession, les banques ont tendance à discriminer ou limiter l'octroi de crédit. D'autre part, le renforcement du cadre réglementaire, et en particulier la mise en place du ratio de levier par définition insensible au risque des activités des banques, pourrait pénaliser certaines activités. C'est le cas notamment du crédit aux PME, considéré comme peu risqué parce qu'il représente un portefeuille suffisamment diversifié pour compenser les défaillances d'entreprises particulières. Ce sujet est un point sensible, comme le montrent les discussions actuellement en cours entre la Commission européenne et le Parlement européen sur la réforme CRD 4, et en particulier sur la disposition introduite par le Parlement européen de réduire la pondération des risques pour les prêts aux PME.
Afin de prévenir un éventuel rationnement du crédit aux PME, deux pays ont mis en place certaines mesures, dont la création d'une banque publique d'investissement (BPI).

Des BPI des deux côtés de la Manche

En France, la BPI, dont la création a été avalisée le 17 octobre et qui devrait être votée avant la fin de l'année, sera vraisemblablement dotée d'une capacité d'investissement de 40 milliards d'euros, exclusivement consacrés aux PME et aux ETI. Dans un premier temps, elle regroupera les acteurs publics du financement de l'économie existants. L'objectif affiché de la BPI est d'apporter aux entreprises des fonds propres, des capitaux longs qui manquent, afin de faciliter la mobilisation d'autres sources de financement, dont le crédit bancaire. L'idée est la même au Royaume-Uni, où la création d'une banque publique d'investissement a été annoncée fin septembre sur le modèle de la banque de développement et de soutien allemande (KfW Bankengruppe). Si les détails restent encore à préciser, les moyens sont pour l'heure plus limités qu'en France, avec une capacité d'investissement de 10 milliards de livres. Toutefois, il faut noter que la banque publique d'investissement britannique vient compléter d'autres mesures plus ou moins ciblées d'aide au financement des entreprises. Il s'agit du Funding for Lending et du programme UK Guarantees, qui repose sur l'octroi d'une garantie du gouvernement pour les projets d'investissement en infrastructures (40 milliards de livres) et la construction de logements (10 milliards de livres).

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº754